20 ans à peine, Aymeric Peters parle déjà de son futur atelier. Il ne rêve pas d’un poste dans une grande manufacture ni d’un plan de carrière à cinq ou dix ans. Le jeune Belge imagine plutôt quelques machines installées chez lui, de petites séries, des clients choisis et, à terme, des montres qu’il aurait lui-même envie de porter.
À ses côtés, Arthur Choquet, étudiant à Rennes, parle conception 3D, automates, systèmes de cames et transferts de technologies vers l’horlogerie. Il veut chercher ailleurs des solutions mécaniques que l’industrie n’a peut-être pas encore pensé à importer.
Tous deux sont représentatifs des aspirations de leur génération, à une époque marquée par un nouvel âge d’or de l’horlogerie artisanale et indépendante. Tous deux sont doués, prometteurs, et leur talent a été récompensé cette année.
En juin, à la Maison des Métiers d’Art de Cartier à La Chaux-de-Fonds, Aymeric Peters a remporté le premier prix dans la catégorie des apprentis du Prix Cartier des Talents Horlogers de Demain avec Silence Choisi. Arthur Choquet s’est imposé chez les techniciens avec Un Instant. Le thème de cette 28ème édition – «Changeons d’équilibre: lisons et appréhendons le temps autrement» – leur demandait de partir d’un mouvement de pendulette pour remettre en question la manière dont nous lisons l’heure.
Silence Choisi
Chez Aymeric Peters, les aiguilles restent figées à six heures. Pour connaître l’heure, il faut prendre une clé et réveiller le mécanisme. Les aiguilles rejoignent alors leur position réelle. Le jeune horloger détourne ici des principes empruntés au chronographe et à la rattrapante pour donner au propriétaire le choix de faire apparaître – ou non – le temps.
Laiton, bois, proportions classiques: Aymeric Peters affiche son goût pour les montres des années 1950 et les formes sobres. Cette contradiction apparente entre facture traditionnelle et mécanique décalée dit beaucoup de sa démarche.
«Les montres que je veux faire plus tard, ce sont des montres que je veux porter», explique-t-il. Autrement dit, pas question de créer en fonction d’un brief marketing. Il veut commencer par ses propres goûts. L’idée de Silence Choisi lui est d’ailleurs venue presque immédiatement. Après une première esquisse rappelant une pendule mystérieuse Cartier, il dessine le soir même une nouvelle proposition. Elle changera très peu jusqu’à l’objet final.
Un Instant
Avec Un Instant, Arthur Choquet part davantage d’un univers visuel. Paris, les façades haussmanniennes, les luminaires urbains et l’histoire de Cartier structurent une pendulette dont la mécanique met en scène un équilibre instable.
À Rennes, son cursus mêle horlogerie, design, images de synthèse, vidéo et recherche artistique. Il parle de ses projets comme un designer industriel autant que comme un horloger. Son prochain mémoire portera sur «l’extravagance», avec des recherches autour de la compression, de l’expansion ou de l’écart à la norme.
Mais ce sont surtout les automates qui l’attirent. Lors de ses stages, Arthur Choquet travaille sur la conception mécanique, l’optimisation de mouvements et les rendus 3D. Son idée à long terme est simple: aller chercher dans d’autres disciplines des systèmes d’assemblage, de cames ou de transmission pour voir ce qu’ils pourraient apporter à l’horlogerie. Pas nécessairement pour la révolutionner, précise-t-il, mais pour ouvrir d’autres pistes.
«Pas un prix marketing»
Les deux œuvres sont évocatrices d’une grande poésie artisanale. Et les deux discours ont un point commun assez frappant: aucun des deux jeunes hommes ne semble considérer l’entrée dans une grande marque comme la destination évidente.
Aymeric Peters est même explicite. Gravir les échelons au sein d’une grande structure ne l’intéresse guère. L’indépendance, les petites séries et une plus grande maîtrise de son travail l’attirent davantage. À partir de septembre, il prévoit de commencer à constituer son propre parc de machines en Belgique et de développer ses projets en parallèle de son activité d’horloger. On sent l’influence que semble exercer la génération dorée de jeunes horlogers indépendants à succès – les Rexhep Rexhepi, Simon Brette ou Theo Auffret – quant aux ambitions de cette «nouvelle vague».
Il serait facile d’y voir un paradoxe: Cartier organise un concours pour les jeunes horlogers et distingue précisément des profils qui rêvent de travailler ailleurs – et d’abord pour eux-mêmes.
Pour Karim Drici, Chief Operating Officer de Cartier, ce paradoxe n’existe cependant pas: «Ce n’est pas un prix marketing ou commercial», insiste-t-il. Le but n’est ni de récupérer les idées des candidats, ni d’en faire un vivier fermé de futurs salariés Cartier. «C’est une plateforme pour eux.» Certains anciens lauréats travaillent aujourd’hui chez Cartier ou dans le groupe Richemont, d’autres ont rejoint des maisons concurrentes. «Mais ce sont eux qui choisissent. Nous n’imposons rien.»
Créé en 1995, le Prix a déjà accueilli quelque 2’000 candidats. Initialement réservé aux apprentis horlogers, il a été élargi depuis 2024 aux techniciens en microtechnique.
Pour Karim Drici, son principe n’a pourtant pas changé. Cartier aide des écoles, finance ou met à disposition du matériel et soutient plus largement les métiers, souvent sans mettre son nom en avant. Le mot qu’il utilise pour décrire cette politique? «Générosité».
Il y a évidemment aussi un intérêt industriel. La relève est un enjeu vital pour les manufactures. Mais la Maison affirme vouloir soutenir un écosystème plutôt que simplement sécuriser ses recrutements.
Grand pouvoir d’attraction
Le changement générationnel est en tout cas visible. Cartier constate une augmentation des demandes pour ses propres formations. Son Institut Horlogerie accueille une cinquantaine d’apprentis par an et les candidatures progressent. Karim Drici y voit notamment une réaction à l’omniprésence du numérique: certains jeunes cherchent désormais des métiers tangibles, manuels, où le résultat du travail est «concret»... et poétique.
Mais ceux qui arrivent aujourd’hui dans ces formations ne ressemblent plus tout à fait aux profils d’il y a vingt ou trente ans. Ils suivent les indépendants sur Instagram, visitent leurs ateliers, observent leurs méthodes de production et disposent d’une représentation beaucoup plus immédiate de ce que signifie lancer sa propre marque. Aymeric Peters cite ainsi directement des jeunes ateliers indépendants comme références et raconte combien la proximité générationnelle rend leur parcours crédible à ses yeux.
80 heures pour apprendre à décider
Arnaud Carrez, Directeur Marketing de Cartier, insiste sur le caractère collectif du Prix. Les pièces portent un nom, un auteur et un classement, mais leur fabrication repose souvent sur un dense réseau: enseignants, mentors, camarades de classe, spécialistes d’autres métiers. Certains candidats d’une même classe se sont même entraidés alors qu’ils étaient concurrents sur le Prix. Cette capacité à mettre en commun des savoir-faire fait directement écho, selon lui, à la culture de Cartier.
La contrainte du concours rend cette coopération presque indispensable. Les finalistes ne disposent que de quatre-vingts heures réparties sur trois mois pour concrétiser leur pièce. Au vu de cette contrainte, Karim Drici se dit frappé non seulement par le niveau technique des objets, mais également par la poésie et le récit que les jeunes parviennent à construire autour d’eux.
Aymeric Peters a utilisé sans complexe l’impression 3D pour raccourcir les cycles de prototypage. Certaines solutions ont été adaptées à partir de mécanismes existants plutôt que développées depuis zéro. L’enjeu n’est pas de glorifier le temps passé à l’établi, mais d’arriver à une solution fonctionnelle dans le délai imposé.
Arthur Choquet souligne quant à lui que l’exercice apprend aussi à commander, relancer, trouver un fournisseur et organiser le travail des autres. En clair, à passer de l’étudiant au chef de projet.
Ce mélange entre artisanat, ingénierie et création se retrouve à quelques mètres de là, dans la Maison des Métiers d’Art où s’est tenue la cérémonie. Quelque 120 personnes y travaillent aujourd’hui. Des jeunes en apprentissage côtoient des artisans disposant de plusieurs décennies d’expérience. L’idée, explique Karim Drici, est de réunir des profils très techniques et d’autres plus créatifs afin de provoquer des croisements entre horlogerie, métiers d’art et nouvelles technologies. Cartier parle de «juste équilibre entre artisanat et technologie». Les deux lauréats pourraient servir d’illustration à cette formule.
Les créations de cette édition doivent voyager dans plusieurs boutiques avant de rejoindre le Musée international d’horlogerie de La Chaux-de-Fonds. La Maison veut aussi entretenir une communauté d’anciens candidats et de lauréats et leur ouvrir certains de ses studios et ateliers. Le Prix lui-même continue d’évoluer. Cartier en parle davantage qu’il y a dix ou quinze ans et élargit progressivement son périmètre géographique.
Prochaine étape: la joaillerie
La prochaine évolution sera importante: la joaillerie rejoindra le dispositif. Les deux disciplines devraient dialoguer autour d’un même thème lié à la faune, territoire historique de Cartier. Le choix des pays, l’accès aux matières et les modalités pratiques sont encore en cours de définition, mais l’ambition est claire: créer en joaillerie l’équivalent de ce laboratoire destiné depuis trente ans aux jeunes horlogers.
Le mouvement est révélateur. En 1995, le Prix participait surtout à une problématique de transmission professionnelle. En 2026, cette mission demeure, mais le contexte a changé. Les jeunes arrivent avec Instagram, la 3D, une culture du design, des modèles entrepreneuriaux et une connaissance beaucoup plus directe de l’horlogerie indépendante. Ils ne veulent pas seulement apprendre à fabriquer une montre correctement. Ils veulent décider de ce qu’elle doit être.
Aymeric Peters rêve de petites séries et d’un atelier en Belgique. Arthur Choquet veut faire dialoguer automates, conception et horlogerie. Ni l’un ni l’autre ne sait exactement où il sera dans dix ans. Mais Cartier leur aura donné une plateforme pour forger une partie de leur destin.


