l suffit de pousser la porte de la boutique de Knot, dans le quartier d’Omotesando à Tokyo, pour se retrouver dans un univers de textures et de matières. Le design épuré et élégant met en majesté un présentoir central avec un nombre impressionnant de bracelets de montre - la grande spécialité de l’atelier japonais.
Ici, le client ne choisit pas seulement une montre: il compose son propre objet, en associant boîtiers, cadrans et bracelets parmi plus de... 100’000 combinaisons possibles. Denim, cuir, tatami, tissu de kimono, cordons kumihimo ou encore matériaux issus de techniques artisanales traditionnelle - le bracelet n’est plus perçu comme un simple accessoire mais une porte d’entrée vers la culture japonaise.
Cette approche est au cœur de la philosophie imaginée par Hiromitsu Endo, fondateur et CEO de la marque. Ancien acheteur professionnel, il n’est pas issu du monde horloger. Pendant des années, il a parcouru l’Allemagne, la Scandinavie, les États-Unis ou l’Italie à la recherche de produits pour divers clients. De ses rencontres avec Sinn en Allemagne, Skagen au Danemark ou encore les fabricants d’équipements professionnels américains, il retient une esthétique fondée sur la simplicité fonctionnelle.
«J’ai découvert le Bauhaus et les designs nordiques. J’y ai vu beaucoup de similitudes avec l’esthétique japonaise: la pureté des lignes, l’absence de décoration superflue, la recherche de qualité avant tout», explique-t-il.
Réinventer le Made in Japan
Lorsque Knot voit le jour en 2014, le contexte est paradoxal. L’image du Japon bénéficie d’un regain d’intérêt international, mais l’industrie horlogère nationale porte encore les stigmates de la mondialisation. Après avoir dominé le monde durant la crise du quartz des années 1970 et 1980, une grande partie de la production s’est progressivement délocalisée vers la Chine.
«Lorsque nous avons commencé, il était difficile de trouver des fournisseurs indépendants capables de produire des composants au Japon. Beaucoup de savoir-faire artisanaux avaient disparu», se souvient Endo.
Le modèle économique choisi par Knot est alors radical: celui d’une distribution directe exclusivement, sans réseau de détaillants, afin de maintenir un rapport qualité-prix accessible tout en soutenant une production locale. Une stratégie aujourd’hui banale, mais pionnière à l’époque dans l’horlogerie japonaise.
Dès l’origine, la marque adopte une vision internationale. «Notre objectif n’était pas seulement de vendre des montres. Nous voulions transmettre la culture japonaise au reste du monde à travers un objet que les gens portent tous les jours.»
Des artisans farouchement indépendants
Le nom de la marque résume cette ambition. «Knot» signifie le nœud, mais aussi le lien. «Il représente les connexions entre les personnes, entre les artisans, entre le Japon et le reste du monde. Notre logo symbolise une poignée de main», explique Endo.
Cette notion de connexion irrigue toute l’entreprise. Knot travaille aujourd’hui avec un vaste réseau d’artisans répartis dans tout l’archipel pour concevoir ses bracelets: experts du tressage traditionne, fabricants de tissus de kimono ou encore de tatami...
La démarche repose souvent sur des rencontres personnelles. Endo évoque notamment Okubo Kunio, artisan spécialisé dans le travail du cuir «sukimo», une technique consistant à créer des motifs complexes et uniques en compressant plusieurs couches de cuir tanné, dont le savoir-faire risque de disparaître avec lui. «Il n’a ni téléphone portable ni compte bancaire. À chaque visite, nous devons lui remettre son paiement en espèces. Il refuse de transmettre certaines techniques. C’est précisément pour cela que nous voulons documenter et valoriser ces métiers.»
Takumi, la vitrine du patrimoine japonais
Cette volonté trouve son expression la plus aboutie dans la collection Takumi, véritable laboratoire des métiers d’art de Knot. Le terme se rapport à l’art d’un «maître artisan» et désigne une série de montres mécaniques dont les cadrans deviennent des supports d’expression pour différentes traditions japonaises.
Laque urushi, incrustations raden (une magnifique technique décorative consistant à travailler finement la couche intérieure irisée de la nacre, puis à la disperser ou l’incruster à la surface d’une laque urushi, ndlr), feuilles d’or chaque édition mobilise un savoir-faire spécifique.
Parmi les plus remarquables figure la récente série Kanazawa Haku, développée en collaboration avec Hakuichi et l’artisane Satomi Miyagi. Sur un fond teinté d’indigo, des fragments de feuilles d’or et de platine sont déposés selon la technique traditionnelle du chirashi, créant des compositions uniques.
Chaque cadran nécessite une quarantaine d’étapes de fabrication. L’équilibre subtil entre hasard et maîtrise constitue la principale difficulté du processus. Le défi consistait à faire coexister l’aléatoire et la précision dans l’espace minuscule d’un cadran. Le résultat est spectaculaire: la lumière joue sur les surfaces métalliques tandis que les reliefs créent une profondeur inattendue pour un objet de cette taille.
Une montre comme point d’entrée
Cette approche positionne Knot dans un segment encore relativement exploré: celui de l’artisanat japonais appliqué à des montres encore relativement accessibles. Les modèles Takumi démarrent autour de 100’000 yens, tandis que les versions chronographes les plus élaborées atteignent 234’000 yens. Mais la marque continue de proposer des modèles à quartz d’entrée de gamme à partir d’environ 10’000 yens et conserve un prix moyen de l’ordre de 30’000 yens.
Les mouvements proviennent principalement de Miyota, Epson ou Time Module Inc., tandis que l’assemblage est réalisé au Japon. Les montres à quartz sont assemblées dans la préfecture d’Ibaraki, tandis que les séries mécaniques premium sont produites à Akita. Les bracelets, véritable spécialité de la maison, sont majoritairement fabriqués dans la préfecture de Miyagi. Aujourd’hui, Knot produit environ 30’000 montres et 60’000 bracelets par an. Les volumes de quartz et de mécanique sont relativement équilibrés, mais la valeur est désormais dominée par les modèles mécaniques.
Selon Hiromitsu Endo, le retour en grâce de l’horlogerie mécanique s’inscrit dans une évolution culturelle plus large. «La photographie est passée de l’argentique au numérique puis au smartphone, et pourtant l’intérêt pour l’argentique revient. La musique a connu le même phénomène avec le vinyle. Les montres suivent une trajectoire similaire.»
Le projet Musubu
Au-delà de l’horlogerie, Knot résume sa mission sous l’appellation Musubu Project, du verbe japonais signifiant «relier» ou «nouer». L’idée consiste à utiliser la montre comme un support de transmission culturelle. Chaque collaboration artisanale permet non seulement de créer un produit mais aussi de raconter l’histoire d’un métier, d’une région et d’un patrimoine parfois menacé.
Cette démarche séduit un public particulièrement diversifié. La clientèle de Knot se répartit aujourd’hui entre 55% d’hommes et 45% de femmes, avec une amplitude d’âge allant de l’adolescence jusqu’aux septuagénaires. «Il n’est pas rare de voir une grand-mère venir personnaliser une montre avec son petit-fils», observe Endo.
Les priorités de la marque sont claires: développer davantage de cadrans inspirés des métiers d’art japonais tout en explorant de nouvelles formes de narration culturelle. Parallèlement, Knot poursuit son expansion au Japon avec l’ouverture de deux à trois boutiques par an.
Si l’entreprise reste prudente sur le plan international, elle constate un intérêt croissant provenant des États-Unis, du Royaume-Uni, du Canada, de Taïwan et de Corée du Sud.
Dix ans après sa création, Knot apparaît ainsi comme bien plus qu’une jeune marque horlogère. À travers ses montres, elle tente de relier et valoriser un écosystème artisanal dispersé, tout en offrant une interprétation contemporaine du Made in Japan. Le pari d’Hiromitsu Endo consiste à faire de chaque montre un vecteur culturel. Et à conforter le pouvoir d’attraction qu’exerce l’artisanat japonais dans le monde entier.


