a meilleure façon de découvrir Sainte-Croix, nichée sur un balcon du Jura au-dessus de la ville d’Yverdon-les-Bains (canton de Vaud), est d’y grimper avec le petit train qui y mène par des pentes et des forêts escarpées. Quand on y débouche, on peut voir, côté est, le bâtiment de l’Institut de la Mécanique d’Art (IMA) qui, outre les ateliers de Mec-Art, abrite des ateliers dévolus à l’horloger De Béthune (et notamment, depuis peu, son unité de fabrication de spiraux, lire Europa Star 1/26), mais aussi la manufacture Reuge de boîtes à musique, ainsi qu’un petit atelier «secret» de Van Cleef & Arpels.
Côté ouest, au fond d’un vallon bucolique, on peut encore apercevoir les ruines des hauts fourneaux de l’ancienne fonderie, car ici, comme ailleurs, tout a commencé parce qu’il y avait du minerai de fer. Mais ceci est encore une autre histoire (lire à ce propos notre visite du MUMAPS, le Musée historique et industriel de Sainte-Croix ici).
Toujours est-il que plus d’un siècle après l’inauguration en 1893 du chemin de fer grâce auquel Sainte-Croix avait développé une industrie mécanique de pointe – aujourd’hui disparue – la tradition mécanique elle-même a perduré, à tel point que le lieu est désormais devenu le foyer le plus actif et rayonnant qui soit dans la mécanique d’art, sa promotion, la transmission des multiples savoir-faire nécessaires à son exercice et la nécessaire part d’innovation qui en font un art vivant et contemporain.
Active depuis 2016, mais structurée juridiquement en 2021, l’Association Mec-Art pour la mécanique d’art réunit les meilleurs et les plus divers mécaniciens d’art du «Balcon du Jura», soit Sainte-Croix, L’Auberson, La Chaux Buttet et Maubourget. Ces horlogers, créateurs d’automates, spécialistes de la boîte à musique, formateurs, artistes, sculpteurs, musiciens, historiens, chercheurs, sont associés et soutenus aussi bien par la grande école d’art de Lausanne, l’ECAL, que par des instituts de formation, des centres de compétence, des partenaires institutionnels et des entreprises locales.
L’ambition fondamentale de cette Association Mec-Art est, je cite, de «préserver les savoir-faire en mécanique d’art encore détenus sur le Balcon du Jura vaudois et qui risquent de disparaître.» Et «préserver» implique un devoir de transmission. Notre entretien avec son directeur Pierre Fellay.
Europa Star: En décembre 2020, les savoir-faire en mécanique horlogère et en mécanique d’art ont été inscrits sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’Humanité de l’UNESCO. Cependant, il ne s’agit pas seulement de préserver les savoir-faire mais aussi de les transmettre pour qu’ils restent vivants?
Pierre Fellay: L’un ne va pas sans l’autre car notre but, à Mec-Art, est de garder vivante une tradition et de la développer, de lui ouvrir de nouvelles perspectives, de lui ménager un avenir. Comme le dit souvent François Junod, «il faut toujours regarder comment c’était fait avant, partir à la redécouverte des gestes oubliés» pour aller plus loin encore. Mais nous ne sommes pas un simple «conservatoire». Ces gestes sont retrouvés non pas pour finir dans un musée mais pour être transmis, revivifiés.
Et comment s’organise donc cette transmission?
A travers une série d’initiatives très concrètes. Dès 2018, nous avons mis en place un cours d’Introduction à la mécanique d’art d’une durée de 4 semaines à plein temps, qui se conclut par la réalisation d’une pièce d’école. La première semaine, intitulée «Au cœur de la matière», consiste en des présentations théoriques et des exercices pratiques sur les différentes matières utilisées dans la mécanique d’art, leurs propriétés, leurs fonctions; la résistance des matériaux, la technologie des instruments de mesure, les premières notions d’usinage, de fabrication mécanique et des techniques additives, le sciage, le limage, le perçage avec fabrication de pièces à l’établi. Sont aussi étudiées les techniques de forge, de soudage, de fonte du bronze...
Un riche programme pour une première semaine...
Puis la deuxième semaine, «Au cœur du temps», s’attaque à l’horlogerie, à la force motrice du train d’engrenages, du régulateur d’échappement. Concrètement, on aborde aussi le montage des barillets, les axes, la trempe et le polissage des ancres, le montage, le réglage de l’échappement, la lubrification, etc...
Durant la troisième semaine, «Au cœur de la musique», on aborde la théorie de la musique mécanique, les arrangements, les limites, les oiseaux siffleurs, les soufflets, les anciennes et nouvelles technologies. On étudiera aussi les fonctions des automates, les cames et leviers, les finitions. Puis on passera au montage lui-même des éléments, marteaux, volant d’inertie, volant à air, vis sans fin, sans oublier le goupillage des cylindres, leur assemblage, les lames...
A la quatrième semaine, c’est au tour d’aller «Au coeur de l’automate», ainsi qu’à l’assemblage de la pièce-école finale, avec le fameux Marcheur...
Oui, après une introduction à l’histoire de l’art des automates et autres objets d’art mécaniquement animés, les participants doivent personnaliser la tête, les mains et les pieds du Marcheur, et monter, finaliser les autres pièces de son corps. Ce petit humanoïde animé peut prendre diverses formes, selon l’inspiration du participant. Ensuite, ils doivent l’assembler puis le coupler à la pièce école réalisée pas à pas dans les semaines précédentes, fabriquer les leviers, les tringles et les ressorts nécessaires, découper les cames, ajuster le tout et le fixer au marcheur, puis procéder aux réglages finaux.
Sacré et dense programme! A qui s’adresse-t-il?
Chaque session (une en anglais vient de se dérouler et une autre en français est agendée pour cet automne) accueille 9 participants au maximum. Ils viennent généralement d’horizons divers et leur motivation peut être professionnelle, parfois pour le loisir, et le monde artistique s’y intéresse aussi. Toujours est-il qu’un tiers des participants issus des milieux techniques a par la suite trouvé un emploi ici, à Sainte-Croix, dans notre région.
Bel exemple de transmission concrète!
Oui, à tel point que nous avons décidé de lancer dès 2027 une nouvelle formation longue de 12 semaines réparties sur douze mois. Elle s’adresse à des profils de mécaniciens et de chefs de projets dans le domaine de la mécanique d’art. Sans compter un module spécialisé plus court, de deux jours, conçu pour initier aux techniques de fraisage et tournage en atelier, avec des artisans experts dans leur domaine.
Un des grands atouts de Mec-Art est que vous disposez de machines, d’outils, de matériaux, d’un atelier complet. Et vous êtes installés dans un bâtiment où se croisent et se parlent des disciplines et des compétences complémentaires, tout comme avec vos intervenants, qui sont tous des professionnels aguerris, voire renommés, exerçant dans leur propre métier...
Oui, et ce n’est pas fini. Ce bâtiment doit devenir un véritable condensé de tous les milieux et disciplines nécessaires au rayonnement et à l’innovation dans la mécanique d’art. Nous avons déjà des luthiers, des ébénistes, des plumassiers mais cherchons encore des émailleurs et des verriers. Et je dois avouer que la reconnaissance des métiers d’art par l’Unesco a donné un coup de fouet, d’un bout à l’autre de l’Arc horloger jurassien.


