e journaliste horloger aime à déceler de nouvelles «tendances». Cela le rassure autant que le légitime dans un écosystème où évoluent de nombreux experts autoproclamés. Il accumule les preuves et les indices convergeant vers une nouvelle théorie. L’artisanat d’art en horlogerie constitue ainsi un formidable phénomène à étudier.
Premiers indices
Si l’horlogerie est à juste titre considérée comme la fille de l’astronomie, elle a toujours pris grand soin d’ornementer certaines de ses montres destinées à un public féminin. Aujourd’hui, près de trente ans après la renaissance de la montre mécanique, il semblerait que les collectionneurs «2.0» s’intéressent d’autant plus aux métiers d’art qu’ils sont pratiqués par de talentueux artisans. Il faut avouer que le geste du graveur ciselant un boîtier au burin séduit davantage qu’une machine à commande numérique… Certaines marques horlogères ont bien compris le message, développant en interne ou grâce à la complicité de collaborateurs externes de nouveaux garde-temps à l’esthétique novatrice.
Le Grand Prix d’Horlogerie de Genève témoigne ainsi de cette évolution récente. Les lauréats de l’édition 2025 sont en effet infiniment plus colorés et ornementés que ceux de 2015. Les marques Gérald Genta, Chopard, Bovet, Dior Montres, Voutilainen ou encore Dennison ont séduit le jury par leur innovation en matière de décoration et de métiers d’art.
Citons également le projet «Les Métiers du Temps | Time Arts (MTTA)» récemment reconnu par la Confédération suisse comme «infrastructure de recherche d’importance nationale», lequel bénéficie ainsi d’une subvention de 1,6 million de francs suisses. Au cœur de ses missions figure la préservation et la promotion «des savoir-faire horlogers d’exception et de l’artisanat d’art».
Enfin, la vénérable Patek Philippe a présenté en 2026 dans ses salons genevois de la rue du Rhône, près de 70 garde-temps exceptionnels remettant au goût du jour des savoir-faire manuels tels que les émaux sur faïence de Longwy.
Artisanat vs industrie?
Les rapports entre l’artisanat et l’industrie dépassent le débat stérile qui voudrait les opposer: la main façonne la matière avec un outil alors que la machine à commande numérique est programmée par la main. De cette complexité est né un respect mutuel mis à mal aujourd’hui par des exigences financières et des enjeux de productivité. Le mot est lâché: productivité, c’est-à-dire le rapport entre une production et le temps nécessaire pour l’obtenir. Or, tout ouvrage manuel, créatif ou non, suppose nécessairement un long processus d’essais. Par nature imprévisible, le temps de l’erreur est impossible à planifier.
Dans ce contexte, nous avons voulu comprendre ce qu’un artisan indépendant apporte de nouveau aux manufactures horlogères, comment il développe ses propres outils et méthodes et transmet un savoir-faire souvent en menacé d’extinction. En révélant les noms et les visages de six d’entre eux, Europa Star donne la parole aux invisibles de l’horlogerie, ces oubliés des dossiers de presse (à l’exception peut-être de la première!), ces «petites mains» absentes de l’espace médiatique. Sous la pression de quelques collectionneurs avisés, certains émergent et insufflent un nouvel espoir à toute une profession de l’ombre pour qui l’artisanat rime aussi avec art.
ANITA PORCHET, ÉMAILLEUSE PLURIELLE
Qui, dans le monde restreint de l’émail horloger, ne connaît pas Anita Porchet? Héritière d’une culture ancestrale longtemps oubliée, cette créatrice farouchement indépendante collabore de longue date avec les plus grandes marques horlogères, de Patek Philippe à Audemars Piguet, en passant par Chanel, Vacheron Constantin, Hermès, Piaget ou Chaumet. «La liberté n’a pas de prix et l’indépendance est vitale», explique-t-elle. «La lutte permanente pour subsister vous insuffle de l’énergie créative. Vous devez constamment vous renouveler.»
Aguerrie aux techniques classiques de l’émaillage – cloisonné, champlevé, paillonné et, bien sûr, peinture miniature en émail –, elle développe, en autodidacte, une approche pluridisciplinaire de son métier et invite parfois d’autres maîtres artisans à collaborer. Sa «griffe», comme elle le souligne lors de notre rencontre, la rend célèbre dans l’écosystème horloger. En 2015, le Musée international d’horlogerie de La Chaux-de-Fonds lui décerne le prix Gaia pour «l’artisanat et la création en horlogerie» tandis que la Fondation de la Haute Horlogerie lui rend hommage cette même année. Deux ans plus tard, elle reçoit le prix du jury du Grand Prix de l’Horlogerie de Genève, distinction qu’elle partage avec son mentor, Suzanne Rohr.
Anita Porchet affiche pourtant une modestie forgée par un art du feu aussi imprévisible qu’exigeant. «Je pars d’un morceau de verre, pas d’un tube de peinture, explique-t-elle. Un travail industriel parfait est sans vie, le déséquilibre artisanal, c’est la vie». Chez ses clients horlogers, la créatrice constate le développement d’ateliers internes dédiés aux métiers d’art, phénomène sur lequel elle pose un regard interrogateur sur les véritables objectifs de ces nouvelles structures: «la segmentation du travail en interne ne témoigne-t-il pas plutôt d’une volonté d’augmenter la rentabilité et de contrôler le travail des artisans? Et d’ajouter: Des employés qui ne posent qu’une seule couleur ne sont pas des émailleurs. Moi-même, je ne maîtrise toujours pas toutes les subtilités de ce métier. Le feu est incontrôlable!»
Deux collaboratrices assistent Anita Porchet dans son atelier situé dans le canton de Vaud, en Suisse. Entourées d’un paysage bucolique, les trois femmes tissent au quotidien des liens de respect mutuel. Anita le sait bien: l’artisanat s’inscrit dans le temps long. Son engagement est sans équivoque: «Je leur ai promis de ne rien changer car il a fallu des années pour construire cette confiance.»
L’atelier se confond aussi avec un laboratoire de recherche. Créatrice dans l’âme, Anita n’a de cesse d’expérimenter, révélateur d’un sens artistique aigu, où la recherche du beau implique autant le plaisir que le travail acharné. Elle vient de développer un nouveau dialogue particulièrement réussi entre émaillage et gravure: «J’ai lancé l’idée à un ami graveur de travailler ensemble, pas l’un après l’autre, mais ensemble, détaille-t-elle. Les passages de gravure se sont faits avant et après mon travail». Plusieurs années d’essais, de contretemps et d’échecs ont finalement abouti en 2025 à une étonnante pièce unique développée en partenariat avec la vénérable Patek Philippe: «Le Jaguar» (réf. 995/126G-001). Sur ce cadran exceptionnel, le regardeur aperçoit un félin d’Amérique latine qui se désaltère, penché sur les berges de ce qui semble être un petit étang. Ses pattes reposent avec nonchalance sur un tronc d’arbre, devant un mur végétal luxuriant gravé à la main sur quatre niveaux, et décoré d’émaux de couleur. Le reflet de l’animal, tout autant que les ondes moirées bleu turquoise à fleur d’eau, gravées sous la pose de l’émail, frappent par leur réalisme. L’harmonie des couleurs, la folle variété de techniques d’émaillage imbriquées dans la gravure ont conquis Thierry Stern, propriétaire de Patek Philippe et grand défenseur de l’artisanat d’art. Aurons-nous la surprise d’autres pièces en «émail-gravé» dans un futur proche?
Respectée dans l’industrie, reconnue par ses pairs, Anita Porchet poursuit son chemin, épaulée par deux artisanes en qui elle place toute sa confiance. Exemple pour de nombreux artisans de l’ombre, elle refuse pourtant d’assumer son succès et de reposer sur ses lauriers. La créatrice ressent au quotidien l’urgence de convaincre dans ce monde où, tranche-t-elle avec une pointe de tristesse, «on sert ou on ne sert pas». Si ses œuvres témoignent avec éloquence du travail accompli et de sa capacité singulière à renouveler son métier, y compris en collaboration avec d’autres artisans d’art, Anita Porchet s’interroge toujours et encore, dans une dernière question qui sonne aussi comme un appel aux propriétaires des grandes maisons: «L’horlogerie va-t-elle faire perdurer les métiers d’art en préservant l’artisanat indépendant?»
LAURENT JOLLIET, MAÎTRE DU FIL À RETORDRE
Le Genevois Laurent Jolliet exerce un métier rare: chaîniste. Sans ordinateur ni binoculaire, l’artisan façonne manuellement des bracelets métalliques et des chaînes de tous types. Sollicité pour son expertise par de prestigieuses maisons horlogères autant que par des collectionneurs privés. Quel regard Laurent porte-t-il sur un métier artisanal menacé de disparition?
Harmonie studieuse
De généreux pansements bleus protègent les doigts et la paume de la main droite de Vanessa. Jeune diplômée du certificat fédéral de capacité (CFC) suisse en joaillerie-bijouterie, l’artisane limite ainsi les blessures liées à la répétition du geste: la mise à taille de dizaines de mailles ovales en métal de moins de cinq centimètres, avec une tolérance de cinq dixièmes de millimètre. Un travail fastidieux qui n’entame pourtant pas sa bonne humeur, ni celle de sa collègue de promotion, à ses côtés, ainsi que celle du maître des lieux - Laurent Jolliet.
Il règne, le jour de notre visite, une atmosphère détendue dans cet ancien atelier du chaîniste Michel Hess, au Lignon, près de Genève. Laurent se souvient: «Lorsque j’ai racheté en 2005 l’atelier où nous nous trouvons, j’ai conservé les outils», explique-t-il. «Il m’a juste fallu acquérir une nouvelle machine à souder au laser». Trois établis composent un îlot installé près des fenêtres. Tout autour, l’espace d’environ cinq cents mètres carrés se divise en de multiples stations de travail identifiables à leurs outils: tour à usiner, fraiseuse, tourniquette, établi couvert de limes et de cabrons à polir, postes de soudure au microchalumeau ou au laser. Laurent explique: «Mes méthodes et mes outils sont les mêmes depuis des décennies. J’utilise une fraiseuse centenaire que je répare moi-même, tandis que le soudage au laser permet, en restauration, d’ajouter de la matière manquante. Il me faut parfois fabriquer mes propres outils, typiques du métier et aujourd’hui disparus, comme la pince à peau ou certains outils de coupe de mailles.»
L’artisan revendique une approche traditionnelle du métier de chaîniste, tout en laissant une grande place à la créativité dans les plans et les prototypes qu’il propose à ses clients. Il refuse d’entrer dans une course à l’équipement. «On me montre parfois des bracelets trop parfaits qui sentent encore l’usine!» s’exclame le chaîniste qui, encore aujourd’hui, n’utilise ni lunette ni binoculaire. Pour lui, l’imperfection invisible à l’œil nu symbolise l’artisanat. La perfection industrielle le laisse froid, à l’instar d’un nombre grandissant de collectionneurs, à la recherche de l’authenticité du geste. «Nous sommes de très bons ouvriers, lâche-t-il, pas des artistes!» La frontière est pourtant ténue: «Fils ronds, triangulaires, carrés ou torsadés, il est possible de construire dix bracelets métalliques pour le même dessin!». Alors comment s’y prend-il?
Bras dessus, bras dessous
Pour simplifier, le chaîniste façonne deux grandes catégories d’objets en métal: la chaîne et les bracelets.
Une chaîne est constituée d’une multitude de maillons, produits, rectifiés et polis à la main. Avec la patience d’une brodeuse, Laurent les assemble les uns aux autres, suivant un répertoire connu - chaîne corde, forçat, anglaise, américaine, royale, Garibaldi, panier ou boules chinoises – ou en restant fidèle à un nouveau dessin. Les combinaisons sont alors pratiquement illimitées. La chaîne pourra être destinée à une montre de poche, ou à orner un cou d’un sautoir.
Le cuir véritable étant inadapté à certaines régions tropicales ainsi qu’aux pratiques sportives aquatiques, les designers se sont penchés très tôt sur l’ergonomie du bracelet en métal. Rolex montre la voie avec le bracelet Oyster, tandis qu’Audemars Piguet et Patek Philippe lui emboîtent le pas avec des bracelets «sport-chic» destinés aux modèles Royal Oak et Nautilus, tous deux dessinés par Gérald Genta. Plus récemment, le vif engouement pour les montres «vintage» a remis au goût du jour le bracelet milanais célébré pour sa souplesse toute textile au poignet. D’autres ont fait renaître le bracelet polonais.
Milanais et polonais partagent une ossature commune: la spirale. Il est assez fascinant d’observer la transformation d’un fil métallique en spirale que Laurent exécute grâce à une tourniquette, un mandrin et un guide. Deux roues de diamètres différents se touchent, et une manivelle permet de tordre le fil, qui vient s’enrouler petit à petit autour d’un guide cylindrique. L’opération dure quelques secondes et témoigne de la dextérité, de la précision et de la patience acquises au fil des années d’expérience. L’artisanat d’art dans sa plus pure expression.
Pour un bracelet milanais, Laurent construit sa pièce en faisant glisser une nouvelle spirale dans une autre déjà en place. À l’instar d’un empilement de cartes, le bracelet milanais prend vie à chaque nouvelle spirale. Une fois atteinte la taille finale, Laurent initie une phase tout aussi délicate de soudure des bords, de pressage des deux faces recto et verso, et enfin de polissage de l’ensemble.
Même si son cousin transalpin a conquis le monde, le bracelet polonais est de construction plus complexe. Pour simplifier, Laurent alterne le sens des spirales à chaque passage. Le résultat? Les parties visibles du bracelet sont orientées vers la droite puis vers la gauche. De plus, ici les goupilles seront essentielles.
Indépendance et transmission
«Contrairement à la résine, mes prototypes sont fonctionnels et même souvent vendables», explique Laurent. Puisant dans une grande variété de métaux – des ors au palladium, jusqu’au platine –, l’artisan affirme pouvoir produire un bracelet «en une journée». Un délai séduisant pour un nombre croissant de marques horlogères. Même si certaines années ont été totalement dédiées à la restauration, le présent semble sourire à l’artisan chaîniste: «Toutes les crises sont bonnes pour moi», souligne-t-il, «et 2025 a été la meilleure année des quinze dernières!»
L’indépendant est satisfait. Son nom et son visage commencent à apparaître dans les vidéos de promotion de certains modèles. Plus qu’une reconnaissance de son savoir-faire, il y voit le succès du haut de gamme où le coût intègre le travail artisanal d’un bracelet métallique. Travaillant en permanence sur cinq à six projets, Laurent Jolliet n’a pourtant nullement l’intention de s’agrandir. Pour cet indépendant, le fait main impose son propre rythme.
Pendant quatorze années, Jean-Pierre Hagmann (1940-2025), célèbre constructeur de boîtiers faits main, a travaillé dans un atelier jouxtant celui de Laurent: «Nous avons collaboré sur de nombreux projets, ensemble, c’était un artisan merveilleux. J’ai beaucoup appris auprès de lui», confie Laurent. S’il se défend d’élargir son atelier, il a aujourd’hui à cœur de transmettre son savoir-faire, rendant hommage à ceux qui l’ont précédé. Chaque année pendant deux semaines, il retourne à son ancienne école de formation en bijouterie-joaillerie, au centre de Genève, pour enseigner aux plus jeunes l’art du fil à retordre!
DANS LE SILLON DE JEANNE-VALENTINE ULRICH, GRAVEUSE SUR MÉTAL
Les yeux rivés sur son binoculaire, le corps immobile, le geste de Jeanne-Valentine Ulrich est à peine perceptible. La lame du burin, tel un sixième doigt, s’anime à intervalles réguliers. Les sillons finement creusés esquissent peu à peu une image. «J’aime sculpter la matière», dévoile la professionnelle qui grave autant le métal – cuivre, or, titane – que le bois, les pierres fines, la cire ou la nacre. Cette polyvalence est d’autant plus rare que l’horlogerie a longtemps confiné la gravure à la décoration de platines et ponts de mouvements. Le nouvel engouement pour une horlogerie plus esthétique a depuis déplacé le métier vers les boîtiers, carrures, attaches et surtout cadrans. Le guillochage machine et ses décors «grains de riz» et «clou de Paris» reviennent sur le devant de la scène. Toutefois, un projet plus complexe exige souvent l’intervention de la main experte. L’heure est à la complémentarité des techniques.
Techniques et outils de la gravure artisanale
Pour Jeanne-Valentine, la gravure traditionnelle sur métal se décompose en trois approches distinctes. La première consiste à révéler le motif par incision directe de la matière au burin, outil maintenu pratiquement à la verticale de la surface à graver. Il s’agit de la taille-douce. Les traits sont nets et peu profonds.
Déjà utilisé par les grands maîtres de la gravure tels Albrecht Dürer (1471-1528), le burin est l’outil privilégié du graveur. Emmanché dans une virole en bois en forme de poire, se logeant dans la paume de la main, la tige métallique à section carrée se termine par une section biseautée tranchante. Pour la taille de joue, variante de la taille-douce, «le burin penché grave des parties grasses permettant à la lumière de suivre les traits», détaille Jeanne-Valentine. On retrouve cette deuxième variante notamment dans les volutes de certaines carrures de boîtiers.
Enfin, la technique de bas et haut reliefs s’impose lorsque les projets exigent des profondeurs et des textures complexes. L’artisan d’art déploie alors toute une panoplie d’outils allant «des burins traditionnels à différents types de limes, mais aussi à de petites fraises (de dentiste) et même à des pierres fines», explique Jeanne-Valentine. Le résultat est une œuvre qui s’apparente davantage à la sculpture, en trois dimensions, et exige une grande polyvalence de gestes.
Des montagnes neuchâteloises à la grande ville
Jeanne-Valentine Ulrich nous reçoit dans son atelier genevois. Les murs décorés de nombreux projets de marques prestigieuses témoignent de l’éclectisme de l’artisane: «J’aime faire des ponts entre les disciplines», confie-t-elle. Les boîtiers et les cadrans finement ouvragés attestent aussi du chemin parcouru depuis sa formation en gravure suivie à l’École d’arts appliqués de La Chaux-de-Fonds.
Elle doit sa première expérience professionnelle déterminante au graveur indépendant Jean-Bernard Michel: «Il a été d’une grande générosité. C’est grâce à lui que j’ai commencé chez Vacheron Constantin.» Au sein de la prestigieuse maison genevoise, où elle exerce pendant sept années, Jeanne-Valentine consolide sa pratique de la gravure avant de se lancer finalement dans l’aventure de l’indépendance en 2019.
Aujourd’hui, elle affirme ne plus démarcher car «les marques recherchent l’expérience et la qualité de mon travail». Sa forte polyvalence, sa pratique régulière du dessin et un goût immodéré pour l’exploration sont appréciés par de nombreux clients. L’un d’eux, fervent défenseur de l’indépendance artisanale, aura une influence déterminante: l’horloger indépendant François-Paul Journe.
Une main tendue
«François-Paul m’a remis un jour le dessin d’une main articulée réalisée par le chirurgien Ambroise Paré (1510-1590). Je n’avais alors aucune idée du projet. Ce n’est que bien plus tard que j’ai reçu les dessins techniques de la future F.P. Journe FFC. J’ai fourni plusieurs interprétations dessinées, et l’une d’elles a été choisie.»
Elle ne le sait pas encore, mais ce modèle va entrer au panthéon des montres les plus chères de l’histoire de l’horlogerie mécanique. Le prototype offert au cinéaste Francis Ford Coppola a en effet été adjugé à New York le 7 décembre 2025 pour 10 755 000 dollars, soit environ 9 245 000 euros (Philipps). Pour l’heure, les Cadraniers de Genève, en charge du cadran, envoient à Jeanne-Valentine une première main dont la paume est parfaitement usinée, tandis que la surface visible reste plate.
«François-Paul souhaitait une main expressive, à la tonalité métallique, proche du dessin original», détaille-t-elle.
L’artisane d’art convoque sa sensibilité artistique, son expérience et la gamme complète des outils à sa disposition. L’objectif? Contraster les zones brillantes, conserver l’apparence matte du titane et sauvegarder «la matière creusée en dessous pour laisser la place aux doigts», précise la graveuse. Le tout, finement sculpté, aboutit à une riche texture métallique tout en conservant la hauteur du cadran, «un vrai défi pour le rendu des volumes». Les doigts rétractibles, indicateurs des heures, arrivent à l’atelier fixés sur un posage. «Vu leur finesse, il m’aurait été impossible de les déplacer et de les fixer à la cire », explique-t-elle. «Je les ai gravés ainsi, pas à pas, directement sur le posage.»
Le résultat est étonnant de véracité et met en lumière l’expertise de l’artisane d’art. François-Paul Journe n’hésite pas à partager ouvertement le nom de Jeanne-Valentine. «Il a communiqué sur moi. C’est énorme!» reconnaît Jeanne-Valentine. Un geste suffisamment rare pour être souligné.
Prix, valeur et reconnaissance
«François-Paul a transformé mon regard sur mon propre travail. Pour lui, je dois fixer mon prix par rapport à la valeur du projet et non pas au nombre d’heures. Il avait d’ailleurs refusé mon premier devis pour la FFC en me demandant d’augmenter le prix!» Une démarche iconoclaste, qui ne surprend pas ceux qui connaissent le caractère bien trempé de l’horloger indépendant. Dans une industrie où les fournisseurs ont rarement le droit de parole, ce mandat pour la FFC bouleverse profondément l’artisane d’art indépendante.
Aujourd’hui, par manque de temps, elle peut désormais choisir les projets. Qu’il s’agisse d’une personnalisation demandée par un collectionneur privé ou de la carrure d’une boîte Vacheron Constantin, elle entretient d’étroits contacts avec ses clients. L’horloger Laurent Ferrier fait également appel à elle pour une série limitée conjointe avec l’artiste Hervé di Rosa. Là encore, une vidéo de présentation sera filmée dans son atelier, et son nom y sera cité. «Dans un projet complexe où j’interviens dans le dessin et le processus de création, je trouve normal d’être citée.» Ici, l’œuvre de l’artiste a été représentée par deux pièces superposées. La base du cadran, gravée dans un esprit de guillochage, complète la plaque supérieure, représentant le soleil, beaucoup plus complexe et travaillée en bas-relief.
Transmission
Les marques horlogères actives dans le domaine des Métiers d’Art possèdent chacune un ou plusieurs ateliers internes. Le recrutement d’artisans indépendants contribue à garantir une bonne transmission des savoir-faire, dans un contexte où les formations techniques sont presque inexistantes. L’École d’arts appliqués de La Chaux-de-Fonds fait toutefois de la résistance et perpétue, entre autres, l’enseignement pratique de la gravure sur métal.
De son côté, Jeanne-Valentine a rejoint la récente Association suisse des graveuses et graveurs manuels sur métal (ASGMM), dont l’objectif est de promouvoir, auprès d’un large public, la formation technique existante. Il y a urgence, comme le précise la graveuse: «Les politiques ne se rendent pas forcément compte de l’importance de cette formation et des conséquences si celle-ci venait à fermer. C’est aussi pour cela que nous avons créé cette association.»
L’association est également un lieu de rencontre et d’échange autour des thèmes contemporains de la reconnaissance et de la valorisation du métier. Cette corporation moderne des graveuses et graveurs sur métal pourrait bien faire évoluer le regard que portent les marques horlogères sur ce métier séculaire, qui a su tant se réinventer.
Quant au futur, l’artisane d’art se veut confiante: «Il y a de belles énergies qui arrivent. Les graveurs de l’École Boulle, par exemple, apportent une nouvelle créativité artistique. En Suisse, nous aimons la technique et collons un peu plus à l’industrie.» Et de rajouter: «J’aimerais briser la chape qu’on nous impose pour que chacun s’épanouisse sur son chemin artistique et soit légitime.»
PHILIPPE JACQUIN-RAVOT, LA PEINTURE MINIATURE SOUS TOUTES SES FORMES
Dans le paysage des métiers d’art horlogers, Philippe Jacquin-Ravot occupe une place singulière. Cet artiste miniaturiste est avant tout un peintre, habité par les vibrations des couleurs depuis sa première épiphanie devant la série des nymphéas de Monet au musée Marmottant puis lors de la rétrospective consacrée à l’œuvre d’Yves Klein en 1983. Sa sensibilité et son parcours de vie lui permettent de répondre aux demandes les plus complexes, sans tabou ni appréhension. Acrylique, Super-LumiNova ou émail: il peint et explore tous types de supports, sans jamais s’enfermer dans une case ou appartenir à quelque guilde que ce soit. Isolé, un peu iconoclaste, il se consacre corps et âme à son premier amour: la miniature.
Ce jour-là, Philippe a le sourire aux lèvres. Une loupe dans une main, un petit cylindre gris blotti au creux de l’autre, il nous invite à regarder de plus près. Dans un médaillon ovale de quelques millimètres réalisé en émail, ahurissant de précision, le corps central du château de Versailles surgit comme par magie, une fontaine occupant le premier plan. Les tonalités chaudes, jaunes et ocres, s’harmonisent avec élégance aux nuances de bleu de l’eau. Une mise en scène stupéfiante que Philippe a réalisée au fil de mois d’échanges avec les équipes créatives de la marque Montblanc. «Je suis très satisfait du résultat obtenu», reconnaît l’artiste. Limitée à huit stylos, tous ornés de multiples ciselures saisissantes, la série rend hommage à la demeure principale du Roi-Soleil, érigée au 17ème siècle. La maison hambourgeoise, habituée aux collaborations avec des artisans d’art, leur permet de partager ces projets; une transparence rare dans l’univers du luxe actuel. Peu à peu, le nom du peintre miniaturiste Philippe Jacquin-Ravot commence à circuler.
Formé aux Beaux-Arts de Lyon, le parcours de Philippe Jacquin-Ravot a pourtant de quoi surprendre: «J’ai peint plusieurs dizaines de milliers de d’iris de prothèses oculaires confie-t-il. Deux décennies passées à peindre des globes oculaires pour l’entreprise lyonnaise DCM lui ont conféré une expertise rare: celle d’un peintre rompu aux formats tridimensionnels, convexes ou concaves.
Très tôt, l’infiniment petit fascine cet enfant timide, qui trouve son bonheur à «observer les fourmis ou à sculpter des figurines dans des gommes». Aux Beaux-Arts d’abord, puis chez DCM, cet engouement s’affirme. Lorsqu’il devient indépendant en 2018, il se tourne tout naturellement vers l’horlogerie et la joaillerie.
«C’est l’entreprise GVA Cadrans qui me propose une première collaboration horlogère pour la marque Graff», explique Philippe. Depuis, les projets s’enchaînent, «tous différents», souligne-t-il, «ce qui me permet de tester et d’apprendre».
Curieux par nature, Philippe se forme également à l’émaillage, «même si c’est une spécialité à part», avoue-t-il. Après un premier cours à Morez, dans le Jura français, il progresse en autodidacte dans son atelier. Ici encore, l’artiste se mue en artisan: essais, mélanges et passages au four lui enseignent le chemin de l’émaillage, son propre chemin. «Les bulles, la température et, plus largement, la cuisson sont la grande bataille de l’émailleur», reconnaît-il. Il poursuit cet apprentissage de l’émaillage en multipliant les journées d’essais, qu’il juge «très chronophages».
Aujourd’hui, Philippe consacre une grande partie de son activité «aux personnalisations», comme ce cadran mettant en scène un panda pour la marque Réservoir et le détaillant asiatique The Lavish Attic. L’artiste propose alors une approche audacieuse: associer le Super-LumiNova blanc, posé en première couche, à de l’acrylique pour les surfaces noires. La luminosité et la profondeur uniques obtenues par cette peinture au Super-LumiNova sont renforcées par une minute rétrograde peinte en vert, imitant un bambou. Le 24 novembre 2024, la montre est vendue chez Phillips pour 254’000 dollars de Hong Kong, soit près de 30’000 euros.
Plus récemment, la manufacture française Pequignet l’invite à décorer le cadran d’une montre offerte par la France à l’empereur du Japon. De délicates feuilles de chêne et de cerisier se rencontrent au centre du cadran et illuminent cette pièce unique. «La solution artisanale souhaitée par la marque, explique l’artiste, permet d’atteindre des nuances de gris et des dégradés plus subtils qu’en tampographie (impression mécanique, ndlr)».
Ses connaissances des techniques graphiques, sa pratique de la photographie et de la peinture nourrissent de nouvelles approches. Certains horlogers et joaillers apprécient ce pas de côté et lui confient le développement de prototypes complexes, souvent à la croisée de plusieurs techniques. Des projets longs de plusieurs mois, à l’image de la voûte céleste qu’il peint pour «La Quête du Temps», formidable objet mécanique conçu par Vacheron Constantin en hommage à ses 270 ans d’histoire. Parvenir à peindre avec précision et finesse 39 constellations, 10 chimères, 11 étoiles, 5 planètes ou encore 36 méridiens est déjà, en soi, un exploit. L’accomplir à l’intérieur et à l’envers, sur un support concave, en augmente encore la complexité.
Notre conversation touchant à sa fin, Philippe range le cylindre gris dans une petite mallette en cuir. L’anxiété de l’entrepreneur indépendant a progressivement cédé la place à une confiance nouvelle en l’avenir. «Je n’ai aucun doute que l’artisanat d’art est en plein essor dans l’horlogerie et la joaillerie. Beaucoup de choses sont possibles; il faut continuer à partager et éduquer le regard», confie-t-il en souriant. Son carnet de commandes actuel semble lui donner raison.
ROSE SANEUIL, MARQUETEUSE MULTI-MATIÈRES
Professionnelle de la marqueterie, l’artisane créatrice bouscule les codes d’une tradition longtemps associée à l’ébéniste du Roi-Soleil, André-Charles Boulle (1642-1732). Elle explore d’infinies combinaisons de matières, pour son plus grand bonheur et celui de nombreuses maisons de prestige avec lesquelles elle collabore. Écrins, cadrans, stylos et pièces de joaillerie se parent de représentations protéiformes aux palettes harmonieuses et savamment élaborées. Chacune de ses créations vient enrichir le répertoire visuel et sensoriel de la marqueterie miniature, cet art nouveau à quête de reconnaissance.
Taillée pour les matières
Native et formée dans la vallée sarthoise des Pays de la Loire, la vie n’a pas toujours été tendre avec Rose Saneuil. Rescapée d’une vie tracée par d’autres, elle souffle ses trente bougies lorsqu’elle décide de reconsidérer son parcours. Dessinatrice depuis toujours, artiste contrariée par les nécessités d’une réalité économique implacable, elle choisit une reconversion dans l’artisanat. Elle apprend à éduquer ses mains à un nouveau métier, et à tout recommencer. À 31 ans, elle intègre l’École Boulle, à Paris, où elle suit un premier CAP en ébénisterie, puis un second en marqueterie. À la sortie de ses études, elle rejoint la société Elie Bleu, fabricant de coffrets. Elle y développe déjà des décors marquetés pour Cartier, Boucheron ou encore Van Cleef & Arpels, tout en poursuivant chez elle ses propres expériences, le soir, avec des chutes de galuchat.
Puis vient le temps de l’indépendance. Dix ans seulement après l’ouverture de son atelier, ses collaborations artistiques dans les univers de la joaillerie et de l’horlogerie – de Piaget à Montblanc en passant par Louis Vuitton - témoignent d’un travail colossal et d’une créativité hors normes. Projet après projet, de reconnaissance en reconnaissance, elle trace son propre sillon avec la détermination des rescapés. Une rare résilience, conjuguée à un talent artistique indéniable, a façonné une personnalité singulière, toujours en recherche de nouvelles combinaisons de matières. «Mon travail est très identifiable, reconnaît-elle. Avec le temps, j’ai gagné en aisance dans la miniature car mes joints sont de plus en plus précis.»
Rose appartient au cercle très restreint des artisans d’art reconnus publiquement: «la marque Piaget a mis en valeur mon travail dès le début de mon activité et je leur en serai toujours reconnaissante. Montblanc et Louis Vuitton ont également mentionné mon nom. J’ai beaucoup de chance».
Lucide, la créatrice reconnaît qu’elle est contactée pour des projets particulièrement délicats. Sa force tient autant à son expérience qu’à un stock patiemment constitué au gré des opportunités. Ainsi, ses très nombreuses essences de bois proviennent de la liquidation de l’entreprise suisse Opale. Le reste s’est rajouté progressivement: galuchat, cuir, nacre… «Je recherche constamment de nouvelles matières, détaille-t-elle. Je réalise actuellement par exemple des expériences avec de l’ardoise et des plumes. Ces prototypes reflètent la lumière d’une façon très singulière et apportent plus de vie aux couleurs. Le rendu en relief s’éloigne un peu de l’objet classique en marqueterie où le puzzle d’éléments doit être parfaitement plat, c’est-à-dire sur un seul plan. Mais j’aime cela.»
L’artiste indépendante a toujours refusé les offres d’emplois de prestigieuses maisons. Aujourd’hui, elle savoure ce choix: «j’ai fêté mes 10 ans d’indépendance au mois de juillet 2023. C’est fou le nombre et la diversité des créations réalisées en si peu de temps», confie-t-elle. Avant d’ajouter, presque comme une évidence: «j’ai tellement bien fait de me lancer».
Rose Saneuil, marqueteuse multi-matières, «n’a jamais été aussi heureuse».
DEBORA MARTINEZ,LA NOUVELLE VAGUE DE LA PEINTURE MINIATURE
Son nom commence à circuler dans les cercles de collectionneurs, fissurant peu à peu une loi du silence particulièrement tenace. La peintre miniaturiste Debora Martinez exprime aujourd’hui son talent sur les plus belles montres du moment. Cofondatrice de l’atelier Miniare, créé en 2022, son goût pour l’expérimentation insuffle une énergie nouvelle à la grande tradition de l’émaillage. Reportage au cœur d’une start-up d’artisans émailleurs.
Le geste a la précision et la lenteur d’un maître de qi gong. L’observateur retient son souffle, admiratif, au point d’en perdre la voix. Munie d’un pinceau finement taillé à la main, Debora Martinez dépose quelques grains d’émail, invisibles à l’œil nu. Le mont Fuji rougit de plaisir, faisant écho à la tonalité rose-carmin des fleurs de sakura qui le surplombent. La dernière montre de poche «Escale au Mont Fuji» de Louis Vuitton trouvera bientôt un chanceux propriétaire. Dans l’atelier, aucune hésitation : la ténacité de la tortue l’emporte toujours sur la rapidité du lièvre.
Une relation platonique
Le travail à l’établi de Debora ne ressemble en rien à un long fleuve tranquille. Au quotidien, l’émailleuse est confrontée à des sentiments contradictoires, oscillant entre jubilation et frustration: «humainement, notre profession est passionnante, mais aussi très ambivalente», admet-elle. «C’est presque une relation platonique: on poursuit quelque chose que l’on n’atteindra jamais totalement. La matière décide parfois pour nous. Elle oblige à l’humilité.»
Le sourire aux lèvres, Debora démystifie immédiatement son talent: «On peut planifier, numéroter les zones, définir des stratégies d’application», explique-t-elle. «Mais à la cuisson, la pièce répond. Elle surprend. Depuis le premier coup de pinceau, tout le processus est une suite ininterrompue de risques.» Cette modestie n’étonne pas vraiment; c’est un trait commun chez les artisans d’art en horlogerie. Souvent invisibles aux yeux des collectionneurs, ces artisans de l’ombre évoluent pourtant au cœur de l’écosystème horloger. Alors que les ateliers d’émaillage s’étoffent au sein des manufactures horlogères, ces dernières continuent de collaborer avec des artisans externes, autant pour diversifier leurs sources d’approvisionnement que pour se rapprocher de talents indépendants. Les offres d’emploi ne tardent alors pas à surgir.
Debora, elle, choisit une autre voie: celle de l’indépendance. Elle franchit son Rubicon en 2022 avec Francisco Morales, son compagnon et émailleur expérimenté, en décidant de fonder leur propre atelier d’émaillage.
Installée avec cinq autres émailleuses dans un appartement mansardé lumineux à Nyon, Debora pondère sa réponse à notre question: «Si je devais me définir, je dirais: peintre miniaturiste.» Elle poursuit: «Le mot «peintre» est important pour moi. Il relie mon travail à mon parcours aux Beaux-Arts. L’émail me permet de peindre, mais le terme d’émailleur reste plus abstrait pour beaucoup. Je tiens à ce que l’on comprenne la dimension artistique et picturale de mon travail.»
Ainsi, si l’Atelier Miniare pratique aussi les autres techniques traditionnelles de l’émaillage, cloisonné, grisaille, champlevé ou paillonné, Debora rappelle que sa «sensibilité reste profondément liée à la peinture miniature.»
Sans certificat fédéral de capacité dédié à l’émaillage, l’apprentissage de ce métier d’art se construit peu à peu, au gré des opportunités proposées en atelier. La pratique et l’observation se révèlent essentielles pour tout débutant, des qualités que Debora a su développer au fil d’un parcours singulier.
Une intensité presque obsessionnelle
En 2012, celle qui voue aujourd’hui une grande admiration à l’émailleuse Anita Porchet ne sait pas encore qu’une journée d’essai chez le cadranier Stern Création va, selon ses propres mots, «lui ouvrir les portes d’un univers dont elle n’avait pas conscience»: celui de l’artisanat d’art en horlogerie. Diplômée des Beaux-Arts de l’université de Malaga – ville d’origine du peintre Pablo Picasso – elle décroche le poste d’émailleuse dans l’atelier de Dominique Baron (1967-2012), ce qui lui offre l’occasion de revenir dans sa Genève natale. «La première année, je me suis investie avec une intensité presque obsessionnelle », avoue-t-elle. «Je voulais absolument conserver ce poste et rester en Suisse. J’avais besoin de m’ancrer quelque part.»
Christophe Blandenier l’accueille trois ans plus tard pour renforcer le tout nouvel atelier d’émaillage: «Avec ma collègue Clotilde, nous avions une grande liberté d’expérimentation. Cela m’a permis de déconstruire les apprentissages très structurés de mes débuts et d’explorer différentes huiles, matières et fondants, en cherchant nos propres solutions.»
Parallèlement, Debora s’inscrit à un programme de maîtrise en études muséales et effectue son stage au Musée international d’horlogerie de La Chaux-de-Fonds. Le coup de foudre est immédiat. Elle se souvient d’avoir « manipulé des pièces anciennes, parfois datées du 16ème siècle, dont les couleurs demeuraient vibrantes». Elle réalise alors «la portée historique de l’émaillage et la valeur de cet héritage». À l’instar des meilleurs horlogers indépendants, qui ont forgé leur maîtrise technique en réparant des horloges de divers horizons, Debora s’imprègne des ouvrages historiques traitant des techniques de l’émail. Pour l’exposition «Éclats de verre», elle conçoit une œuvre originale: un cadran en émail grisaille orné d’une abeille, que le Musée choisit d’acquérir.
Peut-être bousculés par les confinements successifs, et se sentant «légitimes après dix années dédiées à l’émaillage», Debora et Francisco ouvrent en 2022 l’Atelier Miniare. «L’indépendance est merveilleuse», partage-t-elle. «Elle permet une liberté dans le choix des matériaux et des techniques. La recherche ne cesse jamais.»
Tout feu, tout flamme
Pour l’amateur d’horlogerie comme pour celui qui s’intéresse à l’émail, le lexique peut parfois prêter à confusion. En quoi consiste l’émail grand feu? La peinture miniature est-elle une forme d’émaillage? Quelle est la spécificité de l’émail genevois?
L’émaillage, tout comme le cristal, fait partie des arts du feu. La cuisson fixe la couche d’émail appliquée sur du cuivre ou de l’or, comme le précise Debora: «Le terme ‘grand feu’ est important. Il permet de distinguer notre pratique d’autres techniques qui utilisent des résines, laques ou céramiques hybrides. Pour moi, le grand feu signifie une matière vitrifiée à haute température – entre 700 et 900 °C – composée principalement de silice et d’oxydes métalliques.»
En cela, la peinture miniature est bel et bien une technique d’émaillage: la matière première utilisée, l’émail, est identique, tout comme les procédés de cuisson. Toutefois, la différence avec ses consœurs – cloisonné, champlevé ou plique-à-jour – réside dans le liant utilisé, un liquide qui permet d’agglomérer les grains d’émail lors de l’application. On utilise de l’eau déminéralisée ou, mieux encore, distillée pour toutes les techniques d’émaillage, à l’exception de la peinture miniature sur émail. Dans ce cas, comme le détaille Debora, «la poudre d’émail est broyée très finiment sur plaque d’agate et mélangée à une huile – lavande, lys, girofle, terpinéol… Le choix de l’huile influence la fluidité, le temps d’évaporation et la stabilité du grain.»
Enfin, dans la tradition de l’émail genevois, une dernière couche d’émail translucide protège la peinture miniature. Ce fondant conserve toute l’intensité et la profondeur des couleurs. On qualifie ainsi souvent l’émail genevois d’«émail sous fondant ». Selon Debora, son rôle est crucial: «Il ne s’agit pas d’une simple couche finale. Il doit être appliqué en fines couches successives, sinon des microbulles apparaissent et la translucidité est compromise.»
Le modèle Escale au Mont Fuji de Louis Vuitton (2026), déjà évoqué en introduction, incarne la puissance évocatrice de la peinture miniature. Debora nous révèle les étapes de sa conception, depuis le choix des vingt-trois émaux, de translucides à opaques et transparents, aux trente-cinq passages au four. Des chiffres atypiques qui masquent pourtant les nombreuses difficultés rencontrées. L’eau, au premier plan, est ainsi suggérée grâce à l’application d’une feuille d’argent sous les émaux. Cependant, comme nous l’explique Debora, «la feuille très délicate se déchire facilement, il est donc essentiel de la manipuler avec beaucoup de soin. De plus, l’argent réagit facilement avec l’émail, ce qui peut modifier la couleur.» Quant à l’élément central du cadran – le mont Fuji – réalisé en peinture miniature, «certaines zones se fondent volontairement avec le fond, afin de préserver une impression légère et éthérée fidèle à l’esprit du motif naturel». Enfin, le fondant de finition est poli miroir afin d’accentuer les profondeurs et renforcer la transparence.
L’art et la matière
«Nous travaillons aujourd’hui avec plus d’une centaine de couleurs, explique Debora. N’ayant pas hérité d’un stock existant, nous avons constitué notre palette. Nous avons acheté, testé, broyé et classifié chaque couleur. Certaines deviennent translucides après cuisson, d’autres révèlent leur profondeur après plusieurs passages au four.» Là réside probablement le plus grand secret de Debora et de son atelier: une maîtrise parfaite des couleurs et de leur comportement au four.
Dans la réserve, une multitude de pots en verre ressemblant aux confitures de notre enfance s’alignent sagement. Sur chacun d’eux, une pastille d’émail cuit indique la tonalité précise de l’émail en poudre qu’il renferme. Plus loin, on découvre plusieurs plaques de cuivre rondes et rectangulaires recouvertes d’émaux colorés déjà vitrifiés, autant de palettes dont chaque référence renvoie aux petits pots de confiture.
Une organisation rigoureuse, fruit de centaines d’heures de tests. Dès la Renaissance, des peintres comme Fra Angelico se singularisent en broyant eux-mêmes leurs pigments. Derrière la vivacité de leurs fresques se cachent des mois de recherche. Debora connaît son histoire de l’art.
Les poils du chien Taco, dans la montre Hermès Arceau Jour de Casting (2025) illustrent merveilleusement cette maîtrise des couleurs. Les dégradés et la finesse des traits engagent le regardeur. L’effet est si saisissant de réalisme que l’envie nous prend de caresser Taco. Son tendre regard bleuté, réalisé en émail cloisonné, renforce la scène. Quel splendide exemple de dialogue entre peinture miniature et émail cloisonné !
Épilogue
Notre rencontre avec l’équipe Miniare et ses deux cofondateurs, Debora et Francisco, nous a permis d’en apprendre davantage sur l’art de l’émail, un métier ancestral aujourd’hui en pleine effervescence. Preuve en est: à Morez, dans l’Arc jurassien français, une formation technique dédiée à l’émail a été mise en place pour transmettre ce savoir-faire. Selon Debora: «Ce métier ne donne pas immédiatement du plaisir. Il faut des années avant d’en saisir la profondeur. Ce qui m’anime profondément, c’est la recherche: mélanger, tester, explorer de nouvelles combinaisons. Dans ce métier, il n’y a pas de fin possible.»
Avis aux amateurs!


