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Les «nouveaux» matériaux, enjeux stratégiques, scientifiques et marketing

ÉDITORIAL

juin 2018


Les «nouveaux» matériaux, enjeux stratégiques, scientifiques et marketing

A la «renaissance» de l’horlogerie mécanique suisse, tous les efforts ont porté essentiellement sur le renouvellement des prouesses mécaniques. Il fallait démontrer que la mécanique n’était pas de retour pour se cacher mais pour montrer ses exploits. En témoigne notamment et parmi tant d’autres exemples l’incroyable vogue des tourbillons devenant doubles, triples voire quadruples. La performance horlogère est alors devenue l’axe de la bataille d’image faisant rage entre les marques.

A

près avoir à peu près tout exploré, l’axe s’est insensiblement déplacé vers les matériaux. L’or, le platine et l’acier ne suffisant plus à habiller, voire à permettre les exploits technologiques, l’attention s’est tournée vers les matériaux, et si possible les plus high-tech. En fait, comme le démontre fort bien la liste des matériaux horlogers utilisés au cours de son histoire, établie par Dominique Fléchon (l’article sera publié prochainement), l’horlogerie a toujours eu partie étroitement liée avec la métallurgie et ses progrès. Mais longtemps, la plupart des montres produites le furent dans les métaux traditionnels, l’or régnant en noble maître du jeu, suivi du platine, loin en prestige devant l’acier. Même quand celui-ci devint inoxydable.

Les «nouveaux» matériaux, enjeux stratégiques, scientifiques et marketing

Le premier «coup de semonce», si l’on peut dire, arriva en 1972 avec le lancement de la Royal Oak, première montre sportive de haut de gamme taillée dans de l’acier, qui clamait haut et fort ses origines métallurgiques et les revendiquait pleinement. C’est la Royal Oak qui donna ainsi à l’acier ses premières lettres de noblesse. A sa façon, elle inaugurait la course aux matériaux. Puisque l’acier devenait prestigieux, d’autres pourraient le devenir aussi. De son côté, une autre marque, Rado, explorait déjà patiemment la veine des «nouveaux matériaux». Dès 1962, Rado commercialisait «la première montre au monde résistante aux rayures», la DiaStar 1 façonnée dans du «métal dur», en l’occurrence un matériau composite à base de carbure de tungstène et d’un liant métallique. D’une pierre deux coups, le verre devenant le point fragile, Rado introduisit le verre saphir.

Si l’on s’étend un peu sur cet exemple, c’est qu’il est emblématique des conséquences esthétiques et technologiques de la recherche en matériau. Difficile à travailler, ce métal dur a entraîné un changement stylistique qui a marqué fortement les années 60 et 70: sa très large lunette, devenue emblématique de ces années-là. Une parfaite démonstration du fait que le choix technique des matériaux transforme aussi, parfois par contrainte, parfois par choix, les lignes, les volumes, les apparences de la montre. Rado en a fait par ailleurs la démonstration en poursuivant ses recherches, en recouvrant son boîtier de verre saphir métallisé (1976), en introduisant la céramique, d’abord pour le bracelet, puis en 1990 la Rado Ceramica en verre saphir et céramique «haute technologie». On connaît la suite et la fortune jusqu’à nos jours de la céramique en horlogerie.

Et comme ce que fit la Royal Oak pour l’acier, Chanel le fit pour la céramique. En lançant sa J12 de céramique en 2000, elle donna ses lettre de noblesse à ce matériau jugé jusqu’alors froid et volontiers technique.

Les «nouveaux» matériaux, enjeux stratégiques, scientifiques et marketing
© Jérôme Bryon

Le cortège bigarré des nouveaux matériaux

Mais l’entrée en fanfare du cortège bigarré des «nouveaux matériaux » qui défile aujourd’hui sous nos yeux, on la doit certainement en grande partie à Richard Mille, qui en a fait son cheval de bataille. Cap sur la légèreté, la résistance, l’intégration du mouvement et de son habillage, l’ouverture, l’architecture spatiale (l’article sera publié prochainement).

A sa suite, on a vu exploser le nombre d’introductions de matériaux inédits, d’alliages, de composites, toute les familles du carbone et tout le tableau des éléments y passent un à un. Y compris les astéroïdes voire la morbide rouille du Titanic.

On parle de provenances médicales, beaucoup de la F1, de l’aéronautique, du spatial, des industries de pointe… jusqu’aux fluides dont s’est emparé HYT (l’article sera disponible prochainement). Quête de la légèreté, de la résistance, de l’insensibilité magnétique, de la forme, de la couleur, de l’aspect… Les matériaux offrent aussi un immense terrain de jeu aux horlogers. Certains veulent que ça se voie ou d’autres se passent de cet argument (l’article sera publié prochainement). Derrière ces néo-matériaux se profilent aussi des enjeux stratégiques.

On a vu exploser le nombre d’introductions de matériaux inédits, d’alliages, de composites, toutes les familles du carbone et tout le tableau des éléments y passent un à un.

La compétition monte entre les labos. Chaque groupe a son centre de recherche, chaque marque d’importance a désormais son propre labo et est en train d’embaucher. Par exemple à l’EPFL ou au CSEM, où des bataillons de jeunes chercheurs talentueux planchent sur les matériaux. De loin pas uniquement pour l’horlogerie. Mais l’horlogerie, grâce aussi au tissu intellectuel et industriel de l’Arc lémanique, profite largement de ces avancées, voire en suscite certaines.

Un exemple: derrière son appellation toute «biverienne» de Magic Gold, l’innovation de cet or inrayable pour Hublot est le fruit d’une recherche intense que nous raconte plus loin le professeur Mortensen, de l’EPFL (l’article sera publié prochainement).

Preuve de l’importance cruciale de ces recherches, au CSEM (Centre suisse d’électronique et de microtechnique) dont Patek Philippe, Rolex, le Swatch Group et Richemont sont les actionnaires, on marche sur des oeufs pour répondre à nos demandes d’information. La plupart des recherches en cours sont menées confidentiellement. Mais sur certains projets de recherche d’importance, ils savent se regrouper. Comme l’aventure de la naissance du spiral en silicium, fruit de la collaboration au CSEM entre Rolex, Patek Philippe et le Swatch Group, (Richemont, qui n’y croyait pas, avait décliné sa participation).

Ceci dit, ne nous leurrons pas, question matériaux, on voit aussi de tout! Le service marketing de certains va parfois jusqu’à rebaptiser sans hésitation d’un nom pompeux un alliage connu de tous de longue date. Derrière les véritables enjeux des matériaux, il y a à boire et à manger. Lisez ce qu’en dit Serge Maillard dans notre éditorial.