Artisanat


Le Musée de la Mécanique d’Art et du Patrimoine de Sainte-Croix: conserver le patrimoine pour le faire fructifier

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août 2026


Le Musée de la Mécanique d'Art et du Patrimoine de Sainte-Croix: conserver le patrimoine pour le faire fructifier

Le Musée de la mécanique d’art et du patrimoine de Sainte-Croix (MUMAPS) n’est pas un mausolée où s’ossifie le passé. C’est non seulement un lieu qui témoigne d’un passé industriel et artisanal exceptionnel, un espace enchanteur, vibrant et vivant, empli de musiques et d’automates en mouvement, mais tout autant un lieu d’échange et de transmission entre le passé et le présent, tourné vers l’innovation et la créativité de la «mécanique d’art».

«S

ainte-Croix était un village-rue typique des montagnes jurassiennes avant de se transformer à la fin du dix-neuvième et au début du vingtième siècle en une petite cité; de vastes bâtiments industriels s’étaient implantés dans les champs et des immeubles avaient remplacé les fermes le long de la route principale. Les habitants étaient devenus des ouvriers. Le protestantisme les ayant habitués à l’idée que le travail, en plus d’être un gagne-pain, rend le monde moins chaotique et la société mieux ordonnée, ils ont besogné du matin au soir. Ils se sont mis à fabriquer des boîtes à musique, des automates, des phonographes à disques, des machines à écrire ou des caméras.»

«En cette première moitié des années cinquante, les usines Thorens produisaient les platines hi-fi les meilleures du marché; Paillard vendait les inusables  Hermès Baby portatives aux écrivains nomades de tous les pays; Reuge et Lador exportaient des millions de mouvements à musique: les jouets, les tabatières et les dizaines d’autres objets dans lesquels ils étaient insérés devenaient mélodieux grâce aux cylindres et aux lames vibrantes de ces mécanismes miniatures.»

(…)

«La caméra Bolex H16, lancée en 1935, n’avait pas besoin d’électricité pour fonctionner: une manivelle enclenchait son moteur à ressort et actionnait les différentes parties. D’une robustesse à toute épreuve, elle supportait les sables des tempêtes dans les déserts, les projections d’eau salée sur les océans ou les températures glaciales des pôles (...) les meilleurs réalisateurs du monde vantaient ses qualités techniques.»

Les petites musiques (extrait), Roland Buti, Editions Zoé, 2025

Quand tout s’écroule

Ce long extrait du roman Les petites musiques, de Roland Buti, résume parfaitement ce qu’était la florissante Sainte-Croix dans les années 1950 et 1960, renommée alors dans le monde entier pour la haute qualité de ses diverses productions mécaniques de précision. Tout autant que pour ses boîtes à musique et ses automates, mécaniques d’art de précision!

Mais l’arrivée de la vidéo puis celle de l’informatique mirent définitivement fin à ces industries en pointe; Bolex fut vendue au début des années 1970, puis Hermès cessa ses activités en 1989.

Diane Esselborn, conservatrice et directrice du MUMAPS de Sainte-Croix, nous décrit «le choc» ressenti alors dans la petite ville. Un monde s’écroulait. A la suite de cette désindustrialisation, Sainte-Croix perdra environ 3’000 habitants, soit le même nombre de personnes qu’employait Paillard au milieu des années 1960.

Gauche: Chaîne de transport pour le contrôle final de l'Hermès Ambassador, le 12 novembre 1956. Collection Musée des Arts et Sciences de Sainte-Croix. Droite: Une caméra Paillard Bolex H16
Gauche: Chaîne de transport pour le contrôle final de l’Hermès Ambassador, le 12 novembre 1956. Collection Musée des Arts et Sciences de Sainte-Croix. Droite: Une caméra Paillard Bolex H16

«Au sein de la population, la rancœur était forte», nous dit-elle. D’autant plus que la fabrication d’automates semblait elle aussi en voie d’extinction. Quant aux boîtes à musique, la vente en 1996 de la fabuleuse collection Guido et Jacqueline Reuge – dont la toute première boîte à musique, créée en 1796 par l’horloger genevois Antoine Favre – à des industriels japonais fut ressentie comme une perte patrimoniale irréparable. Sans parler de l’autre coup dur dans les mêmes années que fut la reconnaissance officielle par la Confédération suisse accordée au Musée des Automates à Musique de Seewen, dans le canton de Soleure (assortie d’une subvention de 14 millions de francs suisses) et ce en dépit des récriminations de Sainte-Croix, ville pourtant pleinement légitime et alors en difficulté.

S’unir pour mieux renaître

«La nostalgie était profonde, nous explique Diane Esselborn, et la volonté de ne pas voir se dissoudre pièce à pièce ce patrimoine était partagée.» A l’époque, Sainte-Croix abritait trois musées. Le plus ancien, le Musée des Arts et des Sciences (MAS), avait été fondé en 1872 et installé dans un bâtiment dédié en 1905. C’était essentiellement un musée de type encyclopédique, historique, archéologique, scientifique voire zoologique, à vocation pédagogique auprès de la population et de la jeunesse locale.

Depuis 1955 existait aussi à L’Auberson, commune voisine, le Musée Baud, du nom de ses propriétaires, une famille d’anciens agriculteurs devenus réparateurs de boîtes à musique (pour mémoire, en 1865, il n’y avait pas moins de 29 manufactures de boîtes à musique dans les communes de Sainte-Croix et de L’Auberson). Réunie au fil des décades par les frères Freddy (1915), Robert (1917) et Auguste (1924) Baud, abritée d’abord dans une grange puis dans un bâtiment en dur du petit village de L’Auberson, leur exceptionnelle collection de boîtes à musique, d’orchestrions, d’oiseaux chanteurs, de gramophones, d’orgues de fête foraine et d’automates musicaux, attira au plus fort jusqu’à 30’000 visiteurs par an.

En 1985, un groupe de passionnés d’art mécanique, d’artisans divers, bientôt rejoints par des horlogers-restaurateurs décidés à redécouvrir ensemble des savoirs en perte de vitesse et à redynamiser leur patrimoine commun, fonde un «centre de compétences» d’un nouveau type, le Centre International de la Mécanique d’Art (CIMA).

Installé dans les anciennes usines Paillard, le CIMA cherchait ainsi à non seulement conserver le riche patrimoine local et à le faire connaître, mais surtout à relancer les activités par le biais de mandats ou d’installation d’entreprises. «Pour donner un cadre à cet objectif, une nouvelle dénomination générique fut imaginée: «la mécanique d’art», qui englobe désormais l’ensemble des principes, des techniques et des savoir-faire amenant à une œuvre d’art dotée d’un mouvement mécanique.»

Naissance du MUMAPS

Dès 2014, suite à une baisse de fréquentation et à la nécessité de professionnaliser les équipes, jusqu’alors constituées de bénévoles, une discussion s’engage. D’autant plus qu’une autre crainte vient s’ajouter: après le départ au Japon, dix ans auparavant, de la Collection Guido Reuge, la fabuleuse collection Baud risque à son tour de disparaître du paysage et d’être vendue à l’extérieur.

Le MUMAPS, installé dans les ex-usines Paillard, occupées ensuite par le CIMA
Le MUMAPS, installé dans les ex-usines Paillard, occupées ensuite par le CIMA
©marie-france.millasson

En réaction à ces dangers, le projet de regrouper en un seul pôle muséal les trois entités MAS, BAUD et CIMA va prendre forme dès 2019. Une mobilisation importante des autorités de Sainte-Croix et de la population, ainsi que l’aide décisive de mécènes permirent le rachat de la collection Baud pour 2 millions de francs, les héritiers ayant accepté de baisser le prix initial. Un concours d’architecture fut lancé afin de réaménager les locaux occupés par la CIMA dans les anciennes usines Paillard. Les travaux commencèrent en 2020 et l’inauguration eut lieu en 2024.

Visite guidée

Comme l’explique Diane Esselborn, «le MUMAPS est un musée assez unique en son genre parce qu’il n’expose et ne conserve pas seulement un patrimoine local mais entend participer directement à sa transmission et à son développement». Et comme elle le souligne, le lien entre le musée et le tissu artisanal local est indispensable car, «si l’on ne fait plus fonctionner les boîtes à musique, les automates ou les gramophones, on perd une partie essentielle de leur raison d’être. Mais pour les faire fonctionner, il faut des compétences. Et ces compétences existent encore ici. Sans les artisans qui nous entourent, ce serait pratiquement impossible.»

Salle des automates historiques
Salle des automates historiques
©marie-france.millasson

Un Pierrot écrivain
Un Pierrot écrivain
©Carole Alkabes

Appareils photo et machines à écrire fabriqués industriellement
Appareils photo et machines à écrire fabriqués industriellement
©markusbeyeler.ch

Gramophones, tourne-disques et radios
Gramophones, tourne-disques et radios
©markusbeyeler.ch

Le MUMAPS, loin d’être un simple conservatoire, joue donc un rôle essentiel dans le développement et le futur de la mécanique d’art à Sainte-Croix, voire bien au-delà. Tous les objets qui sont exposés, artistiques, artisanaux, manuels, semi-industriels ou industriels, dessinent un fil d’histoire assez unique en son genre. Si un mécanisme de caméra ou la première fixation de sécurité de ski (Kandahar) côtoient un merveilleux automate Pierrot du siècle passé ou un oiseau chanteur sur sa précieuse tabatière, nul hasard en ceci. Le fin art mécanique passe de l’un à l’autre. [Voir également la table ronde à Sainte-Croix]

L'Ange par François Junod
L’Ange par François Junod

Se déployant sur trois étages, le parcours à l’intérieur du MUMAPS est double: d’une part l’exposition historique, dont la muséographie est semblable à celle d’un dépôt raisonné des objets que le visiteur peut parcourir librement, et de l’autre un parcours thématique sur la mécanique d’art, accompagné de démonstrations des divers objets en action: boîtes à musique – dont certaines ont un son d’une qualité et d’une richesse exceptionnelles – automates de toutes époques, orchestres mécaniques monumentaux, gramophones. etc...

Un véritable patrimoine vivant qui non seulement rend compte d’un riche passé mais sert aussi de stimulant pour le futur de la mécanique d’art.