e geste a la précision et la lenteur d’un maître de qi gong. L’observateur retient son souffle, admiratif, au point d’en perdre la voix. Munie d’un pinceau finement taillé à la main, Debora Martinez dépose quelques grains d’émail, invisibles à l’œil nu. Le mont Fuji rougit de plaisir, faisant écho à la tonalité rose-carmin des fleurs de sakura qui le surplombent.
La dernière montre de poche «Escale au Mont Fuji» de Louis Vuitton trouvera bientôt un chanceux propriétaire. Dans l’atelier, aucune hésitation: la ténacité de la tortue l’emporte toujours sur la rapidité du lièvre.
Une relation platonique
Le travail à l’établi de Debora Martinez ne ressemble en rien à un long fleuve tranquille. Au quotidien, l’émailleuse est confrontée à des sentiments contradictoires, oscillant entre jubilation et frustration: «Humainement, notre profession est passionnante, mais aussi très ambivalente, admet-elle. C’est presque une relation platonique: on poursuit quelque chose que l’on n’atteindra jamais totalement. La matière décide parfois pour nous. Elle oblige à l’humilité.»
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- L’univers chaleureux et lumineux de l’Atelier Miniare.
Le sourire aux lèvres, elle démystifie immédiatement son talent: «On peut planifier, numéroter les zones, définir des stratégies d’application. Mais à la cuisson, la pièce répond. Elle surprend. Depuis le premier coup de pinceau, tout le processus est une suite ininterrompue de risques.»
Cette modestie n’étonne pas vraiment; c’est un trait commun chez les artisans d’art en horlogerie. Souvent invisibles aux yeux des collectionneurs, ces artisans de l’ombre évoluent pourtant au cœur de l’écosystème horloger. Alors que les ateliers d’émaillage s’étoffent au sein des manufactures horlogères, ces dernières continuent de collaborer avec des artisans externes, autant pour diversifier leurs sources d’approvisionnement que pour se rapprocher de talents indépendants. Les offres d’emploi ne tardent alors pas à surgir.
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- Différents nuanciers d’émaux vitrifiés sur plaques de cuivre.
Debora Martinez, elle, choisit une autre voie: celle de l’indépendance. Elle franchit son Rubicon en 2022 avec Francisco Morales, son compagnon et émailleur expérimenté, en décidant de fonder leur propre atelier d’émaillage.
Installée avec cinq autres émailleuses dans un appartement mansardé lumineux à Nyon, Debora Martinez pondère sa réponse à notre question: «Si je devais me définir, je dirais: peintre miniaturiste.» Elle poursuit: «Le mot “peintre” est important pour moi. Il relie mon travail à mon parcours aux Beaux-Arts. L’émail me permet de peindre, mais le terme d’émailleur reste plus abstrait pour beaucoup. Je tiens à ce que l’on comprenne la dimension artistique et picturale de mon travail.»
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- Exposition de 44 illustrations réalisées par l’artiste Debora Martinez dans le cadre de son projet intitulé «Homines», à la Faculté des Beaux-Arts de Málaga (2009).
Ainsi, si l’Atelier Miniare pratique aussi les autres techniques traditionnelles de l’émaillage, cloisonné, grisaille, champlevé ou paillonné, Debora Martinez rappelle que sa «sensibilité reste profondément liée à la peinture miniature».
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- Montre 28 Kohan (2025) de Kari Voutilainen. Peinture miniature des deux coccinelles figurant au dos du boîtier.
Sans certificat fédéral de capacité dédié à l’émaillage, l’apprentissage de ce métier d’art se construit peu à peu, au gré des opportunités proposées en atelier. La pratique et l’observation se révèlent essentielles pour tout débutant, des qualités que Debora a su développer au fil d’un parcours singulier.
Une intensité presque obsessionnelle
En 2012, celle qui voue aujourd’hui une grande admiration à l’émailleuse Anita Porchet ne sait pas encore qu’une journée d’essai chez le cadranier Stern Création va, selon ses propres mots, «lui ouvrir les portes d’un univers dont elle n’avait pas conscience»: celui de l’artisanat d’art en horlogerie.
Diplômée des Beaux-Arts de l’université de Malaga — ville d’origine du peintre Pablo Picasso — elle décroche le poste d’émailleuse dans l’atelier de Dominique Baron (1967-2012), ce qui lui offre l’occasion de revenir dans sa Genève natale. «La première année, je me suis investie avec une intensité presque obsessionnelle, avoue-t-elle. Je voulais absolument conserver ce poste et rester en Suisse. J’avais besoin de m’ancrer quelque part.»
Christophe Blandenier l’accueille trois ans plus tard pour renforcer le tout nouvel atelier d’émaillage: «Avec ma collègue Clotilde, nous avions une grande liberté d’expérimentation. Cela m’a permis de déconstruire les apprentissages très structurés de mes débuts et d’explorer différentes huiles, matières et fondants, en cherchant nos propres solutions.»
Parallèlement, Debora Martinez s’inscrit à un programme de maîtrise en études muséales et effectue son stage au Musée International d’Horlogerie de La Chaux-de-Fonds. Le coup de foudre est immédiat. Elle se souvient d’avoir «manipulé des pièces anciennes, parfois datées du 16ème siècle, dont les couleurs demeuraient vibrantes». Elle réalise alors «la portée historique de l’émaillage et la valeur de cet héritage».
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- Cadran original en émail grisaille au blanc de Limoges (Debora Martinez) Conçu et produit par la peintre dans le cadre le d’exposition «Éclats de verre» au Musée International d’Horlogerie (MIH) de La Chaux-de-Fonds, il sera acquis par le MIH. Il est présenté ici lors de l’événement «Mutualismus 2022».
À l’instar des meilleurs horlogers indépendants, qui ont forgé leur maîtrise technique en réparant des horloges de divers horizons, Debora Martinez s’imprègne des ouvrages historiques traitant des techniques de l’émail. Pour l’exposition «Éclats de verre», elle conçoit une œuvre originale: un cadran en émail grisaille orné d’une abeille, que le Musée choisit d’acquérir.
Peut-être bousculés par les confinements successifs, et se sentant «légitimes après dix années dédiées à l’émaillage», Debora Martinez et Francisco Morales ouvrent en 2022 l’Atelier Miniare. «L’indépendance est merveilleuse, partage-t-elle. Elle permet une liberté dans le choix des matériaux et des techniques. La recherche ne cesse jamais.»
Tout feu, tout flamme
Pour l’amateur d’horlogerie comme pour celui qui s’intéresse à l’émail, le lexique peut parfois prêter à confusion. En quoi consiste l’émail grand feu? La peinture miniature est-elle une forme d’émaillage? Quelle est la spécificité de l’émail genevois?
L’émaillage, tout comme le cristal, fait partie des arts du feu. La cuisson fixe la couche d’émail appliquée sur du cuivre ou de l’or, comme le précise Debora Martinez: «Le terme ‘grand feu’ est important. Il permet de distinguer notre pratique d’autres techniques qui utilisent des résines, laques ou céramiques hybrides. Pour moi, le grand feu signifie une matière vitrifiée à haute température — entre 700 et 900°C — composée principalement de silice et d’oxydes métalliques.»
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- Dans un creuset en agathe, les émaux sont broyés puis mélangés à un liant.
En cela, la peinture miniature est bel et bien une technique d’émaillage: la matière première utilisée, l’émail, est identique, tout comme les procédés de cuisson. Toutefois, la différence avec ses consœurs — cloisonné, champlevé ou plique-à-jour — réside dans le liant utilisé, un liquide qui permet d’agglomérer les grains d’émail lors de l’application. On utilise de l’eau déminéralisée ou, mieux encore, distillée pour toutes les techniques d’émaillage, à l’exception de la peinture miniature sur émail. Dans ce cas, comme le détaille Debora Martinez, «la poudre d’émail est broyée très finiment sur plaque d’agate et mélangée à une huile — lavande, lys, girofle, terpinéol… Le choix de l’huile influence la fluidité, le temps d’évaporation et la stabilité du grain.»
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- Montre Escale en Amazonie (2024) de Louis Vuitton. La peintre miniaturiste Debora Martinez signe ici un de ses plus beaux «tableaux» en multiples couches d’émaux Grand Feu. Les dégradés de vert, de bleu et de jaune s’harmonisent avec une aisance étonnante. Quelques paillons en or viennent renforcer ce paysage luxuriant d’une Amazonie aux couleurs du Brésil.
Enfin, dans la tradition de l’émail genevois, une dernière couche d’émail translucide protège la peinture miniature. Ce fondant conserve toute l’intensité et la profondeur des couleurs. On qualifie ainsi souvent l’émail genevois d’«émail sous fondant». Selon Debora Martinez, son rôle est crucial : «Il ne s’agit pas d’une simple couche finale. Il doit être appliqué en fines couches successives, sinon des microbulles apparaissent et la translucidité est compromise.»
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- À l’atelier, pose de l’émail avant le passage au four.
Le modèle Escale au Mont Fuji de Louis Vuitton (2026), déjà évoqué en introduction, incarne la puissance évocatrice de la peinture miniature. Debora Martinez nous révèle les étapes de sa conception, depuis le choix des vingt-trois émaux, de translucides à opaques et transparents, aux trente-cinq passages au four. Des chiffres atypiques qui masquent pourtant les nombreuses difficultés rencontrées.
L’eau, au premier plan, est ainsi suggérée grâce à l’application d’une feuille d’argent sous les émaux. Cependant, comme nous l’explique l’émailleuse, «la feuille très délicate se déchire facilement, il est donc essentiel de la manipuler avec beaucoup de soin. De plus, l’argent réagit facilement avec l’émail, ce qui peut modifier la couleur.»
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- Louis Vuitton Escale au Mont Fuji.
Quant à l’élément central du cadran – le mont Fuji – réalisé en peinture miniature, «certaines zones se fondent volontairement avec le fond, afin de préserver une impression légère et éthérée fidèle à l’esprit du motif naturel». Enfin, le fondant de finition est poli miroir afin d’accentuer les profondeurs et renforcer la transparence.
L’art et la matière
«Nous travaillons aujourd’hui avec plus d’une centaine de couleurs, explique Debora Martinez. N’ayant pas hérité d’un stock existant, nous avons constitué notre palette. Nous avons acheté, testé, broyé et classifié chaque couleur. Certaines deviennent translucides après cuisson, d’autres révèlent leur profondeur après plusieurs passages au four.» Là réside probablement le plus grand secret de Debora Martinez et de son atelier: une maîtrise parfaite des couleurs et de leur comportement au four.
Dans la réserve, une multitude de pots en verre ressemblant aux confitures de notre enfance s’alignent sagement. Sur chacun d’eux, une pastille d’émail cuit indique la tonalité précise de l’émail en poudre qu’il renferme. Plus loin, on découvre plusieurs plaques de cuivre rondes et rectangulaires recouvertes d’émaux colorés déjà vitrifiés, autant de palettes dont chaque référence renvoie aux petits pots de confiture. Une organisation rigoureuse, fruit de centaines d’heures de tests. Dès la Renaissance, des peintres comme Fra Angelico se singularisent en broyant eux-mêmes leurs pigments. Derrière la vivacité de leurs fresques se cachent des mois de recherche. Debora Martinez connaît son histoire de l’art.
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- Montre Tambour Taiko Galactique (2025) de Louis Vuitton. À gauche, l’astre solaire vibre d’une intense luminosité rougeoyante obtenue par l’application de multiples couches d’émail Grand Feu et sublimée par d’infimes morceaux de feuilles d’or (paillons) appliqués délicatement, suivant la technique du paillonné.
Les poils du chien Taco, dans la montre Hermès Arceau Jour de Casting (2025), illustrent merveilleusement cette maîtrise des couleurs. Les dégradés et la finesse des traits engagent le regardeur. L’effet est si saisissant de réalisme que l’envie nous prend de caresser Taco. Son tendre regard bleuté, réalisé en émail cloisonné, renforce la scène. Quel splendide exemple de dialogue entre peinture miniature et émail cloisonné!
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- Montre Hermès Arceau Jour de Casting (2025). Techniques: peinture miniature (Debora Martinez) et émail cloisonné (équipe Miniare). L’improbable «portrait» de Taco – inspiré du carré de soie dessiné par l’artiste Liz Stirling – étonne et amuse. Comme coiffée, poudrée et maquillée, la mascotte nous regarde droit dans les yeux et semble prête à monter sur les planches d’un théâtre ou à défiler dans un concours d’élégance. Le temps d’une image, Hermès nous invite à faire un pas de côté et à oublier les thèmes anxiogènes qui peuvent bien attendre un peu.
Épilogue
Notre rencontre avec l’équipe Miniare et ses deux cofondateurs, Debora Martinez et Francisco Morales, nous a permis d’en apprendre davantage sur l’art de l’émail, un métier ancestral aujourd’hui en pleine effervescence. Preuve en est: à Morez, dans l’Arc jurassien français, une formation technique dédiée à l’émail a été mise en place pour transmettre ce savoir-faire.
Selon Debora Martinez: «Ce métier ne donne pas immédiatement du plaisir. Il faut des années avant d’en saisir la profondeur. Ce qui m’anime profondément, c’est la recherche: mélanger, tester, explorer de nouvelles combinaisons. Dans ce métier, il n’y a pas de fin possible.» Avis aux amateurs!
BIOGRAPHIE
1989 Naissance à Genève.
1999 La famille change de décor. Debora Martinez a 10 ans lorsque ses parents s’installent à quelques kilomètres de la capitale portugaise Lisbonne, à Estoril.
2002 Trois ans plus tard, les valises sont de nouveau faites pour Malaga, en Andalousie.
2011 Diplômée de l’Université des Beaux-Arts de Malaga.
2012 Retour aux origines, à Genève où Debora Martinez intègre l’équipe de l’émailleuse Dominique Baron au sein du cadranier Stern Créations. Elle y trouve sa place et découvre la rigueur d’un métier d’art exigeant.
2015 Intègre l’atelier de Christophe Blandenier où, en collaboration avec sa collègue Clotilde, elle renforce le nouveau département d’émaillage. Parallèlement à son travail, de 2018 à 2019, elle se dédie au Master en études muséales de l’Université de Neuchâtel. Son stage au Musée International d’Horlogerie lui permettra d’approfondir la lecture des ouvrages de référence. Elle participe à l’exposition «Éclats de verre» avec une pièce en grisaille. Elle partage l’heureuse coïncidence du choix de son motif, une abeille: «Je me voyais comme elles, butinant les livres consacrés à l’émaillage, toujours à l’affût de nouvelles connaissances. Or, l’abeille est aussi le symbole de La Chaux-de-Fonds!»
2022 Se lance dans l’aventure de l’indépendance avec l’émailleur Francisco Morales. Miniare est né.
Lecture recommandée par Debora Martinez et Francisco Morales: «Émaux, de couleurs et de feu» (2010), par Núria López-Ribalta et Eva Pascual i Miró, Photographies: Joan Soto.


