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Enchères: derrière la domination des indépendants

VINTAGEMANIA

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août 2018


Enchères: derrière la domination des indépendants

Les dernières ventes de Genève illustrent à nouveau la suprématie écrasante de Rolex, Patek Philippe et Audemars Piguet. Pourquoi les collectionneurs privilégient-ils ces maisons indépendantes sur la durée, face à leurs rivaux historiques passés en mains de groupes?

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epuis de nombreuses années, les montres de marques indépendantes proposées aux enchères sont au cœur des résultats les plus exceptionnels, dans les principales capitales du marché de l’art.

Comment définir les marques indépendantes? Appliquons donc une définition simple: toutes les marques qui n’appartiennent pas à un grand groupe horloger (Swatch Group, Richemont, LVMH,...) et qui sont restées très fidèles aux valeurs qui les animent depuis leurs débuts en horlogerie. Ce qui nous donne dans l’ordre un palmarès composé de Rolex, Patek Philippe et Audemars Piguet.

Si l’on observe les dernières ventes de mai à Genève, Rolex et Patek Philippe ont remporté la plus grosse part de marché – près des deux tiers des résultats enregistrés – laissant loin derrière tous les grands groupes horlogers, qui ne représentent aujourd’hui qu’une infime partie du monde des enchères horlogères. Et ce n’est pas un phénomène nouveau.

Enchères: derrière la domination des indépendants

Rolex, une «évidence» pour les insiders

Comme me faisait remarquer un commentateur avisé du monde des horlogers indépendants, «le premier de tous les indépendants est Rolex, c’est une évidence». Cette phrase anodine me paraît tout à fait à propos lorsque l’on analyse dans le détail la dernière session de ventes aux enchères à Genève.

Durant cette session, près la moitié de la vente était sous domination Rolex. La part cumulée de Rolex et Patek Philippe représente quant à elle près des deux tiers du marché des enchères. Mais le fait nouveau est que Rolex est devenue de loin la marque indépendante la plus prisée aux enchères.

Si Patek Philippe conserve sa couronne avec le record absolu pour une montre, la fameuse Henry Graves adjugée en 2014 chez Sotheby’s pour près de 24 millions de francs, il faut noter la progression fulgurante de Rolex ces dernières, notamment depuis la Daytona Paul Newman adjugée pour 17,5 millions de dollars par Phillips l’an passé.

La parole prisée des «gourous»

De toutes les marques indépendantes, Rolex est certainement celle qui a le plus bénéficié de la force des réseaux sociaux ces dernières années. Il y a encore peu, il n’était pas si facile d’obtenir des informations pour les collectionneurs; or, aujourd’hui en un simple clic, tout est disponible ou presque sur internet ou les réseaux sociaux.

Tout l’écosystème des collectionneurs horlogers globaux s’est mis à se pencher sérieusement sur le sujet Rolex. La parole de certains «gourous» est devenue la clé pour de nombreux collectionneurs de plus en plus fortunés: en témoigne les prix exceptionnels atteints lors de la vente Daytona Ultimatum dirigée de main de maître par Aurel Bacs, avec le soutien de Puccci Papaleo, la référence ultime pour tous les passionnés depuis son premier opus chez Christie’s en 2013.

La part cumulée de Rolex et Patek Philippe représente quant à elle près des deux tiers du marché des enchères.

En moins de cinq ans, le marché a littéralement explosé. Ainsi, on enregistre un total de plus de 22 millions de francs pour 32 montres (seulement!) lors de la dernière vente Phillips, ce qui nous donne une moyenne de plus de 700’000 CHF par lot... En comparaison, lors de la première vente Christie’s Daytona Lesson One en 2013, près de 100 montres avaient été adjugées pour un montant de plus de 10 millions de CHF. L’édition de mai 2018 chez Phillips enregistre donc en moyenne sept fois plus par lot!

Depuis plusieurs années, le vrai baromètre du marché vintage est la Rolex Daytona et la dernière session d’enchères à Genève en a été l’illustration parfaite. Au-delà de la vente thématique Daytona Ultimatum, Sotheby’s et Antiquorum ont tous deux enregistré parmi leurs plus beaux résultats sur une Rolex Daytona.

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Patek Philippe: de plus en plus difficile à obtenir

Même si Rolex a fait jeu, set et match lors de cette session de Genève, il ne faut pas oublier le rôle majeur joué par Patek Philippe depuis longtemps dans le monde des collectionneurs. Elle est sans nul doute la marque qui détient le plus de records; cependant, les pièces les plus exceptionnelles sont de plus en plus rares, voire indisponibles puisque conservées dans des grandes collections.

Si Patek Philippe a ouvert ses portes aux collectionneurs, notamment au travers de ses archives, il semble que la présence de la marque aux enchères soit moins écrasante qu’autrefois. Selon nos estimations, la marque ne représentait que le quart des résultats des dernières enchères genevoises. Une tendance de fond depuis presque deux ans, dans un contexte marqué par la cote très élevée des montres en acier vintage de Rolex.

Deux leaders aux philosophies bien distinctes

Ces deux marques indépendantes imposent depuis de très nombreuses années un rythme effréné dans le monde des enchères: cela s’explique en partie par la grande variété de leur production. Leur philosophie est cependant en tout point distincte. S’il fallait résumer en peu de mots, Patek Philippe incarne la culture de la «transmission» avec ses montres à complications, tandis que que Rolex incarne la culture de l’«exploit» avec ses montres sportives qui dominent depuis plus de 50 ans (Submariner, Explorer, GMT Master, Daytona).

A deux reprises, les records ont ainsi été battus par des montres en acier!

Deux mondes distincts qui se rejoignent toutefois sur une identité et des valeurs de marque très forts – et c’est sans doute ce qu’il y a de plus important aux yeux des collectionneurs. La présentation des pièces dans les catalogues de ventes s’accompagne ainsi d’une documentation de pluse en plus fouillée et précise.

Cela a sans aucun doute joué un rôle-clé dans les prix records atteints aux enchères ces dernières années.

En l’espace de deux ans, le record du monde pour une montre-bracelet a été battu deux fois de suite, en 2016 chez Phillips à Genève pour une Patek Philippe Ref. 1518 adjugée 12,5 millions de CHF, puis l’année suivante à New York pour la fameuse Rolex Paul Newman de Paul Newman. A deux reprises, les records ont ainsi été battus par des montres en acier!

Patek Philippe ref. 1518 vendue au prix de CHF 12.5 million aux enchères Phillips Bacs & Russo à Genève
Patek Philippe ref. 1518 vendue au prix de CHF 12.5 million aux enchères Phillips Bacs & Russo à Genève

Audemars Piguet, l’outsider qui monte

Si Patek Philippe et Rolex forment le duo gagnant, Audemars Piguet, sous l’impulsion de Francois-Henry Benhammias, a su créer la surprise ces dernières années en tant qu’outsider de poids, notamment grâce à une communication patrimoniale remarquable à bien des égards. Sa place dans le dernier classement des ventes horlogères l’illustre parfaitement.

A l’occasion des dernières sessions de ventes de Phillips, Christie’s, Antiquorum et Sotheby’s, Audemars Piguet a réuni quelques montres-bracelets à complications vintage de très grande qualité dans sa boutique genevoise. Cela renforce la stratégie mise en place par la marque pour rayonner auprès des collectionneurs.

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Esprit d’indépendance récompensé par les collectionneurs

Qu’en est-t-il des autres marques indépendantes aux enchères? Il apparaît très clairement que certains noms se distinguent du reste, comme Francois-Paul Journe qui obtient souvent de très bons résultats, tout comme feu son mentor George Daniels dont les derniers records ont propulsé les indépendants au plus haut niveau. Ils illustrent à leur manière une autre valeur de l’indépendance horlogère, très prisée des collectionneurs: leur rayonnement est souvent fonction de la personnalité de leur créateur et de son état d’esprit entreprenant et sans concessions.

C’est cet esprit qui maintient aujourd’hui les indépendants au firmament des enchères. Que ce soit par la richesse de leur histoire, comme Patek Philippe ou Rolex, par une histoire familiale hors norme comme Audemars Piguet, par le génie de leur créateur à l’instar de Francois-Paul Journe ou encore par leur âme d’entrepreneur. L’indépendance est une vertu que les collectionneurs reconnaissent aux enchères. Certains collectionneurs visionnaires, comme Philippe Stern, ont façonné ce patrimoine horloger. Là où d’autres, en cédant leur marque à de grands conglomérats, ont perdu une partie de leur âme... et de leur cote aux enchères!