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1984 au poignet



1984 au poignet
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Avant le chemin de fer, posséder une montre était une marque de richesse, mais depuis, c’est devenu une preuve de civilisation. Il n’y a pas de civilisation sans chemin de fer, et il n’y a pas de chemin de fer sans montre», décrit l’auteur Henri Vincenot à propos de l’expansion de l’horlogerie au XIXème siècle.

L’horlogerie, ce grand régulateur social, a en effet contribué de façon décisive à l’émergence de la civilisation industrielle en permettant la coordination de la production, du transport, de la logistique et donc de la circulation des biens et des marchandises. Mais à sa façon, l’horlogerie a aussi asservi le travailleur en le soumettant à la dictature inflexible des horaires et à la loi des timbreuses.

Aujourd’hui, la montre connectée permet d’aller bien plus loin encore dans cet «asservissement». Le laboratoire de cette nouvelle étape n’est plus la glorieuse industrie, l’acier et le chemin de fer. Non, c’est la finance, et plus précisément ce que l’on nomme la «finance comportementale». Des études menées par l’Université de Cambridge ont démontré dès 2009 que les attributs physiques de l’individu jouent un rôle important dans le succès financier d’un trader soumis à des valses d’émotions, contraint à la rapidité de la prise de décision, oeuvrant dans un environnement ultra-compétitif. Autant de facteurs générant un stress important. Or la fréquence cardiaque, la transpiration, l’accélération des mouvements sont des indicateurs de stress qui peuvent désormais être analysés en direct via une montre connectée. Et les études récentes, menées par la même équipe de Cambridge dirigée par le neuroscientifique (et lui-même ex-trader) John Coates démontrent que les traders équipés de montres connectées et qui l’utilisent activement pour contrôler leurs paramètres physiques, gèrent bien mieux leur stress et obtiennent de meilleures performances que les autres traders (que l’on imagine équipés de belles et dispendieuses montres mécaniques qu’ils ne pourront bientôt plus se payer vu leurs médiocres performances …).

Il semble donc être prouvé que la capacité à lire ses émotions «venant des tripes» («gut feelings») et se manifestant par la température du corps, le rythme respiratoire, la fréquence cardiaque, la soif, la faim, l’anxiété, fait les meilleurs traders. Mais il est aussi démontré qu’un trop haut degré de stress, générant l’hormone de cortisol, sur une trop longue période contribue à une soudaine «aversion au risque et un pessimisme irrationnel» parmi les banquiers durant une crise financière. Il s’agit donc de gérer finement le stress pour que le trader soit sous pression, mais pas trop ni pas trop peu! Une gestion fine que permet une montre connectée.

Il s’agit donc pour les banques de parvenir à gérer les émotions de leurs employés et de les contrôler. «Informer le management des performances en temps réel, mesurer la stabilité émotionnelle d’un trader à l’heure de l’embaucher, l’aider ensuite à moduler ses émotions au fil de la journée jusqu’à lui interdire l’accès aux plateformes de trading si son niveau de stress dépasse certaines normes», telles sont, selon les chercheurs Sylvain Frochaux et Ariel Cecchi, les ambitions de ce contrôle émotionnel qui se met en place. Un dispositif désormais possible «grâce» à la montre connectée. Ou « à cause » d’elle, peut-on aussi dire si l’on a lu 1984 de Georges Orwell.