Le marché horloger japonais


Kikuo Ibe: «Mon rêve est qu’un jour la G-Shock vous accompagne sur une autre planète»

English
août 2026


Kikuo Ibe: «Mon rêve est qu'un jour la G-Shock vous accompagne sur une autre planète»

Dans la villa historique de Toshio Kashio, cofondateur de Casio, transformée en musée au cœur d’un paisible quartier résidentiel de Tokyo, Kikuo Ibe revient sur plus de quarante ans d’histoire de la G-Shock. L’inventeur de la montre la plus résistante du monde évoque les grandes étapes de son évolution, sa philosophie du design, son ambition de faire de la G-Shock un objet toujours plus premium, et imagine déjà son avenir... jusque dans l’espace.

L

e rendez-vous a lieu dans un cadre chargé d’histoire. Nichée dans un quartier résidentiel verdoyant de la banlieue ouest de Tokyo, la villa de Toshio Kashio, cofondateur de Casio, accueille aujourd’hui un musée consacré à l’aventure industrielle de la marque. Le calme du jardin et de son étang contraste avec l’effervescence de la capitale japonaise.

Kikuo Ibe reçoit Europa Star avec la simplicité qui caractérise son parcours. Plus de quarante ans après avoir imaginé une montre capable de survivre à une chute, le père de la G-Shock continue de transmettre sa vision aux nouvelles générations d’ingénieurs et de parcourir le monde à la rencontre des passionnés. Pour lui, la G-Shock n’est pas seulement une prouesse technique ou une icône du design: c’est avant tout «un partenaire au poignet», qui doit donner du «coeur» - kokoro en japonais.

Europa Star: En plus de 40 ans d’histoire, quels ont été selon vous les jalons les plus importants de l’évolution de la G-Shock?

Kikuo Ibe: Le premier jalon, évidemment, c’est la naissance du concept en 1983: créer une montre capable de résister à une chute. À l’époque, une montre était considérée comme un instrument de précision fragile. Nous avons complètement renversé cette idée. Ensuite, l’un des grands tournants a été l’introduction du modèle Full Metal. La G-Shock était née en résine, avec une structure protectrice innovante. Passer au métal représentait un défi immense: comment conserver le concept de résistance absolue avec un matériau perçu comme plus noble et plus traditionnel? Ce projet a demandé beaucoup de temps, mais il a marqué une évolution majeure. Il a permis à la G-Shock d’entrer dans une nouvelle dimension, plus premium, sans trahir son ADN.

La G-Shock a connu d’innombrables variations de design. Pourtant, son identité reste extrêmement forte. Quels sont les éléments clés de sa popularité?

Tout part du concept de toughness – la résistance absolue. Pour rendre une montre véritablement résistante, il fallait oser un design fort, imposant, presque radical. À l’époque, cela n’existait pas. Mais il n’y a pas que la résistance. Il y a aussi le plaisir, le fun. La G-Shock n’est pas qu’un objet technique. Elle procure une sensation. Quand on la porte, elle doit donner de l’énergie, stimuler l’esprit. En japonais, il existe une expression que j’aime beaucoup, kokoro: une idée de stimulation qui fait vibrer le cœur, qui donne un élan intérieur. C’est cette sensation que nous cherchons à créer. Une G-Shock doit donner confiance, inspirer, donner envie d’agir.

Le design multicouche de la G-Shock est devenu iconique: structure protectrice, volume affirmé, 20 bars d’étanchéité… Comment cette identité visuelle est-elle née?

La structure n’est pas décorative. Elle découle directement de la fonction. La construction multicouche, la protection du module, la résistance aux chocs et à la pression – tout cela façonne naturellement le design. Quand nous développons un nouveau modèle, nous ne partons pas d’un style, mais d’une fonction et d’une sensation. Nous réfléchissons à ce que la montre fera ressentir à la personne qui la porte. Si elle donne de l’énergie et de la joie, alors le design est réussi.

Les premières G-Shock ont aussi marqué par leurs couleurs vives, comme le jaune iconique. D’où est venue cette audace?

Là encore, c’était un esprit de défi. Les montres de l’époque étaient sérieuses, souvent métalliques, assez conventionnelles. Nous voulions changer le statut de la montre. Introduire des couleurs vives comme le jaune, le violet, ou faire une montre entièrement blanche, c’était une manière d’exprimer cet esprit rebelle et créatif. La G-Shock n’était pas seulement résistante, elle était aussi joyeuse et expressive. Cette liberté créative fait partie de notre ADN.

Après la résine, le métal, les lignes premium comme MR-G, quelle est votre vision pour l’avenir de la G-Shock? À court et à très long terme?

À court terme, je pense que la G-Shock doit viser l’excellence – devenir le «premium du premium». Cela ne signifie pas seulement un prix plus élevé, mais une valeur exceptionnelle, une qualité irréprochable, un symbole ultime de résistance. À très long terme… pourquoi ne pas imaginer la G-Shock dans l’espace? Nous avons déjà maîtrisé des environnements extrêmes sur Terre. Le futur pourrait être celui de conditions encore plus radicales: températures extrêmes, absence de gravité. J’aime imaginer une G-Shock capable d’accompagner quelqu’un sur une autre planète.

Y a-t-il un matériau dont vous rêvez pour le futur?

Oui. J’aimerais un métal capable de s’adapter à la température. Une montre en métal peut être froide en hiver et chaude en été. Mon rêve serait un matériau qui reste toujours agréable au contact de la peau. Je pense qu’il existe encore beaucoup de possibilités, au-delà des matériaux actuels.

Quel est aujourd’hui votre rôle chez Casio, et comment avez-vous transmis votre vision aux nouvelles générations?

La transmission ne s’est pas faite seulement par des discours. Elle s’est faite à travers le travail quotidien et l’esprit d’équipe. Quand les employés voient l’enthousiasme des fans, les réactions positives, les articles dans la presse, cela devient une source de motivation très forte. Ce sont ces retours du public qui nourrissent l’esprit G-Shock.

Aujourd’hui, je ne suis plus impliqué dans le développement quotidien des produits. Mais je participe à des programmes internes pour partager mon expérience, et je voyage dans le monde pour rencontrer les fans. Je continue aussi à proposer des idées – comme pour la G-Shock Mudmaster – mais les équipes actuelles les développent avec leur propre créativité.

Comment définissez-vous la G-Shock? Est-ce une montre, un objet de mode, un produit high-tech?

C’est une montre fondée sur la performance technologique, mais qui est aussi devenue un objet de mode. Cependant, au fond, je dirais que la G-Shock est un partenaire. Un partenaire au poignet. Elle donne confiance lorsque vous relevez un défi. Si vous voulez gravir une montagne ou entreprendre quelque chose de difficile, la G-Shock vous accompagne.

Face à la montée des smartwatches, comment positionnez-vous la G-Shock?

Les smartwatches sont d’excellents produits. Nous proposons d’ailleurs certains modèles connectés. Mais je ne pense pas que la G-Shock doive devenir une smartwatch au sens strict. Son essence est la résistance dans des environnements extrêmes. Les smartwatches sont avant tout des outils de connectivité et d’information. Je pense que beaucoup de personnes peuvent posséder les deux: une smartwatch pour certaines fonctions, et une G-Shock pour la résistance et l’esprit qu’elle incarne.

En 1983, vous avez validé la résistance de la G-Shock en la jetant du troisième étage d’un immeuble. Comment testez-vous aujourd’hui vos montres?

La philosophie n’a pas changé. Nous avons aujourd’hui des équipements de test extrêmement sophistiqués, mais l’objectif reste le même: garantir qu’une G-Shock puisse résister aux situations réelles que les utilisateurs rencontrent. Elle doit continuer à donner l’heure correctement, quelles que soient les conditions. Peut-être qu’un jour, nous la testerons vraiment dans l’espace.