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Patek Philippe Nautilus,
un coup de foudre durable



Patek Philippe Nautilus,un coup de foudre durable

Les années 1970 ont été une période de grands changements, marquée par les chocs pétroliers, le punk rock, une inflation galopante et une défaite humiliante pour les États-Unis au Viêt Nam. Mais cette décennie de bouleversements a également été émaillée de quelques réussites remarquables. Prenez 1976: c’est l’année où le supersonique Concorde commence ses vols de ligne, où la tour CN de Toronto devient le plus haut édifice du monde – et où Patek Philippe lance sa montre de sport en acier, la Nautilus, étanche à 120 m. L’humanité voyage plus vite que jamais, construit plus haut que jamais – et pour la première fois depuis la fondation de la manufacture en 1839, les clients de Patek Philippe peuvent emporter leur montre en plongée. Le Concorde est exploité jusqu’en 2003, après quoi on revient aux avions subsoniques pour traverser l’Atlantique. La tour CN conserve son titre jusqu’en 2010.
Mais la Patek Philippe Nautilus est toujours en service à de nombreux poignets.

A

ujourd’hui, la Nautilus constitue une vraie famille de montres, avec de nombreux membres, dont une proche parente, née en 1997 baptisée Aquanaut. Dans les années 1970, il n’y avait que la Réf. 3700/1a, affectueusement surnommée «Jumbo», et cela suffisait. Cette montre en acier plus chère que d’autres en or rompait sur presque tous les plans avec les précédentes Patek Philippe. Sa capacité à plonger en eaux profondes, le fabuleux design intégré de son boîtier et de son bracelet conçus comme un tout, sa forme très originale rappelant un hublot, son grand diamètre et même son emballage très tendance dans un coffret en liège – tout s’écartait de la norme Patek Philippe. Dessinée par Gérald Genta, cette montre s’est imposée comme l’un des designs horlogers les plus remarquables et les plus «durables» de la seconde moitié du XXe siècle.

Il est donc intéressant d’entendre Philippe Stern dire à son propos: «Au début, je n’étais pas entièrement convaincu.» À l’époque, son père lui déléguait toujours plus de responsabilités dans l’entreprise – d’où sa prudence. «Il a fallu un certain temps entre le moment où Gérald Genta nous a suggéré de faire quelque chose comme cela pour Patek Philippe et celui où nous avons dit oui, explique-t-il. Nous avons choisi de commencer par réaliser un prototype. Nous l’avons fait. Puis nous nous sommes décidés à lancer la ligne Nautilus.»
S’il hésitait, c’est que cette montre lui semblait aller à contre-courant de la demande du marché. «Nous vivions une période difficile. Nous devions lutter contre les montres à quartz, très minces – et très à la mode.» La Nautilus osait être différente: mécanique et de grande taille. «Les montres précieuses étaient généralement petites et plates. La Nautilus ne représentait pas une nouvelle philosophie pour Patek Philippe, mais plutôt une nouvelle stratégie. C’était une toute nouvelle collection, pour de nouveaux clients, plus jeunes, qui voyageaient et faisaient du sport…» En un mot, des hommes comme Philippe Stern lui-même.

Approchant la quarantaine, Philippe Stern était un grand sportif. Skieur accompli, il aurait pu concourir au plus haut niveau s’il n’avait pas opté pour l’horlogerie. C’était aussi un passionné de voile remportant fréquemment les régates sur le lac Léman – ce que Genta savait parfaitement, comme l’explique sa veuve Évelyne Genta: «La famille Stern était toujours sur l’eau. Gérald a pensé donc aux bateaux, et en pensant aux bateaux, il pensa à la forme des hublots.»

Quelques années plus tôt, il avait dessiné pour Audemars Piguet la Royal Oak, une montre partageant certaines caractéristiques avec la Nautilus. Mais cette dernière illustre parfaitement l’évolution du style Genta. Comme pour les grands artistes dont le travail mûrit tout au long de la carrière, en regardant les croquis préliminaires et les maquettes, on peut suivre la pensée du designer horloger dans sa quête d’«élégance fonctionnelle» ou de «fonctionnalité élégante». Pour Gérald Genta, la Nautilus marquait une progression par rapport à la Royal Oak, comme l’explique Évelyne. «Il voulait qu’elle soit plus «anatomique». La Royal Oak lui semblait uniquement sportive – même si de nos jours, certains la portent avec un habit de soirée, sourit-elle. Il voyait aussi la Nautilus comme une montre sportive, mais pouvant être portée toute la journée.» Les premières publicités soulignaient cet aspect, en mettant en avant l’élégance polyvalente de la Nautilus tout autant que sa robustesse et son étanchéité. «Elle se marie aussi bien avec une combinaison de plongée qu’avec un smoking», disait l’une des annonces.

UNE ÉVOLUTION À PETITS PAS

Les quatre décennies d’histoire de la Nautilus suivent une logique très cohérente, illustrée, en annexe, par un aperçu des modèles de 1976 à 2016 classés en fonction de l’année de lancement. La Nautilus d’origine référence 3700/1A en acier (1976) resta en production jusqu’en 1990. La collection fut par ailleurs sans cesse complétée par de nouveaux modèles dans divers métaux, tailles et designs de cadrans – parmi lesquels se détachent les Nautilus Dame référence 4700/51J de 1980 et les modèles «midsize» références 3800/1 et 3900/1 de 1981. En 1996 apparurent les premiers cadrans avec chiffres romains (référence 3800/1JA) ainsi que le premier modèle sur bracelet cuir (référence 5060/SJ), qui prépara le lancement de l’Aquanaut (1997). En 1998 fut créée la première Nautilus compliquée (référence 3710/1A), avec indication de zone de remontage (IZR), suivie en 2005 par un premier modèle avec phases de lune et réserve de marche (référence 3712/1A). Pour le 30e anniversaire de 2006, le design de la collection Nautilus pour hommes fut subtilement retravaillé, la construction du boîtier passa de deux à trois pièces et Patek Philippe introduisit un chronographe à remontage automatique (référence 5980/1A). Quatre ans plus tard virent le jour un Quantième Annuel sur bracelet cuir référence 5726A (la version sur bracelet métallique référence 5726/1A suivit en 2012) et le premier chronographe sur bracelet cuir (référence 5980R). En 2009, la collection dames fut, elle aussi, finement retravaillée avec le concours de Gérald Genta. En 2013, elle accueillit de nouvelles versions sur bracelets cuir ou métalliques, avec des cadrans plus féminins, et en 2015 fut lancée la première Nautilus Dame automatique en acier sans diamants (référence 7118/1A).

Les deux éditions limitées créées pour le 40e anniversaire de la Nautilus présentent des allusions raffinées à l’histoire de la première collection «sport élégant» Patek Philippe. La référence 5711/1P avec boîtier en platine de 40 mm rend hommage à la Nautilus d’origine référence 3700/1A «Jumbo» de 1976, tandis que le chronographe flyback Nautilus de 44 mm référence 5976/1G rappelle la ligne de modèles subtilement retravaillés lancée en 2006 pour le 30e anniversaire. Les deux montres arborent un cadran bleu avec index diamants, relief frappé typique de la Nautilus et inscription anniversaire discrète en creux.

Ce nouveau type de Patek Philippe avait son revers. La montre était très difficile à fabriquer. Elle fut lancée à une époque où les entreprises horlogères renforçaient la production à l’interne, y compris pour le boîtier et le bracelet. Satinage, chutage, polissage, anglage, avivage, sablage, émerisage, feutrage, lavage, lapidage: il y a quelques années, en visitant les ateliers de polissage Patek Philippe, j’ai pu admirer toutes les étapes de finition sur les nombreuses surfaces de la Nautilus – certaines lisses et arrondies, d’autres aux angles bien marqués, certaines brillant du plus bel éclat, d’autres à la texture mate. Façonner la Nautilus et son bracelet reste une tâche complexe et exigeante, même 40 ans après son lancement. Au début des années 1970, c’était un défi redoutable, comme s’en souvient le constructeur de boîtiers et designer Jean-Pierre Frattini, ancien de chez Patek Philippe, qui collabora avec Gérald Genta sur la Nautilus.

«L’arrivée des montres étanches a entraîné de nouvelles difficultés. Nous fabriquions des montres capables de résister sous un robinet, mais elles ne pouvaient pas être portées en nageant, se souvient Jean-Pierre Frattini. Au début, il y a eu des problèmes de production en lien avec le joint, visible depuis le côté. Nous avons beaucoup discuté à ce sujet. Le système d’étanchéité se trouvait plus à l’intérieur et non pas au niveau de ce joint, qui formait comme une saillie. Du coup, si de l’eau pénétrait dans la montre, elle ne pouvait pas en ressortir et risquait de stagner.»

En travaillant avec des spécialistes, Patek Philippe finit par surmonter progressivement ces difficultés. Mais il est amusant de constater qu’une montre de conception aussi avant-gardiste a d’abord dû être fabriquée de manière traditionnelle avec des pièces non interchangeables et des composants de boîtiers qu’il fallait numéroter pour s’assurer qu’ils allaient ensemble, ainsi qu’avec des cadrans et un verre devant parfois être retaillés. En 1975, le prototype fonctionnel subit ses premiers tests, quoique de manière informelle, au poignet de Gérald Buchs, alors responsable de la création Patek Philippe.

«Je me rappelle qu’à Zermatt, cette année-là, je portais le premier prototype. Je le plongeais dans toutes les fontaines et les ruisseaux – pour tester son étanchéité. Je le mettais au soleil pour voir si de la condensation se formait sous le verre lorsqu’il séchait. La montre a bien-sûr passé le test!» La Nautilus fut lancée l’année suivante. Elle fut accueillie avec beaucoup… d’incompréhension, comme s’en souvient Philippe Stern. «Peut-être au début, le public n’était-il pas prêt à la comprendre ou à l’accepter», explique-t-il, en ajoutant avec son sens typique de la litote: «Mais peu à peu, elle s’est imposée.» Il y eut néanmoins des gens pour qui la Nautilus fut un véritable coup de foudre au premier regard, dont son designer. «C’était sa montre favorite. Il aimait sa Nautilus», se souvient Évelyne Genta. Parmi tous les modèles qu’il possédait, c’était «le prototype qu’il préférait. Quelques années avant sa mort, il a travaillé sur un nouveau cadran.» Loin d’être ennuyé de devoir revisiter un design qu’il avait créé une génération plus tôt, «il l’aimait, il l’adorait. Il pensait que cette montre n’avait pas pris une ride. Pour lui, la Nautilus était un vrai chef-d’œuvre, et elle l’était restée».