e timbre doux et chaleureux de sa voix contraste avec la fermeté de sa poignée de main. Les doigts fins et noueux de l’artiste Vanessa Barragão témoignent d’une intense activité artisanale. «Créer avec les mains est essentiel pour notre santé mentale», partage-t-elle à l’occasion de notre visite.
Ces mots résument une approche singulière qui s’ancre dans de fortes convictions de responsabilité sociale et environnementale. Déjà, en 2016, alors qu’elle termine sa maîtrise en design de mode à l’Université d’Architecture de Lisbonne, la jeune femme décide de rassembler «une collection de fils de laine que j’ai teints à la main».
Particularité? L’ensemble de ces fils était destiné à être détruit, surplus de l’industrie textile nationale. Depuis lors, œuvre après œuvre, l’artiste démontre que le beau peut naître de l’indésirable. En filiation directe avec l’artiste portugais Bordalo II, son militantisme discret mais efficace l’a projetée sur le devant de la scène artistique mondiale.
Quelles techniques et quels matériaux utilise-t-elle au quotidien? Comment ses œuvres surnagent-elles dans un univers textile déjà très largement médiatisé par d’autres talents à la renommée internationale tels Joana Vasconcelos?
De fil en aiguille
«Je n’ai pas planifié d’ouvrir un atelier indépendant. Cela s’est imposé très naturellement», confesse Vanessa Barragão. Une maîtrise en design de mode en poche, elle part s’installer dans le poumon industriel du pays: Porto. Tout s’enchaîne alors à une vitesse déconcertante. Alors qu’elle collabore avec la Fabrique Artisanale de Tapis Beiriz, tout en développant un langage textile dans son propre atelier, l’aéroport londonien de Heathrow lui commande une tapisserie.
À moins de 30 ans, Vanessa se dédie alors corps et âme à ce projet inattendu. Sur plus de six mètres de longueur pour deux de hauteur, l’artiste textile conçoit et fabrique manuellement une vaste carte mondiale, colorée et aux détails d’une vivacité saisissante: «Botanical Tapestry». Huit kilogrammes de jute et de coton, et quarante-deux kilogrammes de fils de laine issus des résidus de l’industrie textile portugaise seront nécessaires pour représenter les cinq continents et les océans. Un travail manuel colossal, envoûtant, où même le ginkgo biloba chinois trouve sa place.
Au fil d’expositions réalisées à Taipei, à New York ou encore en Australie, la plasticienne textile est propulsée sur le devant de la scène. En 2020, cette notoriété fulgurante s’accompagne d’un nécessaire retour aux sources. Elle quitte alors la ville de Porto pour ouvrir son studio dans son Algarve natale, comme elle nous l’explique: «Mes racines et ma famille sont essentielles. J’ai grandi en voyant mes parents et grands-parents travailler avec leurs mains. C’est ainsi que ma passion pour le travail manuel s’est imposée dans ma vie.» Vanessa s’entoure alors d’un collectif d’artisanes dont sa mère et sa sœur font partie en première ligne.
L’atmosphère du studio est conviviale. Partout, de grandes pelotes colorées, rangées avec soin sur de larges étagères, partagent les murs avec des ouvrages en cours d’élaboration. Un ordinateur posé sur un bureau, à l’écart, fait office de seul lien numérique avec les clients. Les collaboratrices échangent tout en travaillant. Plusieurs œuvres sont en cours de réalisation, des tapis pour le sol et des tapisseries murales. Les tonalités corail, rose, bordeaux, terre, ocre de Naples ou jaune sable se côtoient allègrement dans un décor chatoyant.
«Je n’ai pas de couleur préférée. Même la tonalité la plus fade peut se révéler dans une riche combinaison chromatique», estime-t-elle. L’envie de toucher est difficile à réprimer. Vanessa se lève et reprend un travail, accroché au mur. Un crochet à loquet en main, elle glisse un fil de laine bordeaux dans la trame de la toile de Smyrne. Avec une agilité déconcertante, la créatrice forme alors une boucle de quelques centimètres. Devant nous, un décor maritime coloré prend vie. La précision du geste donne à l’œuvre toute sa singularité.
Smyrne et crochet à loquet
Le jour de notre visite, la créatrice utilise une aiguille très spéciale. Longue d’environ dix centimètres, son extrémité en forme de crochet lui a valu son nom: crochet à loquet. La technique du point noué (latch hook en anglais) se pratique sur un canevas quadrillé également appelé toile de Smyrne, du nom de l’actuelle Izmir en Turquie.
Ce port maritime a longtemps été le point de passage obligé pour les tapis venus d’Orient en direction de la France ou de l’Angleterre. Aux 16ème et 17ème siècles, ces ouvrages acquièrent une telle renommée que les tisserands et les brodeurs européens inventent un substitut. Sur des canevas quadrillés, les artisans de l’époque simulent les fameux tapis en crochetant des boucles et des nœuds touffus, au rendu tridimensionnel.
L’artiste va toutefois insuffler sa propre créativité dans ce processus traditionnel. La toile de Smyrne est en effet fixée sur un canevas métallique constitué de fils soudés entre eux. La rigidité obtenue autorise toutes les formes et fantaisies qu’imagine l’artiste: collage de multiples sphères, «ballons» allongés ou encore dôme écrasé. Cette versatilité ouvre un vaste champ d’innovation au collectif du studio Barragão, bien loin de la répétition ou de la copie fidèle d’un modèle préétabli, comme le souligne l’artiste: «Nous inventons, nous allons au-delà de la technique du crochet. En cela, je me définis comme artiste textile.»
Transmettre et créer
Vanessa Barragão reçoit de nombreux stagiaires, «notamment des pays francophones». Ouverte à toutes celles et ceux qui veulent apprendre, l’artiste transmet avec bienveillance son savoir-faire, en écho direct avec son propre héritage familial. Ses projets sont multiples, et déjà elle projette de s’installer dans un autre atelier. Toujours en Algarve, au plus proche de ses racines. Une raison de plus pour lui rendre visite à nouveau.
BIOGRAPHIE
1992 Naissance à Faro, Portugal
2010 S’installe à Lisbonne où elle étudie pendant six ans le design de mode à l‘ Université d’Architecture de Lisbonne.
2016 Sa maîtrise en poche, elle s’installe à Porto. Elle alterne les collaborations avec la Fabrique Artisanale de Tapis Beiriz et les projets personnels. Son studio voit ainsi le jour.
2019 Sa tapisserie monumentale «Botanical Tapestry» est installée à l’aéroport londonien de Heathrow.
2020 Retourne dans son Algarve natale et ouvre un atelier à Albufeira.
2022 Intègre le programme Homo Faber en tant qu’étoile montante («rising star»).
2024 L’État portugais et le Premier ministre António Costa offrent à l’Organisation des Nations Unies (ONU) la tapisserie «Coral Vivo» («corail vivant») pour marquer les trente ans du traité sur le droit de la mer.


