Artisanat


Laurent Jolliet, chaîniste et maître du fil à retordre

février 2026


Laurent Jolliet, chaîniste et maître du fil à retordre

Le Genevois Laurent Jolliet exerce un métier rare: chaîniste. Sans ordinateur ni binoculaire, l’artisan façonne manuellement des bracelets métalliques et des chaînes de tous types. La perfection industrielle le laisse froid, à l’instar d’un nombre grandissant de collectionneurs, à la recherche de l’authenticité du geste. Sollicité pour son expertise par de prestigieuses maisons horlogères autant que par des collectionneurs privés, il nous a généreusement ouvert les portes d’un atelier où le fil à retordre ne manque pas.

«J

e suis un chaîniste pour l’horlogerie», explique Laurent Jolliet, 46 ans, en nous accueillant le sourire aux lèvres. Rien à voir toutefois avec le labeur «à la chaîne», imposé aux cols bleus des usines automobiles.

Ici, l’intelligence du geste prime sur la cadence, privilège de l’indépendance. Mais en quoi consiste son savoir-faire? Comment modeler des mailles hexagonales, transformer un fil en spirale ou fabriquer manuellement un bracelet milanais? Quel regard porte-t-il sur un métier artisanal menacé de disparition?

Mise à la taille de maillons. Le geste répété inlassablement provoque de nombreuses cloques et ampoules, comme en témoignent les rubans de protection bleus de la jeune chaîniste évoluant dans l'atelier de Laurent Jolliet.
Mise à la taille de maillons. Le geste répété inlassablement provoque de nombreuses cloques et ampoules, comme en témoignent les rubans de protection bleus de la jeune chaîniste évoluant dans l’atelier de Laurent Jolliet.
@HDH Publishing/Hubert de Haro

Harmonie studieuse

De généreux pansements bleus protègent les doigts et la paume de la main droite de Vanessa. Jeune diplômée du certificat fédéral de capacité (CFC) suisse en joaillerie-bijouterie, l’artisane limite ainsi les blessures liées à la répétition du geste: la mise à taille de dizaines de mailles ovales en métal de moins de cinq centimètres, avec une tolérance de cinq dixièmes de millimètre. Un travail fastidieux qui n’entame pourtant pas sa bonne humeur, ni celle de sa collègue de promotion, à ses côtés, ainsi que celle du maître des lieux - Laurent Jolliet.

Il règne, le jour de notre visite, une atmosphère détendue dans cet ancien atelier du chaîniste Michel Hess, au Lignon, près de Genève. Laurent Jolliet se souvient: «Lorsque j’ai racheté en 2005 l’atelier où nous nous trouvons, j’ai conservé les outils, explique-t-il. Il m’a juste fallu acquérir une nouvelle machine à souder au laser.»

Laurent Jolliet, chaîniste et maître du fil à retordre

Laurent Jolliet, chaîniste et maître du fil à retordre

Atelier de Laurent Jolliet et exemples de bracelets (milanais à gauche) et chaîne cordes.
Atelier de Laurent Jolliet et exemples de bracelets (milanais à gauche) et chaîne cordes.
@HDH Publishing/Hubert de Haro

Trois établis composent un îlot installé près des fenêtres. Tout autour, l’espace d’environ cinq cents mètres carrés se divise en de multiples stations de travail identifiables à leurs outils: tour à usiner, fraiseuse, tourniquette, établi couvert de limes et de cabrons à polir, postes de soudure au microchalumeau ou au laser. L’artisan explique: «Mes méthodes et mes outils sont les mêmes depuis des décennies. J’utilise une fraiseuse centenaire que je répare moi-même, tandis que le soudage au laser permet, en restauration, d’ajouter de la matière manquante. Il me faut parfois fabriquer mes propres outils, typiques du métier et aujourd’hui disparus, comme la pince à peau ou certains outils de coupe de mailles.»

Laurent Jolliet
Laurent Jolliet
©G.Maillot_point-of-views.ch

Laurent Jolliet revendique une approche traditionnelle du métier de chaîniste, tout en laissant une grande place à la créativité dans les plans et les prototypes qu’il propose à ses clients. Il refuse d’entrer dans une course à l’équipement. «On me montre parfois des bracelets trop parfaits qui sentent encore l’usine!», s’exclame le chaîniste qui, encore aujourd’hui, n’utilise ni lunette ni binoculaire. Pour lui, l’imperfection invisible à l’œil nu symbolise l’artisanat.

La perfection industrielle le laisse froid, à l’instar d’un nombre grandissant de collectionneurs, à la recherche de l’authenticité du geste. «Nous sommes de très bons ouvriers, lâche-t-il, pas des artistes!» La frontière est pourtant ténue: «Fils ronds, triangulaires, carrés ou torsadés, il est possible de construire dix bracelets métalliques pour le même dessin.»

Alors comment s’y prend-il?

«On me montre parfois des bracelets trop parfaits qui sentent encore l’usine!», s’exclame le chaîniste qui, encore aujourd’hui, n’utilise ni lunette ni binoculaire. Pour lui, l’imperfection invisible à l’œil nu symbolise l’artisanat.

Laurent Jolliet, chaîniste et maître du fil à retordre
©G.Maillot_point-of-views.ch

Laurent Jolliet, chaîniste et maître du fil à retordre
©G.Maillot_point-of-views.ch

Laurent Jolliet, chaîniste et maître du fil à retordre
©G.Maillot_point-of-views.ch

Laurent Jolliet, chaîniste et maître du fil à retordre
©G.Maillot_point-of-views.ch

Bras dessus, bras dessous

Pour simplifier, le chaîniste façonne deux grandes catégories d’objets en métal: la chaîne et les bracelets.

Une chaîne est constituée d’une multitude de maillons, produits, rectifiés et polis à la main. Avec la patience d’une brodeuse, Laurent Jolliet les assemble les uns aux autres, suivant un répertoire connu - chaîne corde, forçat, anglaise, américaine, royale, Garibaldi, panier ou boules chinoises – ou en restant fidèle à un nouveau dessin. Les combinaisons sont alors pratiquement illimitées. La chaîne pourra être destinée à une montre de poche, ou à orner un cou d’une châtelaine ou d’un sautoir.

Assemblage des maillons hexagonaux de la chaîne forçat de la montre de poche Parmigiani La Ravenale (2025).
Assemblage des maillons hexagonaux de la chaîne forçat de la montre de poche Parmigiani La Ravenale (2025).
@Parmigiani

Le cuir véritable étant inadapté à certaines régions tropicales ainsi qu’aux pratiques sportives aquatiques, les designers se sont penchés très tôt sur l’ergonomie du bracelet en métal. Rolex montre la voie avec le bracelet Oyster, tandis qu’Audemars Piguet et Patek Philippe lui emboîtent le pas avec des bracelets «sport-chic» destinés aux modèles Royal Oak et Nautilus, tous deux dessinés par Gérald Genta. Plus récemment, le vif engouement pour les montres vintage a remis au goût du jour le bracelet milanais célébré pour sa souplesse toute textile au poignet. D’autres ont fait renaître le bracelet polonais.

Chaîne en platine pour l'Audemars Piguet 150 Heritage Ultra-Complication Universal Calendar (2026).
Chaîne en platine pour l’Audemars Piguet 150 Heritage Ultra-Complication Universal Calendar (2026).

Milanais et polonais partagent une ossature commune: la spirale. Il est fascinant d’observer la transformation d’un fil métallique en spirale que Laurent Jolliet exécute grâce à une tourniquette, un mandrin et un guide. Deux roues de diamètres différents se touchent, et une manivelle permet de tordre le fil, qui vient s’enrouler petit à petit autour d’un guide cylindrique. L’opération dure quelques secondes et témoigne de la dextérité, de la précision et de la patience acquises au fil des années d’expérience. L’artisanat d’art dans sa plus pure expression.

Pour un bracelet milanais, il construit sa pièce en faisant glisser une nouvelle spirale dans une autre déjà en place. À l’instar d’un empilement de cartes, le bracelet milanais prend vie à chaque nouvelle spirale. Une fois atteinte la taille finale, l’artisan initie une phase tout aussi délicate de soudure des bords, de pressage des deux faces recto et verso, et enfin de polissage de l’ensemble.

Mise en place de goupilles d'un bracelet «polonais» de la montre Universal Genève SAS Polerouter (2025).
Mise en place de goupilles d’un bracelet «polonais» de la montre Universal Genève SAS Polerouter (2025).
@Universal Genève

Même si son cousin transalpin a conquis le monde, le bracelet polonais est de construction plus complexe. Pour simplifier, Laurent Jolliet alterne le sens des spirales à chaque passage. Le résultat? Les parties visibles du bracelet sont orientées vers la droite puis vers la gauche. De plus, ici les goupilles seront essentielles.

Il est fascinant d’observer la transformation d’un fil métallique en spirale que Laurent Jolliet exécute grâce à une tourniquette, un mandrin et un guide. L’opération dure quelques secondes et témoigne de la dextérité, de la précision et de la patience acquises au fil des années d’expérience. L’artisanat d’art dans sa plus pure expression.

Indépendance et transmission

«Contrairement à la résine, mes prototypes sont fonctionnels et même souvent vendables», explique Laurent Jolliet. Puisant dans une grande variété de métaux – des ors au palladium, jusqu’au platine –, l’artisan affirme pouvoir produire un bracelet «en une journée». Un délai séduisant pour un nombre croissant de marques horlogères. Même si certaines années ont été totalement dédiées à la restauration, l’époque semble sourire à l’artisan chaîniste: «Toutes les crises sont bonnes pour moi, souligne-t-il, et 2025 a été la meilleure année des quinze dernières!»

Le chaîniste Laurent Jolliet assemble les mailles d'un futur bracelet «polonais» de la montre SAS Universal Genève Polerouter 2025.
Le chaîniste Laurent Jolliet assemble les mailles d’un futur bracelet «polonais» de la montre SAS Universal Genève Polerouter 2025.
@Universal Genève

L’indépendant est satisfait. Son nom et son visage commencent à apparaître dans les vidéos de promotion de certains modèles. Plus qu’une reconnaissance de son savoir-faire, il y voit le succès du haut de gamme où le coût intègre le travail artisanal d’un bracelet métallique. Travaillant en permanence sur cinq à six projets, Laurent Jolliet n’a pourtant nullement l’intention de s’agrandir. Pour cet indépendant, le fait main impose son propre rythme.

Cette pièce unique Universal Genève SAS Polerouter, au bracelet maille «polonaise» fabriqué à la main par Laurent Jolliet, a été vendue pour 71'120 CHF le 10 mai 2025 à Genève par la maison de ventes aux enchères Phillips (lot 75). Le résultat de cette vente a été offert à l'école d'arts de Genève afin de promouvoir la formation au métier de chaîniste.
Cette pièce unique Universal Genève SAS Polerouter, au bracelet maille «polonaise» fabriqué à la main par Laurent Jolliet, a été vendue pour 71’120 CHF le 10 mai 2025 à Genève par la maison de ventes aux enchères Phillips (lot 75). Le résultat de cette vente a été offert à l’école d’arts de Genève afin de promouvoir la formation au métier de chaîniste.
@Universal Genève

Pendant quatorze années, Jean-Pierre Hagmann (1940-2025), célèbre constructeur de boîtiers faits main, a travaillé dans un atelier jouxtant celui de Laurent Jolliet: «Nous avons collaboré sur de nombreux projets, c’était un artisan merveilleux. J’ai beaucoup appris auprès de lui», confie Laurent Jolliet. S’il se défend d’élargir son atelier, il a aujourd’hui à cœur de transmettre son savoir-faire, rendant hommage à ceux qui l’ont précédé. Ainsi, chaque année pendant deux semaines, il retourne à son ancienne école de formation en bijouterie-joaillerie, au centre de Genève, pour enseigner aux plus jeunes l’art du fil à retordre!

«Son nom et son visage commencent à apparaître dans les vidéos de promotion de certains modèles. Plus qu’une reconnaissance de son savoir-faire, il y voit le succès du haut de gamme où le coût intègre le travail artisanal d’un bracelet métallique.»

Chaîne forçat hexagonale pour la montre de poche Parmigiani La Ravenale (2025).
Chaîne forçat hexagonale pour la montre de poche Parmigiani La Ravenale (2025).
@Parmigiani

BIOGRAPHIE

1980 Naissance à Genève.

1995 Débute son certificat fédéral de capacité (CFC) de bijoutier-chaîniste. Il étudie un jour par semaine à l’Ecole des Arts décoratifs de Genève. Quant à la pratique, il évolue tout d’abord trois ans dans l’entreprise Gay Frères, fabricant incontournable de bracelets métalliques pour les plus grandes maisons horlogères. Après le rachat de Gay Frères par la maison Rolex en 1998, il termine sa dernière année d’apprentissage chez le joailler Gilbert Albert, installé dans l’un des anciens locaux Gay Frères, rue Adrien-Lachenal, en face d’un immeuble signé Le Corbusier.

1999 Obtient son CFC de bijoutier-chaîniste, certificat co-signé «maison Rolex», au sein de l’avant-dernière promotion avant l’arrêt définitif de cette formation en 2000. Intègre l’atelier du chaîniste Michel Hess.

2003 Développe ses connaissances pratiques chez le joailler Schönhaus & Pasquier.

2004 Dernière expérience chez le joailler Jean-Marie Bächtold.

2005 Rachète les locaux de Michel Hess où il rencontre l’artisan Jean-Pierre Hagmann, fabricant réputé de boîtiers et lauréat des prix Gaïa 2025 et GPHG 2025. Leurs deux ateliers, reliés par une porte commune, facilitent leur collaboration pendant près de deux décennies.

2005-2026 Restaure et fabrique de petites séries et des prototypes pour l’industrie horlogère.