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Babette Keller Liechti: réorientation réussie sur les masques

STRATÉGIE

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novembre 2020


Babette Keller Liechti: réorientation réussie sur les masques

Avec l’installation de la pandémie dans la vie quotidienne, la production de masques devient un nouveau marché industriel immense. Des milliers d’usines ont ouvert en Chine pour produire des masques en papier. Face à un désastre écologique en puissance, la fondatrice de Keller Trading et spécialiste de la microfibre pour l’horlogerie a reconverti ses installations pour produire des masques utilisables sur la durée. Babette Keller Liechti partage la chronologie de sa réaction au développement de la crise. Un exemple inspirant pour toute l’industrie.

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epuis le début de l’année, certaines initiatives de grands noms du luxe ont été mises en avant, comme la production de gel sanitaire ou de masques face à la pandémie. Des actions temporaires qui visent à faire preuve de solidarité en temps de crise. Pour Babette Keller Liechti, la fondatrice du spécialiste biennois de produits en microfibre pour l’horlogerie Keller Trading, la perspective est tout autre: l’installation durable sur un nouveau marché, celui du masque protecteur.

«Nous sommes loin d’être sortis de la crise sanitaire, estime-t-elle. S’il n’y a pas de mesures plus fortes, la deuxième vague va être plus forte que la première et la troisième sera encore plus forte que la deuxième. La Chine a su contenir le virus, car ils savent que la seule solution est le confinement strict.»

Pour la spécialiste des produits horlogers en microfibre, la perspective est l’installation durable sur un nouveau marché, celui du masque protecteur.

Babette Keller Liechti a fondé Keller Trading pour les produits horlogers professionnels, puis KT Home pour les soins personnels. La production de masques est abritée dans cette seconde structure.
Babette Keller Liechti a fondé Keller Trading pour les produits horlogers professionnels, puis KT Home pour les soins personnels. La production de masques est abritée dans cette seconde structure.

Spécialiste du monde du textile et bonne connaisseuse de la longue tradition des masques en Asie, un continent très conscient des risques de pandémie, l’entrepreneuse explique avoir senti le danger venir lorsqu’un cas de virus inconnu y a été rapporté mi-décembre. «J’ai commencé à me renseigner sur la possibilité de produire des masques avec la microfibre que nous utilisions pour l’horlogerie. J’ai contacté l’Office fédéral de la santé publique pour avoir des précisions sur la durée de vie du coronavirus sur la matière et constitué de nouveaux stocks de fibre.»

Masque Everyday 2.0 KT Home

Relever plusieurs écueils sur un nouveau marché

Février: les premiers cas ont émergé en Europe, sans créer de réaction forte – on se rappelle les débats d’alors sur la nécessité ou non de porter un masque. Babette Keller Liechti explique avoir développé à ce moment-là 14 prototypes de masques différents et commencé à en fabriquer une série pour ses proches et ses collaborateurs. Problème: les résultats ne sont pas satisfaisants. «Ma microfibre ne collait pas à la peau, n’était pas confortable et laissait entrer les particules. Ce n’était pas la protection que je voulais.»

L’entrepreneuse prend alors contact avec un partenaire basé en Corée du Sud, spécialisé lui aussi dans les microfibres. «Il m’a fourni plusieurs textiles dont un que j’ai sélectionné. Au final, le masque est à 90% composé de microfilaments polyester et 10% de microfilaments de fibre d’argent et de spandex, pour un porter optimal.»

Les premiers résultats ne sont pas satisfaisants. L’entrepreneuse prend alors contact avec un partenaire basé en Corée du Sud, spécialisé lui aussi dans les microfibres.

La société propose six tailles de masques, pour enfants et adultes.
La société propose six tailles de masques, pour enfants et adultes.

Les mesures de confinement démarrent en mars. Simultanément, un site internet est développé et les premiers masques sont commercialisés par KT Home (le pendant «soins personnels» de Keller Trading). Là aussi, des ajustements sont nécessaires: «J’ai commencé par un standard avec la taille M, mais je me suis rendu compte que la morphologie est vraiment très différente d’une personne à l’autre. Le masque doit protéger du bas du menton au milieu du nez en laissant respirer la peau et en étant confortable.» Six tailles sont progressivement introduites, pour enfants et adultes.

Initiative inspirante pour l’industrie

Babette Keller Liechti pensait que la demande proviendrait naturellement de sa clientèle historique: les horlogers. Ceux-ci doivent supporter de longues journées à l’établi, ce qui est déjà pénible, mais alors avec un masque inconfortable… Il n’en a rien été: «J’ai eu des horlogers parmi mes clients à titre individuel, mais les groupes et entreprises ont privilégié de grosses commandes de masques jetables en papier.»

C’est là un autre aspect pervers du virus, souligne l’entrepreneuse: «Les politiques n’ont pas prévu une telle vague de masques en papier, qui est devenue un gros facteur de pollution. De plus, les problèmes d’exposition à des pesticides liés à la matière, sur des temps de porter long, sont une menace insidieuse. Il y a des gens qui vont avoir des problèmes sanitaires non pas à cause du Covid-19, mais de la mauvaise qualité de masques produits en masse.»

«Les politiques n’ont pas prévu une telle vague de masques en papier, qui est devenue un gros facteur de pollution.»

Le nouveau masque Everyday 2.0 KT Home certifié pour son efficacité de filtration des particules dépassant les 70% à une granulométrie de 1 micromètre.
Le nouveau masque Everyday 2.0 KT Home certifié pour son efficacité de filtration des particules dépassant les 70% à une granulométrie de 1 micromètre.

C’est pour contrer cette double menace – sanitaire et écologique – que Babette Keller Liechti défend le concept de masques Swiss made en microfibres que l’on peut laver et réutiliser (compter une vingtaine de francs l’unité) et a réorienté une partie de ses équipes pour leur fabrication: «Le but est d’offrir une imperméabilité non à la respiration mais au virus, sans filtre à papier entre le textile et le visage. L’efficacité de filtration des particules dépasse les 70% à une granulométrie de 1 micromètre.»

Les masques jetables en papier, un désastre écologique en puissance
Les masques jetables en papier, un désastre écologique en puissance

Vendus à des sociétés ou des privés par internet, les masques de KT Home sont certifiés «Testex Community Mask» selon les exigences de la task force suisse contre le Covid-19. Le textile utilisé est lui certifié par les institutions Koteri (Corée du Sud) et FDA (Etats-Unis). «Sur les mois d’octobre et novembre, nous avons engagé 20 personnes pour la production de masques, précise Babette Keller Liechti. Depuis début novembre, nous avons écoulé plus de 30’000 pièces et la croissance des ventes a été quadruplée depuis l’obtention de notre certification mi-octobre.»

La technique de production a été brevetée par la société et les machines utilisées, présentant une capacité de production de 800 masques par jour, sont commandées en Allemagne. De là à imaginer une reconversion plus large du tissu industriel suisse et européen dans des protections de qualité contre un virus destiné à s’implanter durablement, il n’y a qu’un pas…

Vers une reconversion plus large du tissu industriel suisse et européen?

Et l’entrepreneuse de conclure: «Pour les masques, j’ai investi plus de 100’000 CHF de R&D, en temps de crise. Il y a aussi beaucoup de pédagogie à faire pour inciter les gens non pas seulement à porter un masque, mais à le porter correctement. Avant de mettre un produit contre son visage sur une longue durée, il vaut la peine de se poser la question: est-ce que mon masque est de bonne qualité?»

Cet article fait partie d’un dossier sur la sous-traitance horlogère, à paraître dans notre numéro print du 30 novembre 2020.

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