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L’esprit de corps horloger, c’est maintenant ou jamais!

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mars 2020


L'esprit de corps horloger, c'est maintenant ou jamais!

A l’heure où nous écrivons ces lignes, l’industrie horlogère traverse sa pire crise existentielle depuis les années 1970. Les faillites ont démarré. Et la solidarité semble loin d’être assurée pour préserver le tissu industriel. Le coronavirus atteint en son cœur une horlogerie déjà largement atomisée.

L

e débat a beaucoup tourné autour de l’annulation de Baselworld et Watches & Wonders. Ce n’est que l’arbre qui cache la forêt. Depuis l’éruption du coronavirus, les chaînes d’approvisionnement sont interrompues, les boutiques désertées et l’ensemble du tissu industriel horloger en panique.

Problème: contrairement à la période de la crise du quartz des années 1970 et 1980, qui avait vu un sursaut industriel commun, ou même, si l’on remonte au 19ème siècle, une réponse industrielle concertée avait été mise en place pour faire face au productivisme américain, un état d’esprit de plus en plus individualiste s’est imposé dans les états-majors depuis une décennie. Chacun pour soi! Le délitement de Baselworld en était le symptôme le plus avancé.

Le coronavirus atteint en son cœur une industrie déjà largement atomisée. En amont comme en aval, bien des acteurs de l’ombre sont dégoûtés de la manière dont ils sont traités. A commencer par les fournisseurs: déjà malmenés depuis des années par les pressions d’acteurs de plus en plus déconnectés du «terreau horloger», les fournisseurs sont les premiers à subir la crise. Or, ces sources nourricières de l’innovation seront aussi les premiers à manquer à l’appel quand – mais quand? – le calme reviendra.

Le jour où il faudra reconstruire tout ce qui aura été détruit, beaucoup trop de ceux qui font le cœur, le cerveau et le corps de l’horlogerie auront disparu. Par manque de solidarité, par manque de vision et, comble de l’ironie… par manque de temps.

En aval, bien des détaillants sont trop fragilisés pour réagir. Il faut dire qu’ils ont perdu leur rôle de prescripteur, se transformant trop souvent en simples vitrines sous les diktats des marques qui contrôlent leur destin. Et comme nous disait justement l’un de nos interlocuteurs récemment, «cela, un transporteur peut tout aussi bien le faire».

Les médias, dont nous faisons partie, sont eux aussi très impactés. Bien des journalistes décident aujourd’hui de se réorienter vers la vente directe de montres, la communication pour les marques ou de mettre la clé sous la porte. Il ne reste qu’un espace ténu pour un média comme le nôtre, qui vise à produire un journalisme de qualité, d’analyse, impartial et sans concessions - et cela depuis 1927 (merci à nos soutiens!). Une industrie qui abandonne ses journalistes spécialisés et indépendants subit aussi un appauvrissement intellectuel.

L’écosystème horloger repose sur tous ces acteurs, ces artisans de l’ombre animés par une passion discrète mais tenace. Or, depuis quelques années, on sent bien qu’il y a «quelque chose de pourri au royaume de l’horlogerie». La pandémie est un accélérateur d’Histoire, révélant au grand jour les failles qui se creusaient discrètement. On juge la noblesse d’un homme à la manière dont il traite les plus faibles. On peut aussi juger une marque, voire une industrie, à cette aune-là. Et à ce petit jeu, l’industrie horlogère ne s’en sort pas grandie.

Le jour où il faudra reconstruire tout ce qui aura été détruit, beaucoup trop de ceux qui font le cœur, le cerveau et le corps de l’horlogerie auront disparu. Par manque de solidarité, par manque de vision et, comble de l’ironie… par manque de temps.

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