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MÉTIERS D’ART, MÉTIERS RARES



MÉTIERS D'ART, MÉTIERS RARES

Très en vogue, l’appellation «métiers d’art» est de plus en plus utilisée en horlogerie. Et de plus en plus de voix dénoncent le manque de relève. Enjeu essentiellement marketing autour de la notion de «rareté» ou menace réelle de disparition? Enquête.

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epuis plus de dix ans, les montres dites de «métiers d’art» connaissent un véritable succès. Au contraire des cadrans monochromes truffés d’indications fonctionnelles, les montres issues des ateliers de métiers d’art proposent des motifs minutieusement soignés à travers des techniques décoratives que seuls quelques artisans maitrisent. La production est souvent limitée à quelques pièces par an (quand il ne s’agit pas d’une pièce unique), des modèles essentiellement mécaniques.

Cet univers fortement mis en avant dans la communication des marques n’est pas statique: à cheval entre tradition et innovation, les techniques n’ont de cesse d’évoluer. Peu d’écoles en Suisse, a fortiori dans le monde, proposent des formations consacrées aux métiers d’art. L’une des plus connue est celle de la Chaux-de-Fonds: public, l’établissement propose des formations en bijouterie, sertissage ou encore gravure. Il n’est pas le seul: les instituts de formation de la Vallée de Joux ainsi que de Genève dispensent également des formations en la matière.

Cependant, nombreuses sont les spécialités pour lesquelles la transmission se fait encore du maitre à l’élève. C’est le cas, entre autres, de l’émaillage, de la marqueterie, de l’anglage main ou encore de la ciselure. L’artisan genevois Christophe Blandenier explique avoir du mal à trouver des personnes spécialisées dans les métiers d’art: «Les graveurs expérimentés se font rares. Chaque année., j’engage entre une et trois personnes issues de l’Ecole d’art de La Chaux-de-Fonds et je prends en charge le coût de la formation, afin qu’elles acquièrent de plus amples connaissances pour démarrer sur des pièces confiées.» Une fois la formation scolaire terminée, il faut encore de nombreuses années de pratiques avant de maitriser de manière autonome les spécificités de ces métiers atypiques.

Peintre sur œuf de caille

Jaël, graveur dans une grande maison horlogère, donne sa définition de son activité: «Pour moi, exercer un métier d’art, c’est utiliser ses mains, partir d’une matière brute et en faire de l’art.» Pour Than, peintre dans une autre maison horlogère et spécialiste de la peinture sur œuf de caille, exercer un métier d’art n’a pas réellement de définition propre: «Je pense que chaque artisan exerce au final un métier d’art. A partir du moment où cela nécessite une création manuelle, c’est un métier d’art. Il faut faire preuve d’imagination et de créativité: par exemple, c’est moi qui ai suggéré à la maison dans laquelle je travaille de tester les œufs de caille! J’ai imaginé des motifs que je leur ai montré, ils ont été convaincus. Depuis lors, c’est devenu ma spécialité. Et pourtant, il n’existe aucune formation en la matière...»

En avril dernier, les dixièmes Journées Européennes des Métiers d’Art se sont déroulées dans une quinzaine de pays européens. Ce premier événement international dédié à ces spécialités a été l’occasion pour plus de 200 métiers d’art d’exposer leur savoir-faire. Des évènements de ce type servent à faire découvrir au plus grand nombre ces activités méconnues du grand public. Ils permettent également à ces professions de mieux se coordonner entre elles.

Autre initiative pour préserver les savoir-faire artisanaux: le maître-horloger Philippe Dufour a, dans le cadre de son projet «Naissance d’une montre», formé un élève aux techniques anciennes de l’horlogerie, afin que ce dernier puisse transmettre son savoir à son tour. Certains artisans sont en effet disparus avec leurs secrets. Face à l’industrialisation massive, les traditions sont des valeurs refuge!

Marketing de la rareté

La pérennité de ces métiers d’art est bel est bien remise en cause et les initiatives de «sauvetage» se multiplient. Mais posons la question autrement, dans une industrie qui mise une grande partie de son attractivité sur la notion d’exclusivité. Au fond, le manque de cohésion de la part des artisans pour transmettre leur savoir ne permet-il pas aussi de conserver un nombre restreint de personnes maitrisant les techniques ad hoc, manière pour elles de s’assurer une place de choix dans le secteur horloger et pour les marques de jouer de cette rareté d’un point de vue marketing? Question délicate!

«Je peux m’imaginer que l’effet de raréfaction des métiers d’art est en même temps leur meilleur atout pour qu’ils soient pris en considération et préservés», commente Gianfranco Ritschel, consultant auprès de la FHH (Fondation pour la Haute Horlogerie). Christophe Blandenier poursuit: «Ce n’est pas un hasard si les artisans ne sont pas organisés. Il y a beaucoup de craintes par rapport à la concurrence, on a peur d’échanger. C’est une erreur selon moi mais il faut le comprendre, car on a connu de nombreuses années durant lesquelles il y avait peu de demandes.»

Guillochage

Engouement paradoxal

Depuis la popularité grandissante autour de ces activités dites «en péril», beaucoup se sont certes engouffrés dans le filon des métiers d’art et ont décidé de suivre une formation ad hoc. Avec un effet paradoxal dans une industrie aujourd’hui en ralentissement: il n’y a plus assez d’offres d’emploi à la sortie d’un CFC. Pour André Perrin, président de l’Asmebi (Association romande des métiers de la bijouterie), «on doit pouvoir prouver à la Confédération qu’on n’a pas besoin de 10 apprentis par année mais de seulement un ou deux tous les deux ans. Le but étant de s’assurer que ces jeunes trouvent un travail à l’issue de la formation.»

Car un autre problème guette les apprentis: trouver des entreprises qui sont prêtes à former. Depuis la crise de 2008, les entreprises cherchent à faire des économies et limitent (voire arrêtent) de dispenser des formations. André Perrin dénonce: «Tout le monde dit qu’un apprenti coûte cher, mais c’est faux! Les coûts sont peut-être plus élevés lors de la première ou la deuxième année, mais par la suite un apprenti est très vite autonome et travaille facilement sur des pièces confiées. Il finit par rapporter de l’argent à l’entreprise qui le forme.»

Et lorsque les entreprises acceptent de former, peu sont celles qui embauchent par la suite, faute de budget. Après leur formation, certains apprentis mettent plusieurs mois, voire années, avant de trouver un emploi. André Perrin se bat avec son association auprès des autorités à Berne pour pérenniser la formation. Cependant, Gianfranco Ritschel tempère: «Des efforts sont en cours pour redonner une juste reconnaissance aux métiers d’art, par le biais d’artisans, de fondations ou de marques horlogères, mais la transmission reste il est vrai difficile et laborieuse.»

A l’étranger, peu de formations existent pour les métiers d’art horlogers. L’école Boule, à Paris, est l’une d’entre elles. Mais selon certains professionnels, les apprentissages à l’étranger n’ont pas le même niveau que ceux dispensés en Suisse. André Perrin explique ainsi avoir refusé de délivrer des certificats de formation d’anglage à des apprentis en France, qui n’avaient reçu que quelques mois de formation, là où en Suisse quatre années étaient nécessaires.

Richemont au secours des métiers d’art

Un géant horloger, bien connu pour ses activités dans le domaine des métiers d’art – sur lesquels il a basé une partie de sa croissance – a cependant décidé d’empoigner frontalement la question: le groupe Richemont. Le 24 mai dernier était inauguré le Campus Genevois de Haute Horlogerie (CGHH) à Meyrin. Initié par Richemont en 2010, ce lieu de transmission des savoirs vise à perpétuer les métiers de la Haute Horlogerie.

Des formations initiales certifiantes (de type AFP et CFC) dans les domaines de l’horlogerie, de la micromécanique et des métiers d’art sont proposées. Près de 180 millions de francs suisses ont été investis et, à terme, près de mille personnes y travailleront quotidiennement. Le campus, ultra moderne et écologique, abrite certains services d’une dizaine de grandes maisons horlogères, telles que Roger Dubuis, Cartier, Vacheron Constantin, Jaeger-LeCoultre ou encore Van Cleef & Arpels pour ne citer que certaines d’entre elles.

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Le nouveau Campus Genevois de Haute Horlogerie à Meyrin dans le canton de Genève

Quelque 36 apprentis sont actuellement formés au sein du campus, qui aurait les capacités d’en accueillir une cinquantaine. «Le but du Campus est de réunir des infrastructures de haut niveau entourées de grandes maisons et d’une école qui vise à pérenniser les métiers de l’horlogerie», explique son directeur Roland Hirschi. Les apprentis sont sponsorisés par les maisons présentes sur le site. Mais Roland Hirschi tient à souligner qu’il ne «demande pas à un apprenti de faire un assemblage de bracelet parce qu’il y a eu une commande de bracelets pour telle ou telle maison. Les apprentis vont toucher à tout durant leur formation. Dans notre école, les formateurs sont voués à 100% aux apprentis.»

Toutes les formations sont reconnues et certifiantes. Par exemple, la formation de graveur, qui avait disparu de Genève il y a de cela une quinzaine d’années, a été réhabilitée grâce à l’école. La formation d’émailleur sera lancée l’année prochaine et des discussions sont en cours afin d’obtenir un CFC pour cette discipline. En effet, la Confédération exige un minimum de dix apprentis pour délivrer le précieux sésame. Or, les exigences en la matière ne sont pas forcément en adéquation avec la réalité des besoins du secteur, comme l’explique Roland Hirschi: «L’Etat ne reconnaît une formation que s‘il y a un certain nombre d’apprentis. Or, nous sommes dans une optique de qualité et non de quantité. Il faut pérenniser les savoir-faire, repenser le modèle en terme d’investissement et de nombre de personnes à former. On ne peut pas appliquer une seule règle à tout le monde.»

Impossible d’industrialiser les métiers d’arts

Cependant, le responsable refuse l’idée selon laquelle il faudrait réduire le budget du secteur formation à cause du ralentissement horloger en cours. «Il faut arrêter de lier la formation à la conjoncture: durant la crise de 2003, par exemple, on a interrompu les demandes de formation dès qu’on a vu que les ventes cessaient. Or, quand la crise s’est terminée, on a réalisé qu’il manquait de main d’œuvre! Cela serait une erreur selon moi que d’arrêter de former, car personne ne peut prédire dans quel état sera le secteur horloger d’ici cinq ans. Les métiers d’art vont de toute façon survivre, car on ne peut pas les industrialiser. C’est une vraie valeur. Par exemple l’émail ne peut qu’être travaillée par un humain, tant il s’agit d’un matériau fragile et délicat.» Quentin, formateur en gravure, admet avoir été quelque peu dubitatif au début, lors de la création de l’école: «J’étais méfiant mais j’ai vu qu’il n’y avait pas de faux-semblants. La formation proposée est de qualité et les apprentis sont réellement suivis. Transmettre est un besoin et un devoir pour moi. Je peux donner un peu de mon savoir à la nouvelle génération tout en restant indépendant. C’est cela qui m’a séduit.»

Quelques métiers d’art

Le guillochage

Né au 16ème siècle, ce métier investit l’horlogerie seulement à compter du 18ème siècle. Vacheron Constantin est notamment connu pour utiliser cette technique dans bon nombre de ses montres. Le maître guillocheur tourne la manivelle qui entraîne la pièce à décorer. Avec l’autre main, il pousse le chariot qui porte le burin pour graver des traits fins et réguliers afin de réaliser des caractères très complexes.

L’émaillage

Inventé par des artisans orientaux il y a près de 4000 ans, c’est seulement avec l’avènement de l’horlogerie au 17ème siècle que Genève devient le fer de lance de l’émail. L’émailleur crée sur le cadran des dessins à l’aide d’un pinceau. Diverses techniques en découlent comme l’émail cloisonné qui consiste à utiliser des bandes d’or pour créer des cloisons et ainsi délimiter les contours de la chose dessinée. La cuisson est une étape cruciale qu’il faut parfaitement maitriser pour avoir des dessins figés à vie.

Le sertissage

Maitrisant avec brio les pierres précieuses, le sertisseur les sélectionne avec minutie, puis choisit parmi les différentes techniques de sertissage (serti clos, à griffes, à grains, à clous et serti invisible) où la structure de métal devient invisible pour ne laisser apparaître que les pierres précieuses. Toute la difficulté réside dans les contraintes de fonctionnalité de la montre qu’il faut maitriser tout en ménageant les pierres et le métal.

La marqueterie

Cartier est réputée pour sa marqueterie de bois et de paille. Cette dernière par exemple consiste à sélectionner des tiges de paille puis à les teindre. Après avoir rangé chaque brin en botte, l’artisan fend avec une lame aiguisée les tiges pour réaliser un motif. Les brins de paille sont ensuite aplatis avec un lissoir en os dans le but d’obtenir des surfaces de couleurs identiques.

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Michelangelo, nouvelle fondation internationale pour les métiers d’art

Lancée à l’initiative de Johann Rupert et Franco Cologni, qui se côtoient depuis longtemps au sein du groupe Richemont et partagent le goût de l’art et de l’artisanat, la fondation Michelangelo est une toute nouvelle organisation internationale à but non lucratif, ayant pour but de promouvoir la création et les métiers d’art. Basée à Genève, elle favorisera le dialogue entre les savoir-faire et le design afin d’assurer leur avenir.

«Nous sommes à la veille d’un grand bouleversement. La mondialisation, la révolution numérique et les progrès constants de l’intelligence artificielle ont ouvert de nouveaux horizons très vastes, mais ils risquent aussi d’aggraver le chômage et les inégalités sociales. Notre fondation a pour but de compenser certains de ces déséquilibres inquiétants. De plus, ces forces menacent d’éclipser des compétences humaines extraordinaires et des siècles de culture et de savoir-faire, et nous voulons faire en sorte de sauvegarder ce précieux héritage», considère Johann Rupert.

«En Italie, nous avons œuvré pendant deux décennies à la création d’un mouvement qui reconnaît et encourage le travail des maîtres artisans et qui offre aux jeunes la chance d’entrer dans cet univers de culture et de beauté. Je suis convaincu qu’un « humanisme artisan » est sur le point de naître et cette nouvelle fondation va rapprocher les acteurs essentiels pour constituer un réseau qui favorisera et soutiendra ce mouvement», souligne de son côté Franco Cologni.