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L’hybridation se glisse dans la Haute Horlogerie

12 RUPTURES DE L’INDUSTRIE HORLOGERE

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mai 2018


L'hybridation se glisse dans la Haute Horlogerie

L’hybridation entre mécanique et électronique est une des pistes de la recherche horlogère chronométrique. Mais au-delà, elle peut aussi devenir un outil stratégique pour monter en gamme (Seiko), pour affirmer un esprit pionnier (Piaget), pour séduire les élégantes (Journe), pour poétiser le luxe (Van Cleef & Arpels) ou pour rentrer de plain-pied dans la next-horlogerie du XXIème siècle (Ressence).

V

raies pistes, fausses pistes? A vous de choisir. Ou de combiner.

Du quartz dans le Carré

Invité au Carré des Horlogers, lors du dernier SIHH, François-Paul Journe a fait le choix étonnant de n’y représenter que sa collection Elégante. De « simples » montres quartz dans cette cour des puristes ? Non, électro-mécaniques !

Le mot « quartz » sonne comme une impureté. Et si cette technologie jugée bon marché veut se glisser entre les rouages, elle doit se déguiser un peu et se montrer sous son plus beau jour. Elégante. L’élégance, dans son cas, est d’être capable d’éteindre ses circuits quand on la dépose plus de 35 minutes, de partir en hibernation complète le temps voulu – qui peut se compter en mois, voire en années - et de se remettre immédiatement et par le plus court chemin à l’heure précise dès qu’on la reprend en mains. Portée au quotidien, son autonomie est de plus de 8 ans mais va jusqu’à 18 ans en mode veille. Et ça, seul le quartz – de luxe - le permet.

Huit ans de recherches ont été nécessaires, en collaboration notamment avec l’EPFL (Ecole Polytechnique fédérale de Lausanne) pour parvenir à ce quartz de Haute Electronique, dont les circuits imprimés sont finis avec la même noblesse que s’il s’agissait d’un mouvement mécanique. Après tout, l’Elégante reste une Journe.

En hybridant ainsi son horlogerie, François-Paul Journe expose clairement et assume pleinement son objectif. Il s’agit de séduire les femmes sensibles à la belle horlogerie mais rétives à devoir sans cesse s’en préoccuper. Sois belle et reste à l’heure ! Un pari stratégique qui prend le risque de « l’image ». Mais qui entend démontrer que l’électronique aussi peut être glamour.

Van Cleef, piézoélectricité poétique

La piézoélectricité, quant à elle, deviendrait-elle poétique? On utilise tous sans le savoir cette propriété qu’ont certains matériaux de se charger d’électricité sous une contrainte mécanique chaque fois qu’on presse sur le bouton de sa cuisinière à gaz pour produire l’étincelle piézoélectrique qui allumera le feu. C’est cette même propriété qu’a introduit Van Cleef & Arpels dans ses 12 différentes montres Midnight Zodiac Lumineux dont les étoiles viennent s’illuminer à la demande sur le cadran.

Pour y parvenir, un module intégrant une lame en céramique a été intégré au mouvement mécanique automatique. Cette lame est mise mécaniquement en vibration par le mouvement, produisant ainsi une énergie piézoélectrique qui vient alimenter des diodes luminescentes (entre quatre et six selon le signe du Zodiaque). Ces diodes viennent rétro éclairer durant environ trois secondes des billes d’émail translucides qui figurent les étoiles sur le cadran. L’hybridation fait ainsi sa discrète entrée au service de la poésie astronomique.

e-Crown avec cellules photovoltaïques par Ressence
e-Crown avec cellules photovoltaïques par Ressence

Ressence invente l’e-Crown®

On ne parle plus ici de piézoélectricité mais d’une combinaison d’énergies cinétique et photovoltaïque au service du réglage de la montre. Avec son e-Crown®, Ressence cherche à « associer la fiabilité et la précision de l’électronique à l’empathie et à la beauté de l’ingénierie mécanique. »

Dans les faits, l’e-Crown® est une couronne électronique qui règle et ajuste automatiquement la montre à l’heure exacte. Totalement autonome, ce système embarqué n’interfère pas avec le train de rouage du mouvement automatique et est associé à l’affichage par l’intermédiaire de disques. Ce système électronique miniature spécifiquement développé comprend 87 composants et sa consommation énergétique est très faible (de l’ordre de 1,8 joule par jour).

Son énergie est produite par les mouvements au porter d’un générateur cinétique qui possède son propre barillet et, si nécessaire lorsque la montre est au repos, par des cellules photovoltaïques dissimulées derrière 10 micro-volets ouverts sur le cadran. Réglée manuellement une seule fois au départ par le biais d’un petit levier situé au dos du boîtier, l’heure est ensuite vérifiée et ajustée automatiquement par le dispositif électronique qui la contrôle au moins une fois par jour.

La technologie e-Crown® par Ressence
La technologie e-Crown® par Ressence

Pouvant être désactivée ou activée à tout moment et contrôlée en tapotant simplement sur le verre de la montre, l’e-Crown® peut également à volonté se connecter via Bluetooth à une application pour smartphone du même nom. Celle-ci propose une géolocalisation et un menu déroulant des villes et de leur fuseau horaire qui permet de choisir, prédéfinir et envoyer les informations à la montre. « En mode e-Crown® complet (e-Crown® + réglage par App), votre montre est réglée et ajustée à la seconde près par votre smartphone. En mode semi-e-Crown® (e-Crown® + réglage manuel), votre montre est réglée et ajustée à la minute près. En mode mécanique (pas d’e-Crown® + réglage manuel), votre montre fonctionne sans aucune assistance, comme au «bon» vieux temps de la haute horlogerie traditionnelle », explique Ressence. Tony Fadell, inventeur de l’iPod, fondateur de Nest et coach en technologie chez Ressence, précise que « la haute horlogerie doit s’adapter aux nouvelles technologies afin de donner accès à un nouveau degré de fonctionnalité et surtout susciter la fascination de la nouvelle génération. » « Surtout » conserver la flamme vive de la Haute horlogerie : l’électronique est-elle un allié indispensable dans cette tâche ? On peut le penser.

Piaget, hybrider la Haute Horlogerie

Début 2016, Piaget présente son Emperador Coussin XL 700P. C’est une montre hybride, dans le vrai sens du terme : énergie et transmission mécanique, régulation quartz. Sa source d’énergie est un système à remontage automatique à micro-rotor qui arme le ressort du barillet entraînant le train d’engrenages. Jusqu’ici tout va bien. Mais plutôt que de fournir de l’énergie à un échappement à levier traditionnel, le train de rouages alimente un alternateur. Celui-ci génère un courant électrique qui est stocké dans un générateur qui alimente un oscillateur à quartz. Le quartz oscille à 32.786 Hz, contrôlant la vitesse de l’alternateur, ce qui fait 5.33 rotations par seconde. Le secret réside dans le système de freinage, qui «divise» les oscillations de quartz à une fréquence de 32Hz. Ce processus est contrôlé par un capteur et un comparateur qui corrigent continuellement le système (de nombreux brevets pour cette nouvelle technique ont été enregistrés).

Le 700P, premier mouvement hybride de Piaget, offre des performances exceptionnelles de plus ou moins 1 seconde par jour, ce qui est hors de portée de toute montre exclusivement mécanique.

Mais la question se pose : qui, dans le cercle des acheteurs de la Haute Horlogerie se soucie méticuleusement de la plus grande exactitude du précieux objet cinglé à son poignet? L’exactitude est appréciable, elle est au cœur du métier d’horloger, une de ses quêtes. Mais est-elle si essentielle qu’on en ait besoin à la seconde près ?

Seiko, hybrider pour monter en gamme

Mais il faut rendre justice au pionnier de l’hybridation, à Seiko et à son « opération Spring Drive ».

En 2006, Shinji Hattori, President and CEO of the Seiko Watch Corporation déclarait à Europa Star : « Le mouvement Spring Drive n’est que le début. Nous envoyons un signal fort au marché horloger international: Seiko monte en gamme! Le Spring Drive démontre notre potentiel d’innovation et nous ouvrira progressivement des marchés dans le secteur mécanique haut de gamme. C’est une stratégie à long terme. »

La montre est belle, bien proportionnée, d’un fini impeccable. Détail fascinant, son aiguille de seconde avance en glissant sans aucun cahot, comme file le temps, de l’eau qui coule.

L'hybridation se glisse dans la Haute Horlogerie

Cette « révolution tranquille » comme l’appelaient alors les Japonais, a une très longue histoire. Son idée est née en 1977 mais le projet a été suspendu plusieurs fois, en 1984, en 1993, puis repris en 1997, "seulement parce que son créateur, Yoshikazu Akahane, le voulait”. Une vraie saga industrielle et humaine, dans laquelle la division Seiko Epson, maîtrisant les circuits à basse consommation, a joué un rôle aussi essentiel que la division horlogère mécanique.

Présenté en 2005 pour la première fois, le mouvement Spring Drive Spring Drive est alimenté par une masse oscillante traditionnelle et un barillet transmettant l’énergie au train d’de rouages. Le « rouage » final est un rotor, appelé «roue de glissement» (glide-wheel) qui alimente une bobine fixe. Contrôlé par le «Tri-Synchro Regulator», la bobine alimente électriquement l’oscillateur à quartz qui délivre des signaux au circuit intégré, qui à son tour régule le freinage électromagnétique de la roue de glissement. La roue de glissement tourne huit fois par seconde (l’équivalent d’un échappement traditionnel de 28 800 oscillation par heure). La précision atteinte est de ± 15 secondes par mois. Comme nous l’avons décrit, les aiguilles sont freinées plutôt que propulsées, et se déplacent en douceur, glissant autour du cadran de la montre.

Réguler le temps en le freinant plutôt qu’en le séquençant ! Non seulement une une belle idée et une très intéressante technologie mais aussi une opération de montée en gamme parfaitement réussie pour Seiko. Déclinée en Spring Drive GMT, Moonphase, Chronograph, ou encore en un très remarquable et zen Minute Repeater, la lignée des hybrides Spring Drive a effectivement permis à Seiko à s’imposer de façon innovante dans la Haute Horlogerie, pavant ainsi paradoxalement la voie à la très traditionnelle Grand Seiko.

Comme quoi, utiliser l’innovation pour mieux asseoir son statut est une opération qui peut porter ses fruits.

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