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Horlogerie et environnement: le front s’organise

INNOVATION

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janvier 2021


Horlogerie et environnement: le front s'organise

Les futurs clients de l’horlogerie seront forcément plus attentifs à l’impact environnemental de leurs achats. Quelques marques établies s’illustrent par leurs initiatives. Mais il reste délicat de modifier des appareils industriels bien huilés. De nouveaux horlogers, partisans de l’«économie circulaire», partagent de possibles voies d’innovation sur la durabilité, le recyclage ou les circuits courts. Non sans certains paradoxes, qu’il s’avère encore difficile de surmonter.

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n 2018, le WWF présentait une étude sur l’impact environnemental de l’horlogerie suisse. Seules six des quinze plus grandes marques ayant participé au questionnaire, le rapport notait surtout le manque de transparence de l’industrie en la matière et se basait sur des informations publiques relativement restreintes, au vu de la confidentialité du secteur. Sans surprise, les marques ayant fait une communication active sur l’environnement, comme IWC, se retrouvaient en haut de l’affiche – même si aucun horloger ne se classait comme «visionnaire» ou «pionnier» selon les critères du WWF.

De fait, les pionniers de l’horlogerie «écoresponsable» sont plutôt à chercher du côté de certaines start-ups, non contraintes par un lourd appareil industriel, et qui cherchent, pour certaines d’entre elles, à en faire un trait distinctif. Elles ont ainsi l’avantage de partir d’une page blanche. Comme la vente en ligne ou l’utilisation des réseaux sociaux en horlogerie, les pionniers du genre ne sont pas forcément les marques sur le devant de la scène, mais leur travail de «défrichage» sera par la suite utile même aux acteurs les plus connus. Ainsi fonctionne justement un écosystème industriel sain, se nourrissant de l’innovation venue «du bas».

Les pionniers du genre ne sont pas forcément les marques sur le devant de la scène, mais leur travail de «défrichage» industriel sera par la suite utile même aux acteurs les plus connus.

Le modèle Awake.01 est fabriqué à partir de matériaux ré-élaborés, biodégradables et bio-sourcés. Le boîtier est composé de RE:FN-S1®, issu de plastiques de filets de pêche transformés. Le bracelet est en bio-polymère, fait à partir de ricin.
Le modèle Awake.01 est fabriqué à partir de matériaux ré-élaborés, biodégradables et bio-sourcés. Le boîtier est composé de RE:FN-S1®, issu de plastiques de filets de pêche transformés. Le bracelet est en bio-polymère, fait à partir de ricin.

Après une année 2020 de remise en question fondamentale pour tout le secteur, la conscience écologique de l’horlogerie semble progresser: selon l’étude annuelle horlogère de Deloitte, près de 90% des responsables interrogés estiment que la durabilité et la transparence de la chaîne d’approvisionnement sont «importantes pour le secteur» et plus de 50% des consommateurs sondés «tiennent compte de la durabilité lors de l’achat d’une montre».

Le «mass market» premier concerné

Vu les volumes en jeu, la montre accessible est la plus directement concernée par les préoccupations écologiques. Signe des temps, on a ainsi vu l’an passé deux géants du segment annoncer un virage écologique. D’un côté, Ice-Watch a équipé une série de nouveaux modèles de mouvements à énergie solaire. De l’autre, Swatch a introduit des montres fabriquées à partir de matières bio-sourcées extraites de graines de ricin, présentées dans un emballage en mousse de papier dont la matière se compose d’un mélange de fécule de pommes de terre et de tapioca. La marque expérimentale Baume de Richemont se profile également sur la durabilité.

Signe des temps, on a vu l’an passé deux géants du segment accessible, Swatch et Ice-Watch, annoncer un virage écologique.

Swatch a annoncé amorcer un «virage écologique» l'an passé avec l'introduction de la collection 1983 utilisant des matériaux biosourcés extraits de graines de ricin.
Swatch a annoncé amorcer un «virage écologique» l’an passé avec l’introduction de la collection 1983 utilisant des matériaux biosourcés extraits de graines de ricin.

Dans le luxe, des initiatives locales se sont développées depuis quelques années, comme l’installation de panneaux solaires sur les toits de manufactures, et certaines marques soutiennent, de manière parfois très conséquente, des associations oeuvrant en faveur de l’environnement: Rolex par exemple est très actif pour l’environnement à travers son pôle Perpetual Planet, de même que Blancpain et son Ocean Commitment, Oris pour la protection des coraux ou Carl F. Bucherer pour les raies manta avec le Manta Trust.

Mais sur le produit lui-même, on n’observe pas encore de virage écologique à large échelle, c’est-à-dire allant au-delà de certaines séries ou actions limitées. On peut par exemple mentionner Ulysse Nardin, qui a présenté en 2020 un modèle conçu de manière durable, Diver Net, à l’état de concept, ou Breitling et son utilisation de l’Econyl®, à partir de nylon recyclé, pour le bracelet.

Soucieuse également de faire évoluer son image de marque, Ice-Watch a introduit l'an passé une ligne équipée de capteurs solaires.
Soucieuse également de faire évoluer son image de marque, Ice-Watch a introduit l’an passé une ligne équipée de capteurs solaires.

Dans un article récent de Luxury Tribune, le président de Cartier Cyrille Vigneron dessinait une vision d’un futur conciliant luxe et préoccupations environnementales: «Ce qui est important est de brûler moins de carbone et d’éviter de gaspiller. Cette remise en question touche tous les secteurs, y compris de luxe, sous ses formes opulentes. Mais le luxe ne se limite pas à cela. Il peut être durable et frugal.»

En collaboration avec Outerknown, Breitling propose des bracelets en Econyl®, une matière fabriquée à partir de déchets de nylon récupérés, entre autres, de filets de pêche.
En collaboration avec Outerknown, Breitling propose des bracelets en Econyl®, une matière fabriquée à partir de déchets de nylon récupérés, entre autres, de filets de pêche.

L’environnement est de plus en plus présent dans le discours des grandes marques horlogères. En parallèle, nous avons récemment vu émerger plusieurs start-ups horlogères dont le concept même de marque est basé sur une réflexion écologique. Leurs innovations permettent de tester des solutions pour améliorer la durabilité et le cycle de vie des matériaux en particulier. Des expérimentations qui pourraient servir de catalyseur à des changements plus profonds.

Nous avons récemment vu émerger plusieurs start-ups horlogères dont le concept même de marque est basé sur une réflexion écologique.

Les filets de pêche récupérés ont la cote en horlogerie: appliquant le principe de l'«upcycling», Ulysse Nardin a présenté le modèle concept Diver Net dont la boîte, la carrure, le fond et le décor de lunette sont eux aussi fabriqués avec des filets de pêche recyclés.
Les filets de pêche récupérés ont la cote en horlogerie: appliquant le principe de l’«upcycling», Ulysse Nardin a présenté le modèle concept Diver Net dont la boîte, la carrure, le fond et le décor de lunette sont eux aussi fabriqués avec des filets de pêche recyclés.

Le recyclage du plastique, un simple «pansement»

L’une d’entre elles est la marque française Awake. Son fondateur Lilian Thibault a reçu un coup de pouce médiatique d’Emmanuel Macron: à l’ouverture du G7 de Biarritz en 2019, dédié notamment à la protection des océans et de la biodiversité, le président français remet des modèles de montres «La Bleue» d’Awake à ses homologues, comme un exemple à suivre en matière d’innovation dans la durabilité.

Particularité de ces modèles: ils sont équipé de mouvements à énergie solaire mais surtout d’un boîtier et d’un bracelet en plastique PET recyclé issu de filets de pêche qui polluent les plages. «Quand j’ai démarré ma reconversion dans l’horlogerie à partir de 2017, il y avait un terrain quasi vierge sur la protection de l’environnement, souligne Lilian Thibault. Ce n’est pas juste un concept un peu vague qui a séduit, mais une capacité d’innover sur les matériaux utilisés.»

Lilian Thibault, fondateur d'Awake, dont les montres ont été présentées par Emmanuel Macron lors du G7 en 2019 comme «lʼillustration de ce que la France veut faire en terme dʼinnovation durable».
Lilian Thibault, fondateur d’Awake, dont les montres ont été présentées par Emmanuel Macron lors du G7 en 2019 comme «lʼillustration de ce que la France veut faire en terme dʼinnovation durable».

Le positionnement de la marque s’établit à 300 euros, soit une horlogerie plutôt abordable. Certains clients s’attendaient néanmoins à des modèles meilleur marché, puisqu’ils sont produits, après tout, à partir de… déchets. «Le recyclage est une petite industrie. S’approvisionner sur ce segment revient plus cher qu’un plastique standard. C’est un peu comme le marché des légumes bio», répond Lilian Thibault. L’entrepreneur poursuit: «Je ne veux pas parler uniquement aux convaincus de l’écologie mais à tous ceux qui consomment sans trop réfléchir, par un objet à la fois beau et innovant.»

«Le recyclage est une petite industrie. S’approvisionner sur ce segment revient plus cher qu’un plastique standard. C’est un peu comme le marché des légumes bio...»

Le fondateur d’Awake est d’ailleurs conscient que, loin d’être une solution durable, le recyclage du plastique agit plutôt comme un «pansement» temporaire. A terme, les tenants de l’économie circulaire visent une élimination complète de l’utilisation de matériaux issus d’énergies fossiles comme le plastique.

Transformer des déchets en ressources: des filets de pêche sont récupérés et recyclés par la marque française Awake. «Nous somme conscients que le recyclage du plastique n'est qu'un pansement temporaire», dit son fondateur Lilian Thibault.
Transformer des déchets en ressources: des filets de pêche sont récupérés et recyclés par la marque française Awake. «Nous somme conscients que le recyclage du plastique n’est qu’un pansement temporaire», dit son fondateur Lilian Thibault.

Pour Awake, le futur est dans la «bio-fabrication» qui substitue des matières végétales aux énergies fossiles. Un exercice qui reste délicat, car le potentiel est extrêmement variable d’une matière à l’autre, souligne Lilian Thibault: «Par exemple, un cuir de bracelet extrait à partir d’ananas pourrait en réalité contenir énormément d’additifs fossiles et chimiques pour le rendre utilisable.»

De manière expérimentale, la start-up a opté pour l’élaboration de bio-matériaux à partir d’huile de ricin. Une première gamme, qu’elle vient de lancer, a recours à cette matière première injectée pour fabriquer le boîtier ou le bracelet. «C’est le plastique de demain, entièrement biodégradable. On peut en calibrer le degré de souplesse ou de dureté, ce qui ouvre la voie à des applications hors de l’horlogerie également», précise l’entrepreneur.

Les producteurs de cette matière sont inscrits à l’Initiative Castor, qui garantit «le maintien de la fertilité des sols, une réduction significative de la consommation d’eau et de l’empreinte carbone, et une rémunération plus juste des fermiers».

Pour Awake, le futur est dans la «bio-fabrication» qui substitue des matières végétales aux énergies fossiles.

La marque indépendante Oris mène depuis plusieurs années des initiatives en faveur de l'environnement. Elle travaille notamment avec la Coral Restoration Foundation depuis 2014. Ici son modèle Carysfort Reef Limited Edition.
La marque indépendante Oris mène depuis plusieurs années des initiatives en faveur de l’environnement. Elle travaille notamment avec la Coral Restoration Foundation depuis 2014. Ici son modèle Carysfort Reef Limited Edition.

Oris

Réutiliser l’acier local

Une autre start-up horlogère, ID Genève, lance un bracelet en bio-matériaux réalisé à partir de… marc de raison. Née en 2020, la société vient de finaliser une campagne de lancement sur la plateforme de financement participatif suisse We Make It, qui lui a permis de lever plus de 270’000 francs. «Nous avons privilégié une solution locale à un géant comme Kickstarter, explique son co-fondateur Nicolas Freudiger. L’un des préceptes de l’économie circulaire est l’investissement local.»

Les bio-matériaux sont de plus en plus inattendus dans la R&D horlogère: ainsi des bracelets conçus à partir de... marc de raisin proposés par la start-up ID Genève.
Les bio-matériaux sont de plus en plus inattendus dans la R&D horlogère: ainsi des bracelets conçus à partir de... marc de raisin proposés par la start-up ID Genève.

Les montres de ID Genève sont livrées dans un écrin lui aussi biodégradable, que l’on peut composter dans son jardin, et leurs mouvements proviennent de stocks d’invendus. Mais c’est surtout sur l’acier recyclé que la start-up a concentré ses efforts pour concevoir son premier modèle Circular 1. «La Suisse est championne du monde des fonderies d’or, mais il n’existe plus une seule fonderie industrielle d’acier inoxydable dans le pays, souligne Nicolas Freudiger. La dernière, active à Moudon, a fermé il y a plusieurs années. Nous avons contacté des revendeurs de métaux en Suisse et nous sommes rendus compte que cette industrie était encore plus opaque que l’horlogerie.»

Nicolas Freudiger, co-fondateur de ID Genève, start-up horlogère active dans la recherche sur la durabilité
Nicolas Freudiger, co-fondateur de ID Genève, start-up horlogère active dans la recherche sur la durabilité

ID Genève s’est finalement tournée vers une société ayant mis en place un réseau de recyclage local de l’acier dans le Jura. L’entreprise Panatere recueille et valorise des déchets provenant d’une quarantaine d’usines du canton. «La plupart sont actives dans l’outillage horloger et médical, précise Nicolas Freudiger. Notre partenaire produit un acier 4441 très qualitatif. Le même grade d’acier est utilisé pour la production de scalpels.» L’acier est fondu du côté français de la frontière puis valorisé avant d’être utilisé pour les modèles de l’horloger. Son empreinte carbone est certifiée dix fois plus faible que celle d’un acier standard par la société spécialisée Quantis, basée à l’EPFL.

L’entreprise Panatere recueille et valorise des déchets provenant d’une quarantaine d’usines du canton du Jura pour proposer de l’acier recyclé.

Le première modèle de la marque ID Genève, baptisé Circular 1, a été lancé à travers la plateforme de financement participatif suisse We Make It.
Le première modèle de la marque ID Genève, baptisé Circular 1, a été lancé à travers la plateforme de financement participatif suisse We Make It.
Credit: Daniela & Tonatiuh

La marque a communiqué un acier recyclé à 98% pour ses prototypes mais Nicolas Freudiger déclare que les futurs modèles, vendus 3’500 francs, contiendront un acier à 100% recyclé: «Un des piliers de l’économie circulaire est d’identifier, isoler et recycler les matériaux les plus qualitatifs. Or, je me suis rendu compte que beaucoup d’horlogers travaillent avec des aciers recyclés venus d’Asie. Vu le bilan carbone, cela n’a pas de sens et ne fait que déplacer le problème. Il faut une optique globale de la durabilité, sinon on tombe dans le greenwashing

«Certains horlogers travaillent avec des aciers recyclés venus d’Asie. Vu le bilan carbone, cela ne fait que déplacer le problème. Il faut une optique globale de la durabilité, sinon on tombe dans le greenwashing

ID Genève revendique l'utilisation d'un acier inoxydable 4441 recyclé à 100% provenant localement du Jura, en partenariat avec le spécialiste du recyclage Panatere SA.
ID Genève revendique l’utilisation d’un acier inoxydable 4441 recyclé à 100% provenant localement du Jura, en partenariat avec le spécialiste du recyclage Panatere SA.

Un système de production circulaire

Cédric Bellon joue aussi la carte de l’acier 100% recyclé. Actif depuis 2005 à la tête de son bureau de design horloger (notamment pour Bell & Ross), le Français s’est allié à Watch Angels, un nouvel incubateur horloger adossé à un groupe de sous-traitance suisse, FM Swiss Logistics pratiquant le crowdmanufacturing (lire notre article dédié ici), pour lancer sa propre marque «durable» de montres en ce début d’année.

«Très vite, en travaillant sur ce lancement, nous avons réalisé qu’un véritable projet durable est bien plus que la simple utilisation de matériaux durable, souligne Cédric Bellon. Tout doit être optimisé. Nous avons donc créé un processus de fabrication entièrement circulaire, intégré et local.» Pour le développement de sa tool watch, l’entrepreneur a pu compter sur l’appareil de production et les approvisionnements en matériaux de Watch Angels, dirigée par Guido Benedini, ex-CEO d’Alpina.

Cette production «la plus directe possible» entre le créateur et le client garantit aussi un prix très concurrentiel. Le modèle de Cédric Bellon est proposé en deux versions: avec un mouvement reconditionné Dubois-Dépraz (995 CHF) ou un calibre provenant d’une pré-série de Soprod (695 CHF). Le cadran, le boîtier et la lunette sont en acier inoxydable 316 L 100% recyclé, «PuReSteel», un procédé pionnier conçu en collaboration avec le groupe industriel allemand ThyssenKrupp.

A la tête de son studio de design depuis plus de dix ans, Cédric Bellon est le premier participant à l'incubateur horloger Watch Angels pour lancer un concept de montre durable.
A la tête de son studio de design depuis plus de dix ans, Cédric Bellon est le premier participant à l’incubateur horloger Watch Angels pour lancer un concept de montre durable.

«J’avais imaginé un projet de montre utilisant des matériaux recyclés il y a une quinzaine d’années, mais le secteur n’était pas encore ouvert à ce thème à l’époque, explique Cédric Bellon. Du point de vue du design, j’ai choisi une forme de simplicité, celle de la tool watch très lisible et fonctionnelle, elle aussi plus durable et intemporelle que des modèles aux designs trop marqués, qui passent plus vite de mode.»

Le boîtier et la lunette du premier modèle CB (pour Cédric Bellon) sont en acier inoxydable 316 L 100% recyclé, «PuReSteel», réalisé en collaboration avec Thyssen Krup.
Le boîtier et la lunette du premier modèle CB (pour Cédric Bellon) sont en acier inoxydable 316 L 100% recyclé, «PuReSteel», réalisé en collaboration avec Thyssen Krup.

Deux variantes du modèle CB de 40mm sont disponibles: avec mouvement Soprod P024 automatique et date ou avec mouvement Dubois-Dépraz et petite seconde (sur base calibre Sellita SW300).
Deux variantes du modèle CB de 40mm sont disponibles: avec mouvement Soprod P024 automatique et date ou avec mouvement Dubois-Dépraz et petite seconde (sur base calibre Sellita SW300).

Pour le designer, le modèle de la production sur souscription appliqué via la plateforme Watch Angels permet par ailleurs de mieux calibrer offre et demande afin d’éviter les excès d’inventaires et d’invendus. En rognant sur les dépenses liées à la distribution par des tiers et grâce l’appareil industriel auquel il s’adosse, l’horloger propose une tarification au «prix d’usine».

Un modèle de souscription pour produire uniquement ce qui est commandé et éviter les excès d’inventaires et d’invendus.

Bellom

«Humblement changer le statu quo»

Ces trois startups, qui se battent pour créer un nouveau segment de l’horlogerie durable, disent aussi espérer que de plus grands acteurs les suivront. «C’est notre rôle en tant que start-up horlogère, en 2021, d’essayer de faire évoluer le statu quo face à l’urgence écologique, souligne Nicolas Freudiger de ID Genève. Nous le faisons très humblement, par l’innovation, sans vouloir donner de leçons. Nous sommes très fiers de cette industrie mais nous pouvons pousser le curseur encore plus loin, notamment sur le choix des matériaux et la circularité des opérations.»

«Nous sommes très fiers de cette industrie mais nous pouvons pousser le curseur encore plus loin, notamment sur le choix des matériaux et la circularité des opérations.»

Carl F. Bucherer soutient depuis plusieurs années l'association Manta Trust, qui agit pour la protection des raies manta. Ici un modèle dédié de la ligne Patravi SubaTec.
Carl F. Bucherer soutient depuis plusieurs années l’association Manta Trust, qui agit pour la protection des raies manta. Ici un modèle dédié de la ligne Patravi SubaTec.

Pour Nicolas Freudiger, l’horlogerie a une opportunité à saisir: «Aujourd’hui, la montre est devenue avant tout une extension des valeurs personnelles. Or, les valeurs environnementales et durables s’imposent. Bien pensée, la montre peut aussi être un vecteur d’identification fort sur ces thématiques.»

Lui-même vient des antipodes de la start-up durable, puisqu’il travaillait chez Coca-Cola Suisse avant de lancer ID Genève. «J’y ai observé l’influence que peuvent exercer des start-ups même sur de grandes sociétés. Déjà, après notre passage chez certains fournisseurs horlogers, des cellules de développement ont été créées pour le recyclage des matériaux. Nous leur avons posé des questions très pointues et certains sont prêts à pousser la réflexion plus loin.»

Awake

Ce rôle d’«éclaireur», Lilian Thibault le revendique aussi chez Awake, qui a mis en place un laboratoire d’innovation: «Nous sommes satisfaits de voir de grands noms de l’horlogerie adopter désormais le PET recyclé de filets de pêche, même si cette solution n’est que temporaire. Nous ne posons pas de brevets sur nos innovations justement pour que d’autres marques les adoptent. Cela nous oblige à innover constamment pour essayer de conserver un leadership dans l’horlogerie durable. Et nous souhaitons adapter nos matériaux pour d’autres industries à plus long terme.»

L’influence peut aussi opérer dans l’autre sens, souligne Cédric Bellon: «Le prêt-à-porter est extrêmement influencé par les pratiques du luxe. Si l’horlogerie haut de gamme se met à développer des solutions plus durables, l’entrée de gamme suivra. Ce n’est pas forcément une réduction de la consommation qui se dessine pour l’horlogerie, une industrie de petite taille, mais plutôt des manières de faire plus vertueuses.»

«Si l’horlogerie haut de gamme se met à développer des solutions plus durables, l’entrée de gamme suivra.»

Quel impact du Covid-19?

Bon gré mal gré, la conscience écologique de l’horlogerie a certainement été accélérée par les fermetures des frontières provoquées par la crise pandémique depuis l’an dernier. Ce coup de frein à la mondialisation force à une reconsidération des circuits logistiques.

«Cet événement, couplé à une transparence toujours plus grande à l’ère numérique et à une médiatisation toujours plus forte des enjeux climatiques, fait réfléchir à ses décisions d’achat et à son mode de consommation. On le voit avec l’essor des produits agricoles locaux», estime Nicolas Freudiger, lauréat d’un «Circular Economy Award» pour sa marque ID Genève.

Mais ce «retour au local», avec toile de fond un bilan carbone plus modéré, n’est pas évident dans les faits, comme le souligne Lilian Thibault chez Awake: «Nos mouvements à énergie solaire proviennent du Japon, car il n’y a pas d’alternative locale. Par ailleurs, nous nous approvisionnons au Danemark pour les filets de pêche recyclés. On se retrouve donc avec des composants dispersés dans le monde et une marge de manœuvre limitée sur le bilan carbone.»

Les circuits d’approvisionnement en matériaux durables traversent bien souvent tout la planète, ce qui pèse sur le bilan carbone. Une certaine tension peut ainsi exister entre innovation et durabilité.

La marque dispose de deux centres d’assemblage: l’un à Besançon pour la distribution en Europe, l’autre en Chine pour le reste du monde. «Si nous avions l’étiquette Made in France, cela ne voudrait pas pour autant dire que l’impact carbone serait amélioré. En fait, il serait pire, s’il s’agissait de ramener en Europe des modèles équipés de mouvements asiatiques puis de les revendre en Asie.»

L’entrepreneur, qui vise l’obtention d’une certification B Corporation, reconnaît que c’est sur ce point qu’il reste le plus à faire. Comment sortir de ce paradoxe qui voit innovation et durabilité parfois s’opposer? «Certaines marques comme Patagonia ont réussi à se construire sur ces deux valeurs. Mais il n’y a pas de recette miracle, nous menons une chasse constante au bilan carbone. Quand on bouge un paramètre en faveur de la durabilité, un autre paramètre peut bouger en sens inverse.»

C’est finalement à la nature que Lilian Thibault revient pour tenter de résoudre cette équation: «L’avenir de l’innovation et de la durabilité est dans le bio-mimétisme. La nature est le plus merveilleux des designers et une source d’inspiration heureusement inépuisable...»

«C’est une quête perpétuelle. Quand on bouge un paramètre en faveur de la durabilité, un autre paramètre peut bouger en sens inverse.»

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