n juin 2026, Rexhep Rexhepi emploie près de 60 personnes. Lors de notre première rencontre, il y a plus d’une décennie, l’atelier Akrivia de ses débuts n’était constitué que de cinq ou six personnes. Une évolution immense à cette échelle.
Quel impact ce changement de taille - et le succès international qui en est la raison - peut-il avoir sur sa philosophie initiale? Est-il possible de conserver la vision «pure» des débuts, un regard forcément un peu idéaliste sur l’artisanat, lorsqu’on devient une telle superstar recherchée de tous les collectionneurs?
La réponse du maître horloger de 39 ans ne tarde pas à arriver: «Au départ, ma volonté était de faire de l’artisanat horloger, d’en maîtriser chaque étape, de réaliser des décorations exemplaires dans la pure lignée de la grande tradition artisanale horlogère. Et cela reste bien ce qui m’anime chaque jour!».
Il marque une pause et ajoute: «Si je regarde froidement les montres que je réalise aujourd’hui, je dirais que l’expérience et la confiance que nous avons acquises au fil des années sur notre travail horloger fait que nos garde-temps sont encore plus artisanaux, que la qualité continue de progresser et que, surtout, nous sommes encore plus indépendants et flexibles qu’auparavant.»
Minutieuse quête d’indépendance opérationnelle
Cette quête d’indépendance est centrale pour comprendre le travail de Rexhep Rexhepi aujourd’hui. Il nous explique les raisons de la véritable «manufacture intégrée» qu’il a minutieusement et progressivement mise en place à travers ses multiples ateliers en Vieille Ville de Genève.
Pour ses premiers modèles (AK-01), Rexhep Rexhepi utilisait des ébauches de BNB Concept, puis de MHC. Mais, dès 2015 et la sortie de l’AK-03, à tourbillon, heure sautante et sonnerie au passage, il produit son premier mouvement entièrement développé en interne. Il se rend bien compte que maîtriser tout en interne lui permet de gagner en liberté et en flexibilité.
«La raison essentielle qui m’a poussé vers toujours plus d’indépendance est d’abord la frustration que je pouvais ressentir quand les délais de production se révélaient trop longs ou a qualité de ce qui m’était livré n’était pas au même standard que le travail horloger accompli en interne.»
Progressivement, il développé sa propre structure pour faire non seulement les décorations, le montage, l’emboitage, mais aussi les boîtiers eux-mêmes, les aiguilles, les composants, même les timbres de sonnerie. Il va encore plus loin avec son dernier né, son chronographe flyback de 38,8 mm sorti durant Watches and Wonders: le cadran en émail grand feu est réalisé en interne... et même le bracelet!
Le jeune horloger prodige est devenu un véritable entrepreneur de l’artisanat et de l’indépendance, sans revendiquer d’investisseurs externes. En Vieille Ville de Genève, on retrouve ainsi les différents territoires de son empire artisanal: l’«Atelier d’Horlogerie», celui des débuts, où l’on s’occupe de conception, décoration, assemblage et réglage des mouvements et de la réalisation finitions manuelles (anglage, poli noir, perlage, Côtes de Genève, etc.); l’«Atelier de Micromécanique Conventionnelle», mis en place en 2019 avec Jean-Pierre Hagmann, légende de la fabrication de boîtes, pour la fabrication traditionnelle des carrures, lunettes, fonds et composants de boîte; mais aussi «l’Atelier des Braceletiers» depuis 2023 pour la réalisation de bracelets cousus main; l’«Atelier d’Email Grand Feu» depuis 2024 pour la production interne des cadrans émaillés; enfin, l’«Atelier de Formation», structure destinée à assurer la relève, supervisée par Jean-Marc Figols, lui-même ancien professeur de Rexhep Rexhepi et qui l’a formé à ses 15 ans!
Un écosystème autosuffisant
Au vu de cette évolution à succès, de quoi est-il le plus fier aujourd’hui? La réponse de Rexhep Rexhepi témoigne de sa vision personnelle de la réussite en horlogerie, puisqu’il revient justement sur la création de cet atelier de transmisison des savoir-faire et son importance cruciale: «Lorsque j’ai débuté, je cherchais des horlogers pour m’aider dans mon développement… Il n’y en avait pas beaucoup. J’ai été formé moi-même par des maîtres exigeants et c’est ce qui m’a permis d’être où je suis aujourd’hui. C’est à mon tour de donner, de transmettre. C’est cela dont je suis le plus fier: l’atelier de formation que nous avons créé. J’ai le sentiment de participer, à mon échelle, à la transmission de cet art horloger qui me tient tant à coeur.»
Ce développement des ateliers va-t-il se poursuivre? À quoi aspire l’horloger et artisan aujourd’hui? Évidemment, le travail de la main, l’excellence des finitions artisanales qui a fait sa renommée se poursuivront. Ses Côtes de Genève profondes, ses angles poli bloqués à la perfection, la symétrie harmonieuse inégalée de ses mouvements, ses méthodes ancestrales, comme le micro-martelage, remises aux goût du jour, resteront des marques de fabrique, qu’il étend à présent à toutes ses autres créations artisanales et pour lesquelles son exigence demeure hors-pair.
Cependant, il envisage l’avenir de manière plus large: «Je souhaite créer un écosystème totalement indépendant qui permette de devenir toujours meilleur dans ce que nous réalisons… et surtout, surtout, je souhaite toujours ressentir ce plaisir dans ce que je fais. Je suis avant tout un artisan, mon but ne sera jamais de produire des milliers de montres. J’aime les belles histoires et j’écris la mienne en étant guidé par ma passion profonde.» A n’en pas douter, les vitrines merveilleuses de ses ateliers au coeur de la cité susciteront encore bien des vocations - le nez collé devant ces artisans penchés sur leur établi, à la fois visibles de tous et pudiques dans leur concentration...


