eune chercheur, j’ai attendu la fin de mes études en histoire suisse, ainsi que le choix du sujet de mon travail de Master, pour pouvoir enquêter sur une idée qui me troublait depuis l’enfance: où se trouvaient ces horlogers penchés sur leur établi, baignés par la lumière du jour, que la publicité m’avait tant exposé et qui avaient nourri mon imaginaire? Ayant grandi à Genève dans les années 2000, j’avais toujours été déçu de ne pas les voir dans les arcades de la Vieille Ville…
Habité - bien naïvement, disons-le - par cette vision pour le moins pittoresque, je suis donc parti à leur recherche, en inscrivant mon enquête dans le cadre chronologique de la crise du quartz (1973–1985). La découverte fortuite d’un fonds d’archives consacré à un certain Groupement genevois des Cabinotiers s’est alors révélée déterminante pour l’orientation de mes recherches.
Peu connue du grand public, cette association a pourtant réuni, entre 1977 et 1983, certains des plus grands noms de l’horlogerie contemporaine: Roger Dubuis, Franck Muller, Svend Andersen, Jean-Marc Wiederrecht, Antoine Preziuso, Paul Buclin, et bien d’autres encore. À son apogée, elle comptait jusqu’à 39 membres.
L’ambition de ces artisans était de s’unir afin de protéger les métiers de l’horlogerie face à une crise dévastatrice et qui semblait interminable. On y retrouvait ainsi une grande diversité de corps de métier: penduliers, ingénieurs en micro-mécanique ou en boîtes à musique, fabricants de verres, pivoteurs, chimistes, bijoutiers-joailliers, émailleurs, etc.
Non sans un certain romantisme, mais surtout pour affirmer la volonté de préserver un patrimoine et un savoir-faire en danger, le choix du nom renvoyait à un héritage séculaire: celui des «cabinotiers», artisans horlogers du 18ème siècle œuvrant au sein de la Fabrique.
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- Atelier d’horloger au XVIIIe siècle à Genève, 1879, Huile sur toile, 126 x 81 cm, Christophe François von Ziegler (1855- 1909),
- ©MAH, photo: B. Jacot-Descombes, inv. HM 26
J’ai alors entrepris d’enquêter sur ces horlogers qui se percevaient comme – et qui formaient – une élite technique. Aussi, après avoir réussi à m’entretenir avec une dizaine d’entre eux, je me suis rapidement heurté à certaines limites qui m’ont conduit à réorienter mon travail. «Et si, au lieu de d’enquêter sur sur ces horlogers d’élite, je tentais de faire la genèse de la technique sur laquelle ils fondent leur supériorité?»
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- Les principaux acteurs du «geste horloger» à Genève entre 1973 et 1985, identifiés par Sébastien Ratcliff dans son travail de mémoire.
Cette piste me parut féconde. Je constatai alors qu’aucune dénomination précise, aucun véritable concept, n’existait pour désigner la technique de ceux que le journaliste émérite Roland Carrera qualifiait déjà, en 1979, de «mains les plus qualitatives du monde». C’est ce que j’ai modestement cherché à proposer dans mon mémoire de maîtrise, en développant le concept de «geste horloger» comme l’expression la plus aboutie du savoir-faire horloger artisanal, répondant à des critères spécifiques tels que présentés ci-dessous.
Une fois n’est pas coutume, établir une définition précise n’a pas été chose aisée au sein de cette vaste nébuleuse que constitue «l’horlogerie». Plusieurs questions se sont alors posées: Qu’est-ce que le geste horloger? En quoi consiste-il? Où le retrouve-t-on? Qui le pratique? Quelle différence entre le geste horloger et le «savoir-faire horloger», inscrit en 2020 sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité? L’absence de définition dans des références – bien que souvent discutées – comme le Dictionnaire de l’horlogerie, récemment ajourné, ne facilite pas cette tâche.
Afin de clarifier cette notion, j’ai choisi de m’appuyer sur la description des spécificités de l’horloger-rhabilleur proposée par l’anthropologue Hervé Munz. Dans sa thèse La transmission en jeu. Apprendre, pratiquer, patrimonialiser l’horlogerie en Suisse (2016), il dresse un tableau des caractéristiques techniques propres à ce métier. Ces éléments ont ainsi servi de fondement à l’élaboration du concept de geste horloger. Est dès lors considéré comme perpétuant le geste horloger celui qui:
1. possède un sens mécanique particulièrement développé, se manifestant par un «savoir-voir», une capacité de débrouillardise, ainsi que par l’aptitude à retoucher manuellement les composants et à les ajuster au sein des mouvements;
2. maîtrise un haut niveau de technicité, incluant la connaissance d’astuces et de «combines» largement absentes des processus de production industrielle des garde- temps;
3. est capable de recréer les pièces constitutives d’un mouvement - qu’elles soient manquantes, endommagées ou cassées - ce qui peut impliquer la fabrication de ses propres outils;
4. fait également preuve d’une forte capacité de réflexion et de résolution de problèmes techniques, lui permettant de restaurer des mouvements même en l’absence de plans.
Partant, le geste horloger transparaitrait essentiellement à travers trois pratiques horlogères: le rhabillage, donc l’ensemble des opérations d’entretien, de révision et de réparation des instruments-horaires; la restauration, soit la forme la plus exigeante et soignée du rhabillage, qui ne concerne que les pièces anciennes, et qui nécessite un important processus d’analyse et l’éventualité́ d’en refaire certains composants; et la construction artisanale de mouvements horlogers, par opposition à sa production en série, semi ou totalement automatisée.
En somme, le geste horloger serait alors la manifestation la plus poussée du savoir-faire horloger artisanal, la pointe de cet iceberg regroupant un ensemble de compétences et de pratiques relatives à l’éventail des métiers de l’horlogerie (micromonteur, étampeur, décolleur, angleur, cadranier, etc.).
L’expression de ce geste se retrouve alors au sein de toutes sortes d’objets fournissant des indications temporelles à l’aide d’un mouvement mécanique réalisés de manière non-industrielle: pendule, montre-oignon, automate, et montre-bracelet.
Une fois les bases du concept établies, l’enquête peut débuter, et plusieurs questions déjà se poser: Quel rôle les institutions publiques genevoises (École d’horlogerie, et Musée d’horlogerie de Genève) ont-elles joué dans la conservation et la transmission de ce savoir- faire artisanal? Qu’en est-il des entreprises privées et des horlogers eux-mêmes? Quelles sont les dynamiques qui sous-tendent la renaissance de cette pratique? Pourquoi ce renouveau de l’artisanat prend-il place à Genève et pas ailleurs?
La réponse à ces interrogations constitue la trame d’un ouvrage à paraître chez Slatkine à la rentrée 2026.


