ondée en 1957, Casio a eu une vie avant les montres. Et elle continue d’en avoir une à côté de l’horlogerie – dans l’électronique, la machine-outil ou les instruments de musique. L’un de ses derniers produits-phares est d’ailleurs le Moflin, un charmant robot-compagnon doté d’intelligence artificielle pour interagir émotionnellement avec son utilisateur. Et qui n’a pas eu un piano Casio à la maison? Cette diversité des activités lui permet aujourd’hui d’afficher un chiffre d’affaires de plus de 260 milliards de yens (1,66 milliard de dollars) et d’employer quelque 8’300 collaborateurs.
-
- Le siège mondial de Casio à Tokyo
Mais l’horlogerie prend une place toujours plus importante dans le mix de produits de Casio. Face aux assauts de la montre connectée, à laquelle elle semblait particulièrement vulnérable, la marque résiste d’ailleurs mieux que ce que l’on aurait pu anticiper. Cela à la fois à travers des créations labellisées Casio Vintage, qui connaissent un grand succès auprès des nouvelles générations en exerçant un pouvoir de séduction rétrofuturiste sans pareil, et avec le produit phare G-Shock, devenu une marque à part entière.
-
- La Casiotron, la première montre de l’histoire de Casio, est lancée en novembre 1974 au Japon et publiée dans Europa Star dès 1975, comme l’illutre cette annonce de l’une de nos archives.
- ©Archives Europa Star
Aujourd’hui, les montres représentent plus de 60% des revenus totaux du groupe Casio. Il s’agit de son principal moteur de profit, compensant d’ailleurs les difficultés économiques rencontrées par les autres activités (Consumer, System Equipment, Others).
-
- La G-Shock nano, montre-bague à la miniaturisation extrême, le nouveau phénomène de la marque qui reflète à la fois ses capacités d’innovation et son sens du style.
Ce groupe s’est toujours distingué par sa capacité à démocratiser les technologies, de la première calculatrice compacte entièrement électrique aux appareils photo numériques, fidèle en cela à son double slogan, la «créativité» et la «contribution» (à la société, faut-il entendre). Sa raison d’être est d’ailleurs de «mettre l’émerveillement à portée de main» (“through the power to put wonder at hand, bring new levels of joy to lives one by one”. Une philosophie loin de la recherche toujours plus poussée d’exclusivité de l’élitiste horlogerie suisse, où les volumes s’amenuisent comme peau de chagrin et où le prix moyen explose.
-
- Arrivée à Yamagata, le coeur industriel de Casio au Japon, son «usine-mère»: si une innovation passe les tests ici, elle pourra être déclinée dans tous les sites de la marque à travers le pays. Ici sont fabriqués les modèles les plus haut de gamme de la marque, sur la Premium Production Line.
L’un des produits les plus recherchés («sold out» au Japon comme à l’international) de cette démocratie à portée de main – ou de doigt dans ce cas-là – est la très ludique G-Shock nanosortie en novembre 2025, une bague-montre impressionnante de miniaturisation, interprétation ultra-compacte de l’iconique série 5600, que l’on peut enfiler à l’annulaire… comme une vraie déclaration d’amour à Casio!
Réduite à environ un dixième de la taille du modèle original, la G-Shock nano reproduit fidèlement les proportions esthétiques de la DW-5600 tout en conservant les fonctions essentielles: étanchéité 20 bar, résistance aux chocs, éclairage LED, heure mondiale. Le projet illustre l’approche Casio: ingénierie audacieuse, créativité ludique, accessibilité et volonté de se distinguer hors des codes traditionnels.
De Yamagata au monde: la méthode Casio
Malgré tout, Casio n’est pas imperméable aux évolutions globales de l’industrie horlogère et vit aussi une forme de montée en gamme – mais sous sa facette la plus industrielle. C’est dans la province de Yamagata, plus précisément dans la paisible ville de Higashine au nord du Japon, que cette philosophie prend une dimension particulièrement concrète.
Yamagata Casio n’est pas une simple unité d’assemblage. Il s’agit de l’«usine mère» du groupe, chargée de développer et de diffuser le savoir-faire industriel vers les autres sites, tout en restant le lieu exclusif de production des modèles les plus haut de gamme.
En 2018, Casio y a inauguré le bâtiment G, entièrement dédié à la fabrication horlogère. On y trouve un continuum industriel intégré, de la conception des moules à l’usinage ultra-précis à l’échelle nanométrique, jusqu’à l’assemblage final. Les lignes de production fonctionnent en partie en continu sur 24 heures, tandis que les montres haut de gamme sont assemblées sur une ligne spécifique répondant à des normes de propreté de classe ISO 5, un niveau généralement associé à l’industrie des semi-conducteurs plutôt qu’à l’horlogerie.
Cette rigueur industrielle soutient la montée en gamme engagée notamment autour de G-Shock, la marque qui a redéfini la notion de robustesse en 1983 avec la DW-5000C et son concept d’«Absolute Toughness». Aujourd’hui, G-Shock couvre un large spectre, des modèles en résine d’entrée de gamme jusqu’aux références MR-G en titane, intégrant aussi des techniques traditionnelles japonaises et des finitions sophistiquées.
-
- La MRG-B5000HT, édition limitée remarquable, se distingue par son savoir-faire exceptionnel en matière de travail du métal. Chaque montre est dotée d’une lunette et d’un bracelet martelés à la main par un maître de la technique traditionnelle du martelage «tsuiki», qui leur confère un motif en relief unique.
Les derniers exercices trimestriels ont confirmé la solidité de la demande pour les versions «full metal» GMW-B5000, ainsi que pour des pièces plus exclusives comme la MRG-B5000HT, fusion de savoir-faire artisanal et d’ingénierie contemporaine, écoulée rapidement malgré un positionnement prix proche du million de yens.
La stratégie de Casio repose aujourd’hui sur un contrôle industriel domestique intégral, une architecture de marque structurée entre G-Shock et Casio Watch, une forte discipline financière et une capacité à explorer de nouveaux territoires, qu’il s’agisse de co-création avec l’intelligence artificielle ou d’expériences virtuelles.
«L’innovation doit contribuer à la société en général»
C’est dans ce contexte - entre indépendance industrielle, ambition technologique et affirmation premium - que nous avons rencontré le CEO Shin Takano, dans les derniers étages de la haute tour qui constitue le siège international de Casio à Tokyo, afin d’évoquer la trajectoire du groupe, son positionnement et sa vision du «premium» à la manière Casio.
-
- Notre entretien au sommet de la tour Casio avec le CEO Shin Takano, réalisé à Tokyo en janvier 2026.
Europa Star: Avant de nous tourner vers l’avenir, j’aimerais revenir sur les cinq dernières années. Depuis le covid, le monde a changé très rapidement, en particulier dans l’industrie horlogère: succès de la montre connectée d’Apple et des groupes technologiques d’un côté, de la montre haut de gamme suisse de l’autre. Comment Casio s’est-elle adaptée à ces changements?
Shin Takano: Au cours des cinq dernières années, notre activité au sein du groupe a visé à nous concentrer toujours davantage sur nos piliers principaux, à commencer par l’horlogerie. Dans le segment des montres, notre priorité a été de renforcer la présence mondiale de notre marque et son activité en ligne. Nous nous sommes concentrés sur l’expansion de nos séries phares et le renforcement de leur identité.
Par exemple, en ce qui concerne G-Shock, nous avons redynamisé des modèles emblématiques tels que la série GMW entièrement métallique. Nous voulions revenir aux racines de G-Shock, à savoir la robustesse et la résistance aux chocs, et nous assurer que cette marque reste forte et pertinente.
Parallèlement, nous avons développé d’autres gammes telles que la série Casio Vintage, qui séduit non seulement les fans traditionnels de G-Shock, mais aussi un public – notamment européen – plus large et sensible à la mode. Nous avons également introduit des concepts innovants tels que la montre-bague G-Shock Nano, qui offre une nouvelle façon d’apprécier les montres.
Sur le plan géographique, nous avons renforcé notre présence en Asie, en particulier en Inde, et amélioré notre e-commerce et l’expérience client en ligne. Nous avons également renforcé nos capacités de production, en consacrant de nouvelles installations spécifiquement à l’horlogerie et en mettant l’accent sur la valeur du «Made in Japan».
Les derniers résultats financiers suggèrent que si les ventes globales sont stables, la rentabilité s’est améliorée. Plus que la croissance des volumes, la rentabilité est-elle désormais votre principale priorité?
Oui, la rentabilité est essentielle. L’activité horlogère représente plus de la moitié du chiffre d’affaires total de Casio, elle est donc un moteur essentiel de notre performance. Nous analysons attentivement chaque marché et ajustons notre gamme de produits en conséquence. La rentabilité ne consiste pas seulement à augmenter les ventes, mais aussi à gérer efficacement les coûts et à s’assurer que chaque gamme de produits fonctionne bien sur son marché respectif.
Pouvez-vous expliquer la philosophie qui sous-tend la différenciation entre G-Shock et Casio?
G-Shock est synonyme de robustesse ultime, d’innovation et de forte personnalité. Nous continuons à proposer de nouveaux modèles, ainsi que des concepts de design ancrés dans la culture japonaise. G-Shock explore également l’innovation haut de gamme, des technologies d’affichage avancées aux matériaux de pointe.
Casio Watch, de son côté, met l’accent sur un design raffiné, un charme vintage et l’accessibilité. Nous créons des modèles en collaboration avec des marques et des franchises de la culture pop, comme la marque de mode A.P.C. et le film Back to the Future. La gamme Casio Vintage, en particulier, a trouvé un écho très favorable auprès des consommateurs jeunes et soucieux de leur style.
-
- Faisant suite à la première montre à mouvement mécanique lancée dans l’histoire de Casio l’an dernier, ce nouveau modèle Edifice EFK-110, tout juste présenté, allie mouvement automatique, esprit sportif et esthltique typiquement japonaise, pour 279 euros.
2025 a été une année historique pour Casio: elle a vu l’introduction de votre première montre automatique, l’Edifice EFK-100 Automatic. Cela a marqué un tournant. Quelle était la stratégie derrière ce lancement?
Edifice a toujours été associé aux sports mécaniques et à la précision. L’introduction d’un mouvement automatique était une évolution naturelle.
Pour une entreprise forte de 50 ans d’expérience dans l’horlogerie, l’entrée dans le segment mécanique était significative. L’EFK allie savoir-faire mécanique, design sportif et matériaux avancés.
L’accueil a été très positif, en particulier parmi les clients qui apprécient le savoir-faire artistique des montres mécaniques. Cela nous donne une nouvelle compétitivité sur le marché, et nous continuerons à explorer les opportunités dans ce segment.
-
- «Casio Automatic»: une nouvelle ère s’ouvre pour le fabricant japonais traditionnellement associé au quartz, qui investit désormais le champ de l’horlogerie mécanique.
Comment adaptez-vous votre gamme de produits en fonction de chaque région?
Nous nous adaptons en fonction de la maturité économique, des préférences des clients et des tendances culturelles.
Sur les marchés matures tels que l’Europe, les États-Unis et le Japon, G-Shock reste une priorité.
Sur les marchés en développement, nous mettons l’accent sur les modèles Casio accessibles, permettant aux clients d’entrer dans notre univers. L’idée est d’évoluer avec le client, des produits d’entrée de gamme aux segments plus haut de gamme.
L’innovation a toujours fait partie de l’ADN de Casio. Quelles sont vos principales priorités en matière de R&D aujourd’hui?
Depuis que je suis devenu président, j’ai placé la R&D au centre de notre organisation. Elle me rend désormais directement compte.
L’innovation ne concerne pas seulement la technologie, mais aussi la manière dont celle-ci contribue à l’entreprise et à la société en général.
Nous explorons de nouveaux matériaux, des processus de conception assistés par l’IA et des concepts d’usines intelligentes. Par exemple, nous combinons des idées générées par l’IA avec la sensibilité humaine dans la conception des montres. Il s’agit d’une collaboration entre la technologie et la créativité.
En matière de production, nous augmentons l’automatisation et améliorons l’efficacité de nos installations, que ce soit au Japon, en Chine ou en Thaïlande. Yamagata reste notre principale usine japonaise pour les modèles haut de gamme, où le savoir-faire à la fois industriel et artisanal est essentiel.
Face à l’augmentation des barrières commerciales et des droits de douane, en particulier aux États-Unis, comment Casio réagit-elle?
Nous devons examiner la structure totale des coûts, et pas seulement les droits de douane. La production est déjà diversifiée entre le Japon, la Chine et la Thaïlande.
Nos décisions d’investissement sont guidées non seulement par des considérations de coût, mais aussi par la valeur de la marque et l’attrait pour les clients. La réduction des coûts est importante, mais le maintien de la force de la marque est essentiel.
Comment abordez-vous la «premiumisation», en particulier avec des projets comme MR-G ?
MR-G représente l’expression haut de gamme de G-Shock. Nous continuerons à explorer le segment supérieur, mais sans perdre notre positionnement unique: robustesse, innovation et fonctionnalité.
La «premiumisation» ne se résume pas à des prix plus élevés, elle consiste à offrir une valeur distinctive.
Rationalisez-vous la distribution et vous concentrez-vous davantage sur la vente directe aux consommateurs?
Nous renforçons les liens directs avec les clients grâce au e-commerce et aux boutiques appartenant à Casio. Cependant, les stratégies de distribution varient selon les marchés.
Dans certaines régions, une approche mono-marque fonctionne mieux; dans d’autres, la vente au détail multimarque reste importante. La flexibilité est essentielle.
Comment définiriez-vous l’esprit de Casio?
Notre esprit fondateur est «Créativité et contribution». Cela signifie créer de la valeur pour la société grâce à l’innovation.
Lorsque la G-Shock a été lancée, les montres étaient considérées comme fragiles. Nous avons changé cette perception et élargi le marché des montres numériques.
G-Shock incarne la robustesse et l’esprit «ne jamais abandonner». Casio se concentre sur la fonctionnalité au quotidien, le design et la pertinence culturelle.
Quels sont vos principaux objectifs stratégiques pour les cinq prochaines années?
Tout d’abord, nous allons renforcer encore davantage nos deux marques principales: G-Shock et Casio.
Pour G-Shock, nous continuerons à faire évoluer le concept de robustesse, tout en nous développant dans le domaine du lifestyle et en introduisant de nouvelles occasions d’utilisation. Pour Casio, nous clarifierons l’architecture de la marque et optimiserons la communication, le design et la promotion.
Nous continuerons également à développer Edifice et à explorer de nouveaux concepts tels que la montre-bague.
Au niveau de l’entreprise, nous continuerons à investir dans les montres, le secteur de l’éducation et l’innovation afin de maximiser la valeur à long terme.
Casio va-t-elle s’orienter davantage vers l’horlogerie haut de gamme ou vers une approche plus «lifestyle»?
La technologie reste au cœur de Casio. Même si le design et la mode sont importants, notre fondement reste l’innovation technologique.
Notre singularité réside dans la combinaison d’une technologie de pointe, d’un design distinctif et d’une valeur accessible. Cet équilibre nous guidera vers l’avenir.
Nous finissions notre séjour chez Casio par une visite de son musée et une rencontre suspendue dans le temps avec Kikuo Ibe, le père de la G-Shock, de retour d’une tournée mondiale. Un mot ressort de la conversation: «kokoro» (心) est un terme japonais fondamental signifiant «cœur», «esprit» ou «âme». Contrairement à la distinction occidentale, il diffère du terme qui désigne l’organe physique. Notre entretien à retrouver bientôt dans Europa Star.


