REPORTAGE: L'HORLOGERIE AU JAPON


Les calendriers secrets des estampes japonaises

HISTOIRE

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juillet 2019


Les calendriers secrets des estampes japonaises

Pour contourner le monopole d’état sur les calendriers, d’ingénieux artisans japonais concevaient des estampes révélant aux yeux des seuls initiés l’alternance de mois courts et de mois longs. Un système qui a perduré jusqu’au 19ème siècle.

L

es estampes baptisées «Ukiyo-e», qui apparaissent au début du 17ème siècle dans la ville d’Edo (la future Tokyo), puisent leur origine dans l’impression sur papier d’images populaires et religieuses à l’aide de planches de bois gravé. Ce procédé a pour principal avantage de permettre la reproduction en série d’images et d’écrits.

L’Ukiyo-e se transforme rapidement en un mouvement artistique et commercial associant peinture narrative pittoresque et estampes généralement accessibles au plus grand nombre. Les thèmes figurés correspondent aux centres d’intérêt de la bourgeoisie d’alors: geishas et jolies femmes, scènes de maisons de plaisir, acteurs de théâtre, lutteurs, scènes fantastiques, panoramas célèbres. Calendriers et cartes de vœux s’approprient eux aussi ces sujets.

Les thèmes figurés correspondent aux centres d’intérêt de la bourgeoisie d’alors: geishas et jolies femmes, scènes de maisons de plaisir, acteurs de théâtre, lutteurs, scènes fantastiques, panoramas célèbres.

Une nouvelle estampe pour chaque mois de l’année

Avec l’avènement de l’ère Meiwa en 1764, «bushi» (guerriers) et citoyens d’Edo prennent chaque mois l’habitude de suspendre dans leur intérieur un nouveau «Nishiki-e» polychrome qui devient objet de collection pour des amateurs de toutes conditions.

Les poètes Kyogawa et Sakey, instigateurs de ces «estampes-calendriers», encouragent peintres célèbres, graveurs et imprimeurs renommés à collaborer afin de réaliser des œuvres au luxe raffiné et à la technique de plus en plus sophistiquée.

La seconde moitié du 18ème siècle voit apparaître les «E-goyomi» ou «images de calendrier». Sous forme d’estampes et offerts comme cadeau de Nouvel An, ils sont conçus à l’origine pour donner sous une forme artistique la liste des mois longs du complexe calendrier lunaire japonais.

Ce dernier, originaire de Chine, est adopté au Pays de Soleil Levant à partir de 692 et reste en vigueur jusqu’en 1872. L’année se compose d’une alternance de mois longs (30 jours) et de mois courts (29 jours). Cette convention nécessite l’introduction tous les trois ans environ d’un mois intercalaire mobile afin de faire coïncider Nouvel An et saison appropriée.

Le complexe calendrier lunaire japonais, originaire de Chine, est adopté au Pays de Soleil Levant à partir de 692 et reste en vigueur jusqu’en 1872.

Des tortues ou des pins pour désigner les mois

Petit à petit, la succession arbitraire des mois longs et courts n’est plus annoncée à l’avance et la liste des mois longs devient un monopole d’état donnant lieu à des avis officiels. Afin de contourner ce monopole, quelques éditeurs privilégiés impriment alors pour des clients fortunés de luxueux E-goyomi sous forme de rébus.

Ces derniers sous-entendent de la part de l’artiste comme de l’utilisateur autant de culture que d’imagination afin de discerner la longueur des mois. A faible tirage et de caractère privé, ces œuvres échappent à la censure.

Ces calendriers dissimulent avec adresse les nombres indiquant les mois longs. Certains sont relativement aisés à comprendre. Ainsi, les treize tortues d’un E-goyomi anonyme de 1786 indiquent, selon leur taille et leur disposition, les six mois courts et les sept mois longs de l’année. Sur une autre œuvre de 1787, la hauteur de douze pins en bord de mer donne l’alternance des mois courts et longs.

Afin de contourner ce monopole, quelques éditeurs privilégiés impriment alors pour des clients fortunés de luxueux E-goyomi sous forme de rébus.

Observez bien ce kimono

D’autres ont recours aux «mitate», allusions à la culture traditionnelle ou à des légendes extrême-orientales, et demeurent aujourd’hui souvent incompréhensibles. Décrypter ce genre de calendrier constituait un défi très prisé pour les cercles littéraires de l’époque, comme le prouvent deux estampes de 1765, œuvres de Suzuki Harunobu.

Décrypter ce genre de calendrier constituait un défi très prisé pour les cercles littéraires de l’époque.

Une gravure de 1765 réalisée par Suzuki Harunobu, dissimulant un calendrier secret: «La fille près d'un étang, près d'un saule et regardant pensivement une grenouille sautant».
Une gravure de 1765 réalisée par Suzuki Harunobu, dissimulant un calendrier secret: «La fille près d’un étang, près d’un saule et regardant pensivement une grenouille sautant».

La première estampe cachant un calendrier est «La jeune fille au bord d’un étang, près d’un saule et regardant pensivement une grenouille qui saute». Cette œuvre fait allusion au calligraphe Ono no Tofu qui, après avoir échoué sept fois à ses examens, apprit la persévérance en observant un batracien attraper la branche d’un saule à sa huitième tentative.

Une autre estampe, «Un homme portant une jeune femme sur son dos», figure Shoki, tueur de démons, enlevant une femme. La métaphore est d’autant plus difficile à élucider que l’estampe renvoie également à un autre épisode: la fuite sur la lande de Musashi des deux amants des contes d’Ise.

Dans ces deux œuvres, l’indication des mois longs se trouve dissimulée dans l’«obi», large ceinture des kimonos. Mais l’estampe de Shoki est impossible à déchiffrer dans sa globalité à moins d’être un littéraire hautement spécialisé dans les cultures traditionnelles japonaise et chinoise.

Dans ces deux œuvres, l’indication des mois longs se trouve dissimulée dans l’«obi», large ceinture des kimonos.

Le remplacement du calendrier traditionnel japonais par le calendrier grégorien en 1872 aura cependant raison des E-goyomi. Suite à l’ouverture progressive du pays à la culture occidentale sous l’ère Meiji (1868-1912), la lithographie et la photographie sonneront quant à elles le glas des Ukiyo-e.

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