es yeux rivés sur son binoculaire, le corps immobile, le geste de Jeanne-Valentine Ulrich est à peine perceptible. La lame du burin, tel un sixième doigt, s’anime à intervalles réguliers. Les sillons finement creusés esquissent peu à peu une image. «J’aime sculpter la matière», dit la professionnelle qui grave autant le métal – cuivre, or, titane – que le bois, les pierres fines, la cire ou la nacre.
Cette polyvalence est d’autant plus rare que l’horlogerie a longtemps confiné la gravure à la décoration de platines et ponts de mouvements. Le nouvel engouement pour une horlogerie plus esthétique a depuis déplacé le métier vers les boîtiers, carrures, attaches et surtout cadrans. Le guillochage machine et ses décors «grains de riz» et «clou de Paris» reviennent sur le devant de la scène. Toutefois, un projet plus complexe exige souvent l’intervention de la main experte. L’heure est à la complémentarité des techniques.
Techniques et outils de la gravure artisanale
Pour Jeanne-Valentine, la gravure traditionnelle sur métal se décompose en trois approches distinctes. La première consiste à révéler le motif par incision directe de la matière au burin, outil maintenu pratiquement à la verticale de la surface à graver. Il s’agit de la taille-douce. Les traits sont nets et peu profonds.
Déjà utilisé par les grands maîtres de la gravure tels Albrecht Dürer (1471-1528), le burin est l’outil privilégié du graveur. Emmanché dans une virole en bois en forme de poire, se logeant dans la paume de la main, la tige métallique à section carrée se termine par une section biseautée tranchante. Pour la taille de joue, variante de la taille-douce, «le burin penché grave des parties grasses permettant à la lumière de suivre les traits», détaille Jeanne-Valentine. On retrouve cette deuxième variante notamment dans les volutes de certaines carrures de boîtiers.
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- La graveuse Jeanne-Valentine Ulrich, au binoculaire, dans son atelier.
- @Paulo Pires
Enfin, la technique de bas et haut reliefs s’impose lorsque les projets exigent des profondeurs et des textures complexes. L’artisan d’art déploie alors toute une panoplie d’outils allant «des burins traditionnels à différents types de limes, mais aussi à de petites fraises (de dentiste) et même à des pierres fines», explique Jeanne-Valentine. Le résultat est une œuvre qui s’apparente davantage à la sculpture, en trois dimensions, et exige une grande polyvalence de gestes.
Déjà utilisé par les grands maîtres de la gravure tels Albrecht Dürer (1471-1528), le burin est l’outil privilégié du graveur. Emmanché dans une virole en bois en forme de poire, se logeant dans la paume de la main, la tige métallique à section carrée se termine par une section biseautée tranchante.
Des montagnes neuchâteloises à la grande ville
Jeanne-Valentine Ulrich nous reçoit dans son atelier genevois. Les murs décorés de nombreux projets de marques prestigieuses témoignent de l’éclectisme de l’artisane: «J’aime faire des ponts entre les disciplines», confie-t-elle. Les boîtiers et les cadrans finement ouvragés attestent aussi du chemin parcouru depuis sa formation en gravure suivie à l’École d’arts appliqués de La Chaux-de-Fonds.
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- Chanel Mademoiselle Privé Pique Aiguilles. Gravure main, signée Jeanne-Valentine Ulrich, des appliques reliefs ciseaux, du ruban métrique, du dé à coudre et des boutons de la veste.
Elle doit sa première expérience professionnelle déterminante au graveur indépendant Jean-Bernard Michel: «Il a été d’une grande générosité. C’est grâce à lui que j’ai commencé chez Vacheron Constantin.» Au sein de la prestigieuse maison genevoise, où elle exerce pendant sept années, Jeanne-Valentine consolide sa pratique de la gravure avant de se lancer finalement dans l’aventure de l’indépendance en 2019.
Aujourd’hui, elle affirme ne plus démarcher car «les marques recherchent l’expérience et la qualité de mon travail». Sa forte polyvalence, sa pratique régulière du dessin et un goût immodéré pour l’exploration sont appréciés par de nombreux clients. L’un d’eux, fervent défenseur de l’indépendance artisanale, aura une influence déterminante: François-Paul Journe.
Une main tendue
«François-Paul m’a remis un jour le dessin d’une main articulée réalisée par le chirurgien Ambroise Paré (1510-1590). Je n’avais alors aucune idée du projet. Ce n’est que bien plus tard que j’ai reçu les dessins techniques de la future F.P. Journe FFC. J’ai fourni plusieurs interprétations dessinées, et l’une d’elles a été choisie.»
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- La saisissante expressivité de la main gravée en bas-relief pour la montre F.P. Journe FFC préserve les jeux de lumière, l’apparence mate du titane et sauvegarde «la matière creusée en dessous pour laisser la place aux doigts», comme le précise la graveuse.
Elle ne le sait pas encore, mais ce modèle va entrer au panthéon des montres les plus chères de l’histoire de l’horlogerie mécanique. Le prototype offert au cinéaste Francis Ford Coppola a en effet été adjugé à New York chez Phillips le 7 décembre 2025 pour 10’755’000 dollars, soit environ 9’245’000 euros. Pour l’heure, les Cadraniers de Genève, en charge du cadran, envoient à Jeanne-Valentine une première main dont la paume est parfaitement usinée, tandis que la surface visible reste plate. «François-Paul souhaitait une main expressive, à la tonalité métallique, proche du dessin original», détaille-t-elle.
«François-Paul Journe a transformé mon regard sur mon propre travail. Pour lui, je dois fixer mon prix par rapport à la valeur du projet et non pas au nombre d’heures. Il avait d’ailleurs refusé mon premier devis pour la FFC en me demandant d’augmenter le prix!»
L’artisane d’art convoque sa sensibilité artistique, son expérience et la gamme complète des outils à sa disposition. L’objectif? Contraster les zones brillantes, conserver l’apparence mate du titane et sauvegarder «la matière creusée en dessous pour laisser la place aux doigts», précise la graveuse. Le tout, finement sculpté, aboutit à une riche texture métallique tout en conservant la hauteur du cadran, «un vrai défi pour le rendu des volumes». Les doigts rétractibles, indicateurs des heures, arrivent à l’atelier fixés sur un posage. «Vu leur finesse, il m’aurait été impossible de les déplacer et de les fixer à la cire, explique-t-elle. Je les ai gravés ainsi, pas à pas, directement sur le posage.»
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- Gravure à la main des doigts rétractibles et indicateurs des heures pour la montre FP Journe FFC.
Le résultat est étonnant de véracité et met en lumière l’expertise de l’artisane d’art. François-Paul Journe n’hésite pas à partager ouvertement le nom de Jeanne-Valentine Ulrich. «Il a communiqué sur moi. C’est énorme!» Un geste suffisamment rare pour être souligné.
Prix, valeur et reconnaissance
«François-Paul a transformé mon regard sur mon propre travail. Pour lui, je dois fixer mon prix par rapport à la valeur du projet et non pas au nombre d’heures. Il avait d’ailleurs refusé mon premier devis pour la FFC en me demandant d’augmenter le prix!» Une démarche iconoclaste, qui ne surprend pas ceux qui connaissent le caractère bien trempé de l’horloger indépendant. Dans une industrie où les fournisseurs ont rarement le droit de parole, ce mandat pour la FFC bouleverse profondément l’artisane d’art indépendante.
Aujourd’hui, par manque de temps, elle peut désormais choisir les projets. Qu’il s’agisse d’une personnalisation demandée par un collectionneur privé ou de la carrure d’une boîte Vacheron Constantin, elle entretient d’étroits contacts avec ses clients. L’horloger Laurent Ferrier fait également appel à elle pour une série limitée conjointe avec l’artiste Hervé Di Rosa.
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- Série limitée Laurent Ferrier & Hervé Di Rosa gravée par Jeanne-Valentine Ulrich. La base du cadran, gravée dans un esprit de guillochage, complète la plaque supérieure, l’applique soleil, beaucoup plus complexe, travaillée en bas-relief.
Là encore, une vidéo de présentation sera filmée dans son atelier, et son nom y sera cité. «Dans un projet complexe où j’interviens dans le dessin et le processus de création, je trouve normal d’être citée.» Ici, l’œuvre de l’artiste a été représentée par deux pièces superposées. La base du cadran, gravée dans un esprit de guillochage, complète la plaque supérieure, représentant le soleil, beaucoup plus complexe et travaillée en bas-relief.
Transmission
Les marques horlogères actives dans le domaine des métiers d’art possèdent chacune un ou plusieurs ateliers internes. Le recrutement d’artisans indépendants contribue à garantir une bonne transmission des savoir-faire, dans un contexte où les formations techniques sont presque inexistantes. L’École d’arts appliqués de La Chaux-de-Fonds fait toutefois de la résistance et perpétue, entre autres, l’enseignement pratique de la gravure sur métal.
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- Grande variété de burins et lames, outils indispensables à la graveuse.
- @Paulo Pires
De son côté, Jeanne-Valentine Ulrich a rejoint la récente Association suisse des graveuses et graveurs manuels sur métal (ASGMM), dont l’objectif est de promouvoir, auprès d’un large public, la formation technique existante. Il y a urgence, comme le précise la graveuse: «Les politiques ne se rendent pas forcément compte de l’importance de cette formation et des conséquences si celle-ci venait à fermer. C’est aussi pour cela que nous avons créé cette association.»
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- Bel exemple de gravure à la main dit «taille de joue» sur cette personnalisation d’une montre François-Paul Journe : après un premier passage en taille-douce, la gravure « taille de joue » plus épaisse, offre des jeux de lumière (blanc et noir) très suggestifs.
L’association est également un lieu de rencontre et d’échange autour des thèmes contemporains de la reconnaissance et de la valorisation du métier. Cette corporation moderne des graveuses et graveurs sur métal pourrait bien faire évoluer le regard que portent les marques horlogères sur ce métier séculaire, qui a su tant se réinventer.
Quant au futur, l’artisane d’art se veut confiante: «Il y a de belles énergies qui arrivent. Les graveurs de l’École Boulle, par exemple, apportent une nouvelle créativité artistique. En Suisse, nous aimons la technique et collons un peu plus à l’industrie.» Et d’ajouter: «J’aimerais briser la chape qu’on nous impose pour que chacun s’épanouisse sur son chemin artistique et soit légitime.»
Europa star initie une nouvelle rubrique mensuelle dédiée à l’intelligence du geste et intitulée «Dans les coulisses de l’artisanat». Dans le sillage du dossier thématique «Hands», nous partons à la découverte de parcours personnels souvent singuliers, riches d’enseignements techniques et humains, susceptibles d’inspirer de nouvelles vocations.
BIOGRAPHIE
1982 Naissance à la Chaux-de-Fonds
2002 Obtient le Certificat fédéral de capacité (CFC) de graveuse sur métal à l’École d’Arts Appliqués de La Chaux-de-Fonds
2005 Intègre Vacheron Constantin à Genève où elle sera formée par le graveur indépendant Jean-Bernard Michel
2013 Atelier de sous-traitance
2019 Ouvre son propre atelier, en compagnie de sa chienne Miata…


