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«IL N’Y A PAS DE BULLE DU VINTAGE»

ALFREDO PARAMICO

janvier 2018


«IL N'Y A PAS DE BULLE DU VINTAGE»

Alfredo Paramico est un collectionneur de classe mondiale, notamment de Patek Philippe et de Longines. Cet ancien banquier d’affaires italien, installé à Miami, dirige aujourd’hui un fonds d’investissement peu commun, consacré exclusivement à l’horlogerie. Rencontre.

L

es ventes aux enchères horlogères ont le vent en poupe, sous la domination notamment d’Aurel Bacs chez  Phillips. Quel regard portez-vous sur les maisons actives sur ce créneau?

Je participe à des ventes enchères depuis 2004, mais je collectionnais des montres bien avant cela, via des fournisseurs privés et des détaillants. A l’époque, Christie’s dominait le marché et le précurseur des ventes horlogères Antiquorum commençait à décliner. Aujourd’hui, nous sommes clairement dans l’ère de la suprématie d’Aurel Bacs chez Phillips. Mais je ne suis pas convaincu que cela durera.

C’est un milieu qui est devenu très concurrentiel; Antiquorum essaie d’ailleurs de faire son retour. La question critique pour Phillips sera de pouvoir se renouveler, tant sur les pièces que sur les acheteurs, après avoir pu obtenir et proposer sur le marché des collections exceptionnelles de certains clients privés. Est-ce qu’ils pourront tenir ce niveau sur la durée?

Christie’s ou Sotheby’s ont un avantage auprès de nouveaux clients qui s’initient à l’horlogerie: ce sont des noms très connus de la vente aux enchères, dont ces nouveaux venus sont peut-être déjà des adeptes sur d’autres produits. Il ne faut pas négliger le pouvoir de marque de ces maisons, face à la domination actuelle de Phillips. Cette dernière doit encore bâtir sa notoriété en tant que «marque».

Vous gérez Elite Advisers, un fonds d’investissement consacré exclusivement à l’horlogerie, ce qui est assez peu commun. Votre collection a été estimée il y a quelque temps à environ 25 millions de dollars. Quelle est votre approche dans l’acquisition de montres?

Je n’ai en vérité jamais acheté une montre spécifiquement pour un client. Je les achète d’abord pour moi-même: j’en garderai certaines et j’en vendrai d’autres. C’est ainsi que je gère le portfolio auquel ont accès mes clients. Aujourd’hui, la collection compte 150 montres: je ne garde que les montres les plus rares et j’évite les modèles de condition «moyenne».

L’avantage aujourd’hui, c’est que les canaux d’acquisition de montres se sont multipliés. Même sur eBay, j’ai pu faire de très beaux achats de modèles de Longines, Mido ou LeCoultre! A contrario, je souhaiterais être en mesure d’acheter davantage directement auprès de privés et de nouer relation avec eux, mais c’est devenu moins facile, car aujourd’hui, ils ont tout de suite le réflexe de s’adresser à une maison de ventes aux enchères.

On assiste actuellement à une vraie frénésie autour des montres vintage, et les vendeurs demandent toujours davantage. Je garde un profit, mais il s’est amoindri. En réalité, mon idéal lorsque je vends une montre est de pouvoir la racheter quelques années plus tard. C’est mon benchmark pour établir le prix de vente. Si je passe à des tarifs trop hauts, j’en souffrirai moi-même. C’est mon auto- régulation!

Justement, les prix grimpent, les records tombent les uns après les autres... N’est-on pas dans une forme de «bulle» de la montre vintage? Pourrez-vous vraiment racheter ces montres dans quelques années, à moins que les prix ne s’effondrent?

On entend toujours parler du mot de «bulle» dès qu’un marché est en croissance rapide. Je connais bien ce terme, ayant travaillé précédemment dans le milieu de la banque d’affaires à la City... Or, il faut y regarder de plus près: les gens pensent que le marché de la montre vintage dans son ensemble a connu une croissance permanente ces dernières années. Mais l’augmentation rapide des prix n’a en réalité concerné qu’une petite portion du marché, celle des montres vraiment rares, qui ont rendu les gens vraiment «fous». Les montres plus standard, elles, restent difficiles à vendre. N’espérez pas en faire un profit immédiat. On voit les mêmes mécanismes à l’œuvre sur le marché de la voiture d’occasion.

«IL N'Y A PAS DE BULLE DU VINTAGE»

On a l’impression que sur la montre de collection, il y a d’un côté Rolex  et Patek Philippe qui trustent toutes les premières places... et le reste suit loin derrière.

Je ne serais pas aussi catégorique. J’opposerais plutôt les montres les plus rares et prestigieuses aux montres les plus standard au sein même de chaque marque. C’est cette distinction qui compte vraiment, au-delà de la marque elle-même.Personnellement, je préfère parfois un chronographe de Longines à un chronographe de Patek Philippe, selon l’état et l’histoire du modèle. On trouve des montres rares de très bonne facture, et amenées à gagner encore en valeur, chez Mido, Omega ou encore Audemars Piguet. Mais c’est très difficile aujourd’hui d’acquérir ce type de montres, car soit elles restent dans des collections privées soit elles sont justement déjà proposées à des prix très élevés du fait de leur rareté et de leur qualité.

Vous avez été vous-même propriétaire de la  Patek Philippe 1518 en acier devenue aujourd’hui la montre-bracelet la plus chère de l’histoire, vendue pour 11 millions de francs chez  Phillips l’an passé. Pour combien l’aviez-vous vendue à celui qui a ensuite touché le «jackpot»?

Je ne peux pas vous révéler le chiffre exact, mais je peux vous confirmer que le montant était bien moins élevé... A mon sens, le prix de vente a été exagéré sur ce modèle et n’est plus en phase avec sa valeur réelle. Je me bats toujours pour que les prix restent «équitables». Mais vous savez, le monde des ventes aux enchères reste assez étrange...

Est-ce que de nouveaux acteurs sont entrés sur le marché pour pousser à ce point les prix de certains modèles exceptionnels?

Ce que j’observe, c’est que des acheteurs asiatiques de montres contemporaines de  Patek Philippe ou d’Audemars Piguet se sont réorientés vers le monde de la montre de collection. Pourtant, certains modèles vintage de  Patek Philippe restent à mon avis paradoxalement sous-évalués, par exemple les références 1379, 5004, 3970 ou 5020. C’est un peu étrange... Leurs modèles des années 1990 sont de haute valeur. Leur dernier modèle entrant véritablement dans mes goûts était la référence 5970. A partir des années 2000, ils ont eu tendance à augmenter le diamètre de leurs nouveaux modèles. Pour moi, une maison aussi prestigieuse que  Patek Philippe ne devrait pas se laisser influencer par la «mode» des montres de taille disproportionnée, que l’on a vu à l’œuvre depuis quinze ans. Ce sont eux qui devraient donner le ton!

Quelle cote donnez-vous aux nombreuses marques indépendantes que l’on a vu apparaître durant les années 2000, grosso modo celles que l’on retrouve au Carré de Horlogers du SIHH? Est-ce que les collectionneurs «s’arracheront» leurs modèles devenus vintage dans une ou deux décennies?

Je ne le crois pas. Ces marques sont apparues alors que le marché était très porteur, plein de liquidités. Et au fond, les marques qui rencontrent le plus de succès aujourd’hui sont celles qui se relient à un héritage et à une inspiration vintage. On voit que le vintage suscite aujourd’hui un grand intérêt dans la production de montres contemporaines. Je crois plutôt que ces montres de rupture resteront liées à une époque précise et confinée. Ce qui ne veut pas dire que je ne m’intéresse pas à certaines marques plus contemporaines, mais elles sont plutôt à chercher du côté de F.P. Journe ou Hublot...

On voit aujourd’hui certains paradoxes: je pense à une marque comme  Universal, dont la production contemporaine est «dormante » mais dont les montres vintage ont une cote impressionnante...

Je n’y vois pas de paradoxe. Au contraire: je dirais même que le fait que la marque soit sortie du radar contemporain renforce sa cote en tant que marque de collection. Regardez, je suis moi-même un grand amateur de chronographes historiques de Longines, alors que la cote «contemporaine» de la marque n’est pas très élevée. L’état ou la production actuelle d’une marque n’influe pas sur la cote de ses productions anciennes. Les mouvements des années 1940 ou 1950 étaient à mon avis meilleurs que ceux produits aujourd’hui!

«IL N'Y A PAS DE BULLE DU VINTAGE»

Qu’en est-il de la cote des montres de poche? Vacheron Constantin a sorti un modèle à 58 complications pour son 260ème anniversaire; n’oublions pas non plus le fameux Calibre 89 de Patek Philippe – célébrant également l’anniversaire de la marque. Pourtant, ce dernier n’a pas trouvé preneur lors des dernières ventes chez  Sotheby’s.

C’est un résultat absolument honteux pour la maison  Sotheby’s que de ne pas avoir su trouver de client pour ce modèle. Aurel Bacs l’aurait vendu à 1000% chez Phillips! Je n’ai cependant jamais collectionné moi-même les montres de poche. C’est un peu trop «traditionnel» à mon goût, bien que je reconnaisse que certains modèles soient tout à fait extraordinaires.

Ce que l’on peut observer, c’est que le marché du vintage dans sa totalité est devenu plus global, grâce à la fois à internet et aux maisons de ventes aux enchères, alors qu’il était beaucoup plus fragmenté et régional lorsque j’ai commencé ma collection. Cela devrait en principe continuer à le porter vers de nouveaux succès.

Si vous pouviez acquérir encore une seule montre...

Ce serait la  Patek Philippe 1518 en or rose et acier, qui aurait – suppose-t-on – été vendue au roi de Roumanie. Existe-t-elle réellement?
Je l’espère...