a Praz est un village tranquille d’un peu plus de deux cents habitants, situé sur les hauteurs de la Vallée de Joux et jouissant d’une vue enviable sur le lac Léman. C’est là qu’Hugo Rittener, automatier indépendant né en 1995, a passé deux ans, avec sa conjointe et ses parents, à transformer une ruine attenante à la maison familiale en un atelier sur mesure: deux pièces d’une quinzaine de mètres carrés chacune, reliées par une porte, sous un plafond de 2,40 mètres.
Le décor mural révèle l’éclectisme du maître des lieux. S’y côtoient une affiche soviétique célébrant les ouvrières de l’après-guerre, un tableau réunissant une dizaine de marteaux ou, «par souci d’optimisation», une imprimante suspendue à la paroi par deux chaînes. Un splendide tour Schaublin de 1957 anime les lieux par sa tonalité vert clair si reconnaissable, tandis qu’un établi fabriqué sur mesure, dont les tiroirs proviennent d’une vieille quincaillerie de La Chaux-de-Fonds, supporte plusieurs fraiseuses de petite taille.
Au fond, un premier automate, un Vincent Van Gogh attablé, accueille le visiteur d’un œil amusé. À ses côtés est exposé un écrin de bois gainé de cuir aux angles de laiton, qui a exigé une centaine d’heures de travail, réalisé d’après le manuel d’un maroquinier parisien, avec des fournitures Louis Vuitton. Il s’agit de l’écrin du tout dernier automate, Le Majordome, exposé actuellement au Brassus, à l’Hôtel des Horlogers.
La seconde pièce abrite les machines lourdes des années 1950-60, dont une grande fraiseuse et une pointeuse Hauser aux tolérances infimes et, sous l’escalier, un discret four d’émailleur pour tremper l’acier.
«Quinze ans d’épargne» se concentrent entre ces murs. Un investissement qui sonne comme une évidence pour le jeune indépendant Hugo Rittener.
Le décor mural révèle l’éclectisme du maître des lieux. S’y côtoient une affiche soviétique célébrant les ouvrières de l’après-guerre, un tableau réunissant une dizaine de marteaux ou une imprimante suspendue à la paroi par deux chaînes.
Europa Star: Nous sommes venus pour échanger sur votre automate, Le Majordome, et nous voilà face à un autre automate très intrigant, inspiré d’un tableau de Van Gogh...
Hugo Rittener: J’avais 15-16 ans quand j’ai découvert les automates - les écrivains de Jaquet-Droz, puis ceux de François Junod. Les écrivains m’ont toujours passionné: pour moi, ils symbolisent l’aboutissement de l’automate traditionnel, en simulant vraiment le geste de celui qui écrit. Je l’ai fait pour moi; j’aimerais le vendre, mais c’est une pièce unique à mes yeux.
Aux dires de François Junod, les automates écrivains sont parmi les plus complexes à concevoir.
En effet, donner vie aux cames d’écriture en les façonnant à la main est très fastidieux: elles font travailler trois axes simultanément pour donner vie aux lettres. C’est un savoir-faire typique des automatiers.
Vous exposez ici également deux autres automates?
Je les ai réalisés entièrement seul. L’un ne peut pas encore être vendu car je ne suis pas encore satisfait de sa fiabilité; l’autre était mon autoportrait. Je me suis représenté en tout petit: je me verrais mal le vendre!
Votre dernière œuvre mécanique, Le Majordome, représente des années d’études... et plus de mille heures de fabrication?
Environ, oui. Une grosse année, sans compter les étapes que je n’ai pas réalisées moi-même. Ce métier est une telle passion que j’ai toujours mené mes projets pour moi.
Aujourd’hui, vous trouvez chez François Junod autant votre équilibre économique qu’un formidable laboratoire d’idées et d’apprentissage.
J’ai une chance énorme: François n’est pas du tout gêné par mon activité d’indépendant, bien au contraire. Il est ravi que des jeunes se lancent, qu’ils aient la foi comme il l’a eue, et il accepte de me garder pendant que je décroche mes premiers contrats. Sur La Quête du Temps (lire notre article ici, ndlr), nous étions vraiment deux: pendant trois ans, nous n’avons fait qu’innover. Le Majordome a bénéficié de cette évolution du savoir-faire; demain, ce sera peut-être sur l’un de mes projets que j’aurai une idée à partager. C’est un éternel partage. Même à 100 % à mon compte, je continuerai à collaborer avec Sainte-Croix.
Votre objectif à terme est donc de vous consacrer à 100% à vos propres créations?
Oui. À terme, j’aimerais même monter une entité où l’on fabrique un produit en maîtrisant toute la chaîne, sans recourir à la sous-traitance. Presque une marque. Le milieu des automates est confidentiel, mais je suis convaincu qu’il a un potentiel énorme, dans la joaillerie et les métiers d’art. C’est un métier où l’on peut mêler énormément de savoir-faire sur un même objet, parce que le volume le permet.
«C’est un métier où l’on peut mêler énormément de savoir-faire sur un même objet, parce que le volume le permet.»
Pourquoi les automates et non pas les pendules?
J’ai fabriqué de nombreuses pendules, mais j’aime que l’objet fasse autre chose qu’animer le temps. Marier pendulerie et automate permet d’introduire quelque chose de non mesurable dans un objet horloger. Je trouve cela très poétique: quelque chose qui détonne, qui surprend, qui fait rêver. Quand les gens découvrent les automates, personne n’y reste insensible.
C’est le sens du projet que vous développez pour le Grand Prix d’Horlogerie de Genève (GPHG)?
Oui. C’est un projet qui m’habite depuis plusieurs années et qui représente l’aboutissement de tout mon parcours. Il s’agira d’une pendulette à automate de table, une pièce entièrement inédite, où le cuir, l’aventurine, le verre soufflé, la fonderie, la sculpture, la peinture et bien sûr la mécanique d’art dialogueront. Cette première création donnera naissance à une micro-série de cinq œuvres, toutes différentes mais liées par une même réflexion artistique qui s’inspire de la «voix intérieure», de cette intuition qui nous guide lorsque nous apprenons à nous écouter. Je n’ai que rarement, voire jamais, vu d’automate interagir avec son observateur. Plus qu’un automate, je souhaite créer un objet qui semble tout droit sorti de l’univers imaginaire de certains films ou romans fantastiques.
Ce projet avancera indépendamment de la vente du Majordome?
Le premier Majordome a été développé grâce au soutien d’un mécène. J’aimerais maintenant en produire une petite série. Quant à l’automate en gestation pour le GPHG, je cherche le premier collectionneur qui acceptera de partager cette aventure: il accompagnera la naissance de l’œuvre dans des conditions privilégiées d’acquisition.
Quant à l’automate en gestation pour le GPHG, je cherche le premier collectionneur qui acceptera de partager cette aventure: il accompagnera la naissance de l’œuvre dans des conditions privilégiées d’acquisition.
Qu’est-ce qui vous fait penser que le marché des automates pourrait s’élargir?
Les grands groupes s’y mettent. Louis Vuitton a racheté L’Épée pour la création d’objets horlogers et sort de très belles montres à automate avec La Fabrique du Temps; Jean Arnault a évoqué cette effervescence autour du mouvement mécanique un peu poétique. Voir des automates afficher l’heure touchera les collectionneurs et ouvrira le cercle des horlogers indépendants.
Où se concentre aujourd’hui le savoir-faire?
Sainte-Croix est en tête (lire notre reportage à ce sujet ici, ndlr). On pourrait par exemple industrialiser de petits automates de joaillerie. Mais sur de grosses pièces, cela n’aurait pas d’intérêt: la valeur d’un automate tient à son unicité et aux métiers d’art qu’il convoque, c’est-à-dire au sculpteur, au peintre, ou au couturier. C’est ce qui me donne foi en ce métier: il existe peu de métiers où la créativité a autant d’impact.
Vous dédiez aussi vos week-ends à votre activité d’indépendant. Est-ce un passage obligé?
Cela fait cinq ans que j’ai mis une bonne partie de ma vie sociale de côté pour mon travail. Il faut apprendre à se montrer, et je ne suis pas quelqu’un qui aime cela: j’ai longtemps eu peur de montrer ce que je faisais. Quand j’achève un projet, je pense déjà au suivant en me disant qu’il sera mieux. Mais puisque je veux vendre mes créations, je dois aller à la rencontre des gens. C’est un défi.
Planifiez-vous une exposition?
J’exposerai pour la première fois au Festival Suisse de l’Horlogerie à La Chaux-de-Fonds en décembre. Ensuite, avec le soutien d’un horloger indépendant, j’aimerais réaliser un automate doté d’un mouvement horloger.
Imaginez-vous demeurer ici à La Praz, le village qui vous a vu naître?
J’ai déjà beaucoup voyagé pour mon âge. Le Japon par exemple m’a marqué, pour sa culture, le respect de la nature, cet esprit puriste. Pourtant, je n’ai jamais eu envie de quitter mon village. Ici, je me sens bien.
Où vous voyez-vous dans cinq ans ?
À 100 % à mon compte, avec une année de travail devant moi. Ce n’est pas toujours facile, mais je suis optimiste.
«Quand j’achève un projet, je pense déjà au suivant en me disant qu’il sera mieux. Mais puisque je veux vendre mes créations, je dois aller à la rencontre des gens. C’est un défi.»


