Artisanat


Mécanique d’art, trésor vivant: La rencontre de Sainte-Croix

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août 2026


Mécanique d'art, trésor vivant: La rencontre de Sainte-Croix

Europa Star a réuni neuf acteurs de Sainte-Croix, qu’on est en droit de nommer «capitale de la mécanique d’art». Une pratique vivante, sanctuarisée par l’UNESCO et en pleine évolution, qui réunit et féconde horlogerie, automates, boîtes à musique, objets mécaniques. Irrigués par le passé mais pleinement tournés vers l’avenir, les mécaniciens d’art de Sainte-Croix redonnent vie et glamour à des métiers qui étaient en voie de disparition.

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utour de la table pour cette discussion exceptionnelle: Benoît Augsburger, automatier et enseignant à Mec-Art; Jean-Michel Bolens, musicien; Nicolas Court horloger, automatier et formateur à Mec-Art; Diane Esselborn, conservatrice et directrice du MUMAPS; Pierre Fellay, directeur de Mec-Art; Denis Flageollet, co-fondateur de De Bethune; Vianney Halter, horloger; Victoire Halter, bijoutière et intervenante au Mec-Art; Sylvain Pinaud, horloger.

LE FUTUR DE LA MÉCANIQUE D’ART

Europa Star: Si vous voulez bien, commençons non pas par parler du passé – on y reviendra, ainsi qu’au présent! – mais par se poser la question du futur de la mécanique d’art. Et commençons donc par poser la question au plus jeune d’entre vous, Benoît Augsburger qui travaille auprès de son oncle, le grand spécialiste des automates, François Junod qui, malheureusement, n’a pas pu être présent aujourd’hui. Benoît, quel est ton futur et à ton avis celui de la mécanique d’art?

Benoît Augsburger: Mon futur sera toujours dans la mécanique, je pense et je l’espère. Dans la mécanique d’art, dans le monde des automates. Après, on ne sait jamais de quoi la vie est faite, mais vu la façon dont les choses évoluent aujourd’hui, on ressent une véritable effervescence autour de ce domaine. Ça va vraiment dans le bon sens et je pense que cela va continuer. Je constate, en travaillant chez François Junod, que nombre de projets arrivent chez nous, à tel point qu’on est passé en cinq ans de 5 à 10 personnes. Et parmi eux, il y a beaucoup de jeunes, et ça c’est cool.

Benoît Augsburger
Benoît Augsburger

Mais d’où provient cette effervescence? Est-ce qu’il y a quelque chose qui a changé dans le monde de l’automate?

Benoît Augsburger: Je pense que les récentes collaborations avec les grandes marques horlogères et joaillières nous ont permis d’aller encore plus loin dans notre travail et, surtout, nous ont donné une visibilité auprès d’un public très large que nous n’avions pas auparavant. Et je pense que d’une manière générale, il y a un réel intérêt pour ces produits d’extra-luxe... Et ce qui plaît souvent aux collectionneurs, c’est précisément le fait qu’il n’existe qu’un seul exemplaire.

On peut évoquer La Fontaine aux Oiseaux – avec Van Cleef & Arpels – ou La Quête du Temps – avec Vacheron Constantin – mais ce sont des objets d’art uniques, représentant respectivement cinq et sept ans de travail... Qu’en est-il du reste, de l’«abordable»?

Nicolas Court: Je suis tout à fait d’accord avec Benoît. Ces objets d’art braquent les projecteurs sur les possibilités créatives de la mécanique d’art. Si on a de l’argent, on peut avoir accès à la joaillerie, aux voitures de luxe, aux montres de luxe mais il existe aussi d’autres objets comme les automates qui méritent également d’être collectionnés, dont la valeur tient aussi à la somme de travail et d’intelligence humaine qui y a été mis, à l’émotion qu’ils transmettent.

Nicolas Court
Nicolas Court

Mais moi ce qui m’attriste le plus c’est qu’en Suisse on ne peut quasiment plus faire que du haut de gamme. Avant, on faisait plein de choses en Suisse, de super belles machines, des vélos, sans limite. Mais aujourd’hui le très haut coût de la vie, les loyers et les salaires très élevés, nous obligent, et on ne peut simplement plus se permettre pour vivre de faire, que sais-je, des petits joueurs en tôle qui jouent du métallophone... Avant, on faisait de supers objets mais à la portée de tout le monde!

Denis Flageollet, vous qui avez repris Reuge, le seul fabricant de boîte à musique qui subsistait encore à Sainte-Croix et qui périclitait, vous devez en savoir quelque chose?

Denis Flageollet: Quand je suis arrivé chez Reuge, il y avait encore des boîtes à musique premier prix, avec des rouleaux dits «relevés», de qualité un peu médiocre par rapport aux rouleaux «piqués», selon la méthode de fixation des goupilles. Reuge perdait entre 10 et 20 francs par boîte à musique, et en faisait 5’000 à 6’000 par année. J’ai arrêté évidemment tout de suite l’hémorragie, à commencer pour une raison de qualité. La décision a été prise de ne faire que du piqué, plus qualitatif, et d’augmenter un peu le prix pour parvenir à l’équilibre. Le calcul est simple: on est passé d’un mouvement qui nous coûtait 60 francs à un mouvement à 100 francs. Et on en fait 3’000 à 4’000 par an, en maintenant ainsi les machines, le savoir-faire, la connaissance dans ce qu’on appelle «la petite musique».

Denis Flageollet
Denis Flageollet

Et puis, il faut encore faire une boîte fabriquée en Suisse avec du bon bois suisse. Il faut compter entre 200 et 300 francs. A l’arrivée, on est entre 300 et 400 francs. Ce qui sera multiplié par quatre au minimum dans un magasin de souvenirs…

La récente boîte à musique Önko Qualb de Reuge
La récente boîte à musique Önko Qualb de Reuge

Mais à l’heure actuelle, c’est beaucoup plus facile de vendre une pièce à 30’000 francs que de vendre une pièce à 1’500 ou 2’000 francs. Donc, si nous voulons maintenir une gamme accessible, nous devons nous industrialiser plus avant. Et comme je l’ai dit, on fait tourner au mieux les machines, nous les conservons en l’état pour garder les gammes opératoires et le savoir-faire avec quelques anciens, et quelques nouveaux maintenant à qui on essaie de transmettre le métier. Mais les jeunes, on est obligé de leur donner aussi des travaux dans des pièces beaucoup plus haut de gamme, parce que personne ne pourrait travailler à 100% sur de l’accessible. Donc ça, ça n’existe plus vraiment, en fait. A l’heure actuelle, c’est un maintien totalement artificiel dans la gamme accessible.

Mais faire évoluer la gamme accessible, est-ce possible?

Denis Flageollet: On peut imaginer faire évoluer la petite boîte à musique avec animation, mais c’est quelque chose de difficile. Je ne sais pas ce que ça va donner pour le futur, on travaille dessus, on avance, on a la chance d’avoir un outil de production complet. Ce qui est intéressant aujourd’hui, ce n’est pas forcément de modifier la musique elle-même, mais d’animer ce qui se passe autour.

Pour plusieurs pièces récentes, nous avons travaillé sur des animations associées à la musique: des branches qui tournent, des éléments qui s’ouvrent, de petits automates qui accompagnent le morceau joué.

Nous avons aussi commencé à intégrer la lumière. Par exemple, pour le spectacle du Capitaine Nemo de François Schuiten, nous avons développé un système entièrement mécanique qui produit de l’éclairage grâce à une petite dynamo, comme sur un vélo. Il n’y a ni batterie ni électronique. Tout est alimenté mécaniquement. Avec les LED actuelles, on peut produire beaucoup de lumière avec très peu d’énergie. Cela ouvre des perspectives intéressantes. Je pense que ce sont des pistes d’avenir: enrichir l’expérience tout en restant fidèle aux principes fondamentaux de la musique mécanique.

Jean-Michel Bolens, vous êtes musicien, spécialisé aussi dans la boîte à musique. Comment voyez-vous l’évolution de la musique mécanique? Ses limites aussi?

Jean-Michel Bolens: De quoi sera fait le futur? Je n’ai pas vraiment de réponse. Il y aura forcément des bouleversements, mais personne ne peut les prévoir. Je suis sans doute le plus âgé autour de cette table et j’ai un côté assez rétro dans mon approche. J’aime les structures traditionnelles, je reste attaché à cet héritage.

Jean-Michel Bolens
Jean-Michel Bolens

Mais je m’adapte évidemment au projet, que ce soit de petits projets, des projets d’horlogerie tout aussi bien, ou d’un vaste projet comme celui de la Fontaine aux Oiseaux pour Van Cleef & Arpels. Les limites de la musique mécanique sont définies par les structures techniques avec lesquelles vous travaillez. A partir d’une partition, il y a le déchiffrement, l’adaptation, la réinterprétation, selon les contraintes mécaniques de l’objet, les matériaux, leur résonnance. Les moyens de production du son – rouleaux, sifflets, frappes, soufflets – sont les seuls instruments de l’orchestre de la boîte à musique.

Denis Flageollet: L’idée est aussi de ne pas aller forcément dans la joaillerie, mais de pouvoir également proposer des pièces plus «basiques» mais innovantes, animées, mouvantes, musicales, lumineuses, dans des fourchettes allant de 1’500 à 3’000 francs, en tous cas en-dessous de 10’000 francs. On peut séduire ceux qui, par exemple, aiment la décoration d’intérieur, payeraient le prix d’un lampadaire pour un objet original de mécanique d’art qui leur apportera autant – voire plus – de rêve. Nous avons un gros travail de communication à faire là autour.

Vianney Halter: Pendant un certain temps, on a considéré l’héritage de la boîte à musique comme étant du passé et on a oublié que ça pouvait rester très contemporain, et que ça pouvait toujours faire rêver parce que ce travail, seul l’humain peut le faire. Il ressemble à ce qu’est l’humain, il en émane, il l’exprime. Ça ne ressemble pas à de l’IA – ni à de l’IKEA. Et je pense que dans les générations nouvelles, il y a la possibilité d’une prise de conscience de la valeur de l’humain.

Vianney Halter
Vianney Halter

Ceci dit, on ne peut pas produire des trucs à 20 ou à 100 balles, c’est impossible, on n’est pas capable de ça. Mais on est capable de faire survivre un savoir-faire, une qualité humaine de rêve, d’histoire, d’héritage dans une vision future. Et ça je pense que typiquement ici, à Sainte-Croix, on a chacun conscience de la valeur de notre passé, notre passé industriel ou artistique unique et qu’on est capable d’aller au-delà de ça et de faire survivre la chose humaine, cette âme qu’il y avait jusque dans les mécaniques de l’industrie, dans les caméras Bolex, les machines à écrire Hermès, tous ces objets de mécanique de précision qui ont disparu à cause de l’électronique.

Denis Flageollet: On a vécu la même crise dans l’horlogerie et 50 ans après on se rend compte que l’horlogerie mécanique est parvenue à refaire tout son chemin, grâce à des gens passionnés qui ont montré qu’il y avait dans leur produit un vrai apport humain. Je crois que la mécanique d’art en est à son balbutiement. Jusqu’à présent ça s’est maintenu et développé par passion: on ne sait pas ce qui va se passer, mais il ne faut pas perdre notre savoir-faire.

Horlogerie et mécanique d’art sont soeurs jumelles. Le succès contemporain de l’horlogerie mécanique est peut-être en train de commencer à se reproduire, à sa façon, dans la mécanique d’art.

Ouvrons un peu notre éventail. Victoire Halter, vous êtes bijoutière et intervenante à Mec-Art: qu’est-ce que la bijouterie peut apporter à la mécanique d’art? Et en quoi la bijouterie, voire la joaillerie peuvent-elles s’enrichir au contact de la mécanique d’art?

Victoire Halter: Les deux domaines ont toujours été étroitement liés. La joaillerie a longtemps servi de vitrine à la mécanique car historiquement, la mécanique était souvent cachée à l’intérieur de l’objet, tandis que la joaillerie apportait la richesse visuelle, la beauté extérieure. Elle permettait de conserver une part de mystère.

Victoire Halter
Victoire Halter

Aujourd’hui, les choses évoluent. On montre davantage les mécanismes, mais les contraintes sont devenues beaucoup plus complexes. Dans la joaillerie contemporaine, les structures doivent être extrêmement légères pour mettre en valeur les pierres. Quand on ajoute du mouvement, il faut tenir compte du poids, de la mobilité, des hauteurs, des volumes. Les défis deviennent alors communs aux deux métiers.

Il ne faut pas oublier que les métiers de la joaillerie ont eux aussi connu une période de recul avant de retrouver un nouvel intérêt. Et on assiste aujourd’hui à une redécouverte de nombreux savoir-faire. Et cette redécouverte se produit en parallèle à celle de la mécanique d’art. Les deux mouvements avancent ensemble. Et, pour rebondir sur ce qui se disait, les joailliers traditionnels estimaient qu’une pièce de valeur devait être composée exclusivement de pierres précieuses. Or les choses changent et ça rejoint finalement nos réflexions actuelles. La valeur n’est pas uniquement dans la matière. Elle est aussi dans le temps passé, dans la conception, dans l’intelligence du geste et dans la créativité.

Denis Flageollet: Aujourd’hui, le problème n’est pas tellement le coût de la matière. Le véritable coût, c’est la structure. La Suisse coûte cher. Les ateliers coûtent cher. Les salaires coûtent cher. La transmission coûte cher. Et pourtant, si l’on veut conserver ces savoir-faire, il faut accepter cette réalité.

C’est la raison pour laquelle nous ne pourrons probablement jamais proposer d’objets à quelques dizaines de francs. Mais cela ne veut pas dire que les objets de mécanique d’art n’ont pas d’avenir. Au contraire. Plus notre société devient numérique, plus les objets qui portent une histoire humaine deviennent précieux.

Nicolas Court en train de régler un automate
Nicolas Court en train de régler un automate

Nicolas Court: C’est exactement la même chose dans le domaine de la restauration des pièces anciennes. Les prix que nous pratiquons peuvent paraître élevés. Mais on ne peut pas faire autrement. Ou alors la seule alternative serait de faire de la philanthropie mécanique...


LA LONGUE CHAÎNE DE LA TRANSMISSION

On a autour de la table trois horlogers qui ne viennent pas d’ici mais de différents lieux de France et qui se sont littéralement enracinés à Sainte-Croix et font désormais partie intégrante de son identité. Sylvain Pinaud pourquoi avoir créé votre entreprise ici, en appelant d’ailleurs votre première montre Origine?

Sylvain Pinaud: Oui, si j’ai appelé cette pièce Origine, c’était en forme de clin d’œil, envers tout ce que j’avais appris. Quand je suis arrivé à Sainte-Croix, il y a maintenant plus de vingt ans, ça a été une révélation. Je suis originaire de Grenoble, auparavant j’étais notamment passé par La Chaux-de-Fonds et Genève. Puis je suis arrivé ici et j’ai rencontré tous ces gens... J’ai tout de suite senti une énergie créative et libre.

Sylvain Pinaud
Sylvain Pinaud

Tout le monde passait dans les ateliers. «Viens voir ça», «passe regarder ce que je fais». Nulle part ailleurs je n’avais rencontré un tel état d’esprit. Et très vite, j’ai su que je resterais ici. Si je devais faire quelque chose, ce serait ici. À cause de cet esprit particulier à Sainte-Croix. Et puis, ce n’est pas que la montre, c’est aussi tout ce patrimoine industriel, ces savoir-faire qui sont très spécifiques. Il y a peu de petites villes où ont été créés tant d’objets industriels si emblématiques, tourne-disques, caméras, machines à écrire, et j’ai tout de suite été fasciné par ces objets, ces mécanismes improbables qui sont des sources d’inspiration.

La montre Origine
La montre Origine

Denis Flageollet: En arrivant ici, ça m’a fait exactement le même effet. Quand tu démontes un moteur de gramophone, un mécanisme de caméra Bolex ou un vieux tourne-disque, tu découvres une intelligence mécanique extraordinaire.

Tout était calculé. Tout était dimensionné. Tout était réfléchi pour être fonctionnel, fiable et fabriqué industriellement. Quand on veut aujourd’hui recréer des mécanismes comparables, on retombe obligatoirement sur les mêmes raisonnements. Les mêmes calculs. Les mêmes principes. C’est un livre ouvert.

Le problème, c’est qu’il n’existe pratiquement aucun traité de mécanique d’art.

Tout cela n’a jamais été réellement formalisé, mais on y travaille. Alors on apprend en observant ces objets. Et on se rend compte que ceux qui les ont faits étaient loin d’être idiots. Ils voulaient que ça fonctionne. Et que ça puisse être produit à des milliers d’exemplaires. Quand tu examines ça de près, tu ne peux plus repartir.

Victoire Halter: A Sainte-Croix, il y a eu cet-te magie qui s’est créée. Pendant longtemps, on pensait que c’était une friche industrielle désaffectée. Mais en fait c’était un terreau fertile pour nourrir le génie, la passion et la folie de tous ces mécaniciens et horlogers qui sont arrivés ici, où en fait ils ont trouvé la matière première pour exprimer toute leur créativité.

Vianney Halter: Parce qu’ici les choses ne disparaissent pas complétement. Dans beaucoup d’endroits, lorsqu’une activité industrielle s’arrête, on rase les bâtiments et on passe à autre chose. À Sainte-Croix, ce n’est pas arrivé de cet-te manière. On est un peu à l’écart. Les ateliers sont restés. Les machines sont restées. Les bâtiments sont restés. Et surtout, les gens sont restés. Je pense qu’il y a aussi quelque chose de montagnard. Une forme de solidarité.

Quand on vit dans un endroit comme celui-ci, on sait qu’on a besoin des autres.

Même si on ne s’apprécie pas forcément tous les jours, il faut s’entraider. Et je crois que cet esprit est toujours vivant. Quand l’industrie mécanique s’est effondrée, cette solidarité n’a pas disparu. Elle est restée présente.

De cette chaîne de transmission, un lieu à Sainte-Croix en témoigne tout particulièrement, c’est le Musée de la mécanique d’art et du patrimoine, le MUMAPS, dont vous êtes, Diane Esselborn, la conservatrice. Un musée dont vous dites qu’il est assez unique en Suisse «parce qu’il ne conserve pas seulement un patrimoine mais participe aussi directement à sa transmission».

Diane Esselborn: Oui. Et cette histoire est très ancienne. Dès 1872, il existait déjà à Sainte-Croix un musée des Arts et des Sciences. Dans une petite localité de montagne, c’est assez extraordinaire. Mais cela correspond à une période où l’on passait progressivement d’un monde agricole à un monde industriel, de l’artisan à l’ouvrier. On sentait déjà qu’il fallait conserver certaines connaissances. Certains objets. Certaines techniques.

Diane Esselborn
Diane Esselborn

Puis le musée est devenu progressivement une vitrine de la production locale. Les boîtes à musique. Les objets mécaniques. Les productions artisanales et industrielles. Et plus tard, le musée Baud de la musique mécanique est venu compléter cet ensemble. À l’époque, il n’existait pratiquement rien d’équivalent en Suisse. Les gens venaient nombreux voir ces objets. Mais ils venaient aussi écouter les explications des personnes qui les avaient fabriqués ou restaurés.

Aujourd’hui, ce qui rend notre situation particulière, c’est que nous sommes entourés d’artisans capables d’intervenir sur les objets. Dans un musée classique, lorsqu’une pièce est restaurée, ensuite on essaie de ne plus y toucher. On la conserve. Nous, c’est différent. Si l’on ne fait plus fonctionner les boîtes à musique, les automates ou les gramophones, on perd une partie essentielle de leur raison d’être. Mais pour les faire fonctionner, il faut des compétences. Et ces compétences existent encore ici. Sans les artisans qui nous entourent, ce serait pratiquement impossible. [Sur le MUMAPS plus en détail, lire notre article ici]

Les artisans qui vous entourent et vous aident à conserver un patrimoine vivant qui doit être «joué», mis en mouvement, donc entretenu et parfois réparé, sont à la fois issus de la transmission d’un réservoir de savoirs et d’outils locaux et de l’apport d’une jeune génération venue d’ailleurs pour vivre et travailler à Sainte-Croix. C’est toute l’histoire de THA, Techniques Horlogères Appliquées, qui s’installe à Sainte-Croix en 1989. Il y a là notamment François-Paul Journe, vous, Denis, et vous, Vianney, et encore vous, Nicolas Court... Toute la «restauration» de Sainte-Croix, dans tous les sens du mot, passe aussi par là... On ne va pas refaire ici toute cette histoire, mais THA a joué un «rôle moteur»...

Denis Flageollet: À l’époque, il y avait déjà un microcosme qui existait. On y connaissait la matière, il y avait un facteur d’orgues, il y avait des gens qui travaillaient sur des objets anciens, il y a eu aussi le restaurateur Dominique Mouret [malheureusement absent lors de cette table-ronde, ndlr], il y avait Pierre-André Grimm, un horloger spécialisé dans la réalisation d’oiseaux chanteurs, il y avait Michel Bertrand, un Parisien qui faisait des automates à l’ancienne. A ses côtés, François Junod a tout appris, fait ensuite les beaux-arts et ouvert son atelier.

Et puis il y avait cette idée de relancer des activités horlogères. Sans rentrer dans les détails de l’aventure THA, ce qui y a été réalisé a été rendu possible par ce microcosme. Et il y avait une connaissance des matières et des métaux incroyable et en même temps, pragmatiquement, des bâtiments disponibles. Et puis tous ces gens, on pouvait encore les rencontrer, voir leurs ateliers, comprendre comment ils travaillaient. Et il y avait aussi tout ce qui se passait autour du CIMA, le Centre international de la Mécanique d’Art. Tout cet environnement faisait que les personnes qui arrivaient à Sainte-Croix ne venaient pas seulement pour un emploi. Elles découvraient un univers. Et y trouvaient un compagnonnage.

Dans cet univers, il semble qu’il y ait eu un personnage très important pour nombre d’entre vous, Pierre-André Grimm…

Denis Flageollet: Pour moi, Pierre-André représente quelque chose de très particulier. Une ouverture d’esprit extraordinaire. Quand je suis arrivé ici, j’ai rencontré quelqu’un qui possédait une compétence unique au monde sur les oiseaux chanteurs. Une connaissance incroyable.

Vianney Halter: Et pourtant, il partageait. Il expliquait. Il montrait. Il n’était pas dans la rétention. Pour moi, cela représentait vraiment une certaine idée que j’avais de la Suisse. Une ouverture, une capacité à accueillir des gens venus d’ailleurs et à leur transmettre leur savoir.

Nicolas Court: On dit souvent que les horlogers meurent avec leurs secrets. Pierre-André, c’est exactement l’inverse. Exactement! Il avait profondément conscience qu’il fallait transmettre. Mais bien sûr, apprendre, c’est long. Et je me souviens qu’il me disait parfois: «Tu sais, je commence à avoir un certain âge. Si tu veux qu’on continue à faire ça, il faut que tu prennes du temps pour apprendre.»

Pierre Fellay, directeur de MEC-Art
Pierre Fellay, directeur de MEC-Art

Apprendre, c’est donc la clé de tout. C’est avec cette conviction, qui vous avait été transmise, que MEC-Art est né. Et cette naissance est aussi liée à l’inscription de la mécanique d’art auprès de l’UNESCO?

Denis Flageollet: Au départ, tout est parti d’une demande du Service cantonal de la culture du canton de Vaud. Ils cherchaient des savoir-faire qui pourraient être inscrits au patrimoine immatériel suisse. Ils sont venus à Sainte-Croix rencontrer François Junod et lui ont demandé quels métiers pourraient être concernés.

François a proposé la mécanique d’art. Ce que le canton de Vaud a alors proposé à la Confédération. Et en parallèle, le canton de Neuchâtel proposait l’horlogerie.

À Berne, ils ont regardé les deux dossiers. Et ils se sont dit que c’était quand même extrêmement proche. Ils avaient parfaitement raison.

Alors ils ont décidé de réunir les deux démarches. Puis il y a eu le dossier français qui se préparait de son côté. Et finalement on est arrivé à une candidature franco-suisse. Mais au départ, tout cela est parti d’ici, de cette réflexion autour de la mécanique d’art. Quant à la formation en mécanique d’art, en réalité, nous avions commencé à y réfléchir plusieurs années auparavant. L’idée était de démarrer sans devoir tout créer immédiatement, donc toutes ces histoires sont liées: la réflexion sur la transmission, la réflexion sur la formation, la réflexion sur le patrimoine immatériel, tout cela avance en parallèle.

Diane Esselborn: Et il y a aussi eu une prise de conscience chez beaucoup d’artisans. Une prise de conscience de leur propre valeur. Parce que ce ne sont plus simplement des horlogers ou des mécaniciens. Ils possèdent une somme de connaissances considérable. Des connaissances qui parfois n’existent plus ailleurs. Et lorsque ces savoir-faire ont été reconnus au niveau de l’UNESCO, cela a aussi donné une responsabilité supplémentaire. Parce qu’une inscription sur la liste du patrimoine immatériel n’est pas seulement une reconnaissance.

C’est aussi un engagement. Il faut montrer que le savoir-faire continue à vivre. Qu’il continue à être transmis. Sinon il finit par disparaître. Et ça, ça ne survit que si des personnes continuent concrètement à le faire vivre. C’est ce qui se passe aujourd’hui à Sainte-Croix.

[Sur MEC-ART, les savoirs rassemblés et les formations en cours, lire plus loin notre présentation et notre entretien avec Pierre Fellay, directeur de MEC-ART. ici.]

L’heure a tourné, il est temps d’aller immortaliser ce moment à l’extérieur du Chalet du Mont de Baulmes qui nous accueille, car, comme nous le souffle Vianney Halter, «les vaches n’attendent pas»...