uand François Junod réalise L’Ange, il vient à peine de sortir des Beaux-Arts et d’ouvrir son atelier complet d’automatier à Sainte-Croix. Il est né en 1959 dans cette petite ville perchée à mille mètres d’altitude qui connaît alors une prospérité certaine grâce à l’excellence de sa micromécanique, ses marques internationalement connues comme Paillard et ses machines à écrire Hermès, les caméras Bolex, les tourne-disques Thorens, les boîtes à musique Reuge et tant d’autres productions. Suivant les traces familiales, il va entrer à l’école de mécanique du lieu. Mais il sent bien que les usines, aussi performantes soient-elles, ne seront pas sa voie.
Il va alors faire une rencontre décisive, celle de Michel Bertrand, un artisan parisien installé à Sainte-Croix. Il avoue avoir été «immédiatement séduit» par cet univers poétique de Pierrots, d’oiseaux chanteurs, «tous ces gestes fragiles animés d’une grâce ancienne.»
Ce même Michel Bertrand, qui l’initie patiemment à la restauration des automates anciens, le pousse ensuite très judicieusement à se présenter aux Beaux-Arts. Ce jeune mécanicien passé par les automates va se présenter au concours d’admission une maquette de vélo intégralement réalisée à la main. Il est pris. Bingo!
Le renouveau par l’art
Si nous disons «Bingo!», c’est parce que cette décision va, à sa manière, transformer le monde des automates et lui ouvrir les portes d’un renouveau. Un renouveau qui va passer par l’art et la culture artistique pour atteindre – grâce à l’expertise mécanique – une nouvelle forme de poésie animée.
Dès 1983, donc, dès sa sortie des Beaux-Arts, François Junod ouvre son atelier à Sainte-Croix et va multiplier rapidement les créations, même si son «style», plus proche de l’art que des automates traditionnels «a surpris, parfois déçu, explique-t-il. Beaucoup ne comprenaient pas cette approche plus artistique, éloignée de la tradition». Il réalise ainsi une danseuse en fil de fer inspirée de Calder, des Pierrots écrivains miniature, une table de magie, une autruche automatique voire même des tournebroches mécaniques. Et il fait aussi de la restauration.
L’appel du Japon
En 1990, une commande lui parvient du Japon, via Matshushita Panasonic. Il lui est demandé de créer un orchestre de douze animaux automates qui doivent interpréter Le Boeuf sur le Toit du compositeur français Darius Milhaud!
En 1990, une commande lui parvient du Japon, via Matsushita Panasonic. Il lui est demandé de créer un orchestre de douze animaux automates qui doivent interpréter Le Boeuf sur le Toit du compositeur français Darius Milhaud!
C’était une oeuvre «d’une ampleur inédite – certains animaux mesuraient un mètre soixante-dix – et un vrai défi technique», avoue-t-il. Cette commande va marquer un tournant décisif dans sa carrière.
A sa suite, il va être invité à participer en 1994 au World Festival Exhibition de Mie, toujours au Japon, que 6 millions de personnes iront visiter. Il en profite pour présenter plusieurs automates très différents des précédents, plus contemporains «parfois même un peu provocateurs», dit-il, comme une pièce inspirée du célèbre Cri d’Edward Munch.
Peu de temps après, François Junod rencontre Kenichi Kimura, le mécène et propriétaire du Musée d’automates d’Arashiyama qui venait d’acquérir la collection privée de Guido et de Jacqueline Reuge, de la fabrique du même nom à Sainte-Croix. Cette acquisition avait mis en émoi toute la région. «Quand Monsieur Kimura m’a demandé ce que je pensais de son musée, j’ai été sincère: je lui ai dit combien j’étais heureux de son invitation, mais aussi attristé de voir cette collection quitter la Suisse. Ma franchise l’a surpris – et sans doute touché.» François Junod repart du Japon et à peine a-t-il atterri en Suisse que son téléphone sonne. Au bout du fil, un avocat lui demande de revenir toutes affaires cessantes au Japon pour rencontrer à nouveau M. Kimura. Il s’ensuivra une commande véritablement exceptionnelle: reconstituer le chef d’œuvre des Jacquet-Droz (fin 18ème siècle), l’androïde dessinateur.
La tâche – sans aucun plan complet, à partir de fragments d’esquisses et de photos – va lui prendre plusieurs années. Il en fera cinq autres, dessinateurs et écrivains, qui sont tous aujourd’hui au musée d’Arashiyama.
Cette expertise, acquise va culminer quelques années plus tard avec son androïde Pouchkine, capable de combiner mots et phrases pour écrire 1’458 courts poèmes différents, dans un ordre aléatoire, de façon que nul ne peut savoir quel sera le poème suivant. Une mémoire mécanique fondée sur un système de cames d’une extraordinaire complexité.
La suspension du geste
Mais le Japon va lui apprendre aussi autre chose: plutôt que la complexité du mécanisme, «la justesse du geste, la valeur expressive du mouvement» sont à rechercher. Cette leçon, il la reçoit en découvrant de près les Karaguri ningyō, ces automates entièrement faits de bois, qui étaient utilisés dans le contexte de rituels ou au théâtre. Là il découvre d’où naît l’émotion ressentie: d’une suspension du temps. Le geste est retenu le temps d’une respiration et devient humain. «Une subtilité infinie», dit-il. L’automate devient poésie.
Cette leçon, il la résume en disant que dans ses automates, désormais, «l’imperfection joue un rôle essentiel». Citons-le: «Une petite irrégularité, une hésitation, un léger retard dans le mouvement: c’est cela qui donne l’impression que la figure respire. Que quelque chose de vivant s’exprime à travers la mécanique. Une machine trop parfaite, trop optimisée, peut paraître sans âme.»
Mais ces «imperfections» – qui simulent celles de nos âmes – encore faut-il parvenir à les obtenir mécaniquement!
Cyborgs contre androïdes
On lui pose obligatoirement la question: mais qu’elle est somme toute la différence entre les robots-humanoïdes d’aujourd’hui, ou les cyborgs, ces êtres robotisés, et les automates humanoïdes? «La robotique, ce n’est pas très compliqué du point de vue mécanique, des axes, des transmissions, des courroies.... Et il m’arrive d’emprunter certains matériaux qu’ils utilisent.
Ce qui est compliqué en robotique, c’est la coordination avec les commandes électroniques, le programme. Et puis il y a le problème de la consommation et de la réparabilité. Quand je regarde ces robots, je suis partagé. D’un côté, je suis impressionné par les progrès: les capteurs, les algorithmes, la sophistication des mouvements. Mais de l’autre, je sens qu’il y a une différence fondamentale avec les automates. L’un cherche à émouvoir par la poésie du geste, en assumant ses limites et ses fragilités. L’autre cherche à impressionner par la performance, en effaçant toute trace de défaut, développe-t-il. L’un cherche à émouvoir, l’autre à impressionner».
En d’autres termes, on pourrait parler d’humanisme contre robotique. «Ils ont plus à voir avec les machines-outils qu’avec les automates», conclut-il.
Quand l’automate rencontre la joaillerie et l’horlogerie
Sainte-Croix, où est l’atelier de François Junod, est aussi un terreau horloger fertile. Le rapprochement puis la collaboration avec l’horlogerie contemporaine suisse va se tisser naturellement. Dans leur course à l’exceptionnel, de grandes maisons horlogères et joaillières s’intéressent de plus en plus aux ouvertures et aux possibilités offertes par la mécanique d’art. Elles sont à la recherche de décors animés, de miniatures, de complications exceptionnelles, d’astres, de fleurs ou de fées en mouvement. Tout en les combinant parfois avec de petites musiques mécaniques.
La Fée Ondine qui lui est commandée par Van Cleef & Arpels voit se réveiller une fée sur un nénuphar ondulant tandis qu’un papillon s’élève en tournoyant entre les pétales et que la fée se réveille et batte des ailes en regardant le papillon.
«J’ai eu le sentiment de retrouver un monde oublié où la mécanique frôle la magie, réveille en nous quelque chose d’enchanté», s’enthousiasme-t-il.
Autre exemple récent, La Quête du Temps, faite pour Vacheron Constantin. Là, il ne s’agit plus du monde des fées mais de celui des étoiles et du cosmos. 158 cames, près de 4’000 composants, 22 complications horlogères, le tout orchestré par deux «machines musicales» et indiqué sous un dôme de verre par un automate qui bouge dans les trois dimensions. [Pour plus de détail, lire Europa Star 4/2025]
«La responsabilité de la transmission»
Comme le dit bellement François Junod, «les automates ne sont pas seulement des objets mécaniques, ce sont des passeurs d’émotions et de mémoire».
Il démontre aussi que la régénération d’un artisanat qui était en voie de disparaître, passe par l’art et par la transmission. Ou plus exactement, la continuité de la chaîne de la transmission d’une génération à l’autre, tout comme lui l’a vécue. A ses côtés travaillent désormais des dessinateurs, sculpteurs, micro-mécaniciens, horlogers, ingénieurs, constructeurs 3D. Tous jeunes. Tous bien décidés à poursuivre la route. Le futur des automates et de la mécanique d’art semble être sur de bonnes voies.


