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Les journalistes, nouveaux marchands du temple?



Les journalistes, nouveaux marchands du temple?
L

a crise est horlogère, certes mais c’est une tempête de force moyenne par rapport aux quarantièmes rugissants que traversent les médias. Les médias? Leur concurrent direct ne porte plus le nom du journal d’en face ou du groupe qui labourait les mêmes terres. Il s’appelle désormais Google, Facebook, Instagram, Apple (tiens), etc… Bref, des géants, des monstres qui dévorent tout ce qui passe dans leur filet big data.

Pour qui tient à survivre, il y a urgence à trouver de nouveaux modèles. Cette quête existentielle se fait dans le chaos. Les frontières entre journalisme et promotion, recherche d’objectivité et favoritisme commercial, indépendance et conflits d’intérêts se brouillent jusqu’à parfois se gommer complètement.

Prenons notre domaine, l’industrie horlogère. Au sortir de bientôt deux décennies d’extraordinaire expansion, engagée dans la conquête de nouveaux territoires, elle a drainé dans son sillage une multitude grandissante d’acteurs éblouis par la corne d’abondance qui passait sous leurs yeux. Car l’horlogerie n’a pas été chiche avec eux, distribuant largement ses prébendes. Voire, si affinités, donnant naissance à des enfants consanguins.

De plus, les horlogers eux-mêmes sont devenus leur propre média. Ils ont investi directement le papier, l’internet, les réseaux sociaux, les forums et les blogs. Les «influenceurs», les «prescripteurs» et les « people » ont fait leur apparition et les poignets poilus du watch porn ont fleuri sur les écrans du tout connecté.

Face à cette déferlante qui est venue ronger leur pré-carré, les médias traditionnels se sont trouvés désemparés. Ils ont cherché et cherchent encore la parade. Certains pensent l’avoir trouvée en devenant eux-mêmes marchands. Quitte à être installés au titre de journalistes au cœur du «temple horloger», avec accès direct aux «grands prêtres» qui y officient, autant y installer son marché et y faire commerce!

Mais le fait que désormais, «les services commerciaux ont pris le pas sur l’éditorial au point de nommer les rédacteurs en chef», comme l’affirme une ex rédactrice en chef de 20 ans, une revue féminine française, est préoccupant. De ce mélange des genres, à terme rien ne saurait sortir de bon pour quiconque. Exercer sans complaisance son devoir de lucidité – ne parlons pas d’objectivité, impossible à atteindre – est la moindre des politesses dues au lecteur. C’est aussi le sens de notre réforme à l’occasion de ce numéro anniversaire, qui doit ouvrir une nouvelle ère!

Ne nous voilons pas la face. Nous baignons tous dans un même et fascinant écosystème horloger global. Si nous voulons continuer à informer, à analyser, à évaluer et à partager, nous avons besoin de vous, horlogers. Tout comme, vous horlogers, avez besoin de nous. Interdépendance? Non, mieux, partage d’indépendance.