l y a quatre ans, j’ai rencontré Pierre Jacques (le directeur de De Bethune, ndlr) et nous avons évoqué la possibilité d’une collaboration», relate Jean Arnault, à la tête de l’horlogerie Louis Vuitton, à l’heure de présenter ce projet depuis un pavillon dans l’oasis urbaine de Happo-En à Tokyo. «Il m’a dit qu’il allait essayer de convaincre Denis Flageollet, mais que ce ne serait pas chose aisée…» L’homme de Sainte-Croix, perché sur le balcon du Jura suisse, est un artisan dans toute sa splendeur: indépendant dans son travail comme dans son esprit.
Pourtant, quelques semaines plus tard, le dynamique Arnault et le rugueux Flageollet parviennent à s’entendre. «Parce que j’ai rencontré un passionné, précise le maître de la forge. Et que j’ai apprécié la grande liberté de ce projet, ainsi que la force des équipes de part et d’autre.» Et d’ajouter, compliment rare dans la bouche d’un homme qui n’a pas pour habitude de manier les superlatifs de façon intempestive: «A vrai dire, en 40 ans, je pense que c’est la meilleure collaboration que j’aie pu nouer.»
Mais Jean Arnault n’était pas au bout de ses surprises: «Six mois après le début du projet, alors que nous travaillions sur l’adaptation d’une montre DB25 GMT Starry Varius de De Bethune, Denis me révèle qu’il veut aller plus loin: accompagner ce modèle d’une pendule sympathique!» A mots couverts, l’horloger nous partagera plus tard qu’il avait bien eu cette idée depuis le début de la collaboration, mais qu’il voulait avancer ses pions progressivement. Dans son esprit, les choses étaient claires: ce serait la pendule sympathique ou rien! Tout le caractère de l’horloger dans une formule…
35 ans après…
Rapidement, Jean Arnault et Denis Flageollet s’étaient mis d’accord sur le thème du voyage, ce qui a naturellement conduit au choix du GMT – mais pas n’importe quelle destination: on parle ici de voyage interstellaire, suivant la Voie lactée, en accord avec un thème fondamental chez De Bethune.
Lors de la présentation, une deuxième malle, plus volumineuse, suscite toutes les interrogations: c’est elle qui abrite la pendule LVDB-03 Sympathique Louis Varius. Rappelons ici que ce système a été inventé par Abraham-Louis Breguet en 1795 dans le but de synchroniser automatiquement une montre portable avec une pendule maîtresse plus précise. Pour filer la métaphore stellaire à la De Bethune, la pendule sympathique se veut «port d’attache intergalactique» tandis que la montre part en voyage à travers le cosmos.
Seules cinq pendules de ce type ont été conçues du vivant d’Abraham-Louis Breguet. L’idée fut ensuite reprise et perfectionnée par son fils. Cette pendule a longtemps fasciné Denis Flageollet qui, deux siècles après A.-L. Breguet, joua au début des années 1990 un rôle crucial dans la création d’une version modernisée pour Breguet, transformant la montre de poche initiale en montre tourbillon dotée d’un remontoir à force constante pour une précision accrue.
La Breguet Sympathique No. 1 a resurgi avec fracas l’an dernier lorsqu’elle a été rachetée par François-Paul Journe, qui en était l’un des créateurs, aux enchères chez Phillips pour plus de 5,5 millions de francs. À l’époque, Journe avait créé THA (Technique Horlogère Appliquée) avec Denis Flageollet et Dominique Mouret (Vianney Halter les rejoignant plus tard).
On demande à Denis Flageollet en quoi cette horloge se distingue de celle présentée il y a 35 ans: «Vous savez, je vieillis, j’avais envie de moderniser encore ce concept, c’est un projet très important pour moi. A l’époque, une difficulté était notamment le placement de la montre dans l’horloge sympathique, c’est pourquoi j’ai opté cette fois pour une capsule qui accueille la montre. De plus, celle-ci peut y être placée avec son bracelet, tandis qu’il fallait le retirer à l’époque.»
Dotée d’un calibre à remontage manuel aux 763 composants, intégralement réalisé à l’interne par De Bethune (dont le spiral), d’un double barillet et d’un remontoir d’égalité, la pendule LVDB-03 Sympathique Louis Varius inspirée des chronomètres de marine anciens affiche une déviation journalière de ± 1 seconde. Avec un mouvement pulsant à 18’000 vibrations par heure (2,5 Hz), elle dispose d’une réserve de marche de onze jours.
Selon le principe sympathique, il suffit d’y placer la LVDB-03 Louis Varius pour qu’elle soit automatiquement remise à l’heure et réglée. Une fois installée sur son «berceau», la montre entre en résonance avec la pendule par l’intermédiaire de sa couronne. En 10 heures, le système remonte automatiquement la montre et toutes les deux heures, un mécanisme dédié, logé à l’arrière du garde-temps, recalibre son affichage pour le faire correspondre à la pendule, synchronisant ainsi les deux pièces.
«Revisiter la pendule sympathique, c’est revisiter la riche histoire de l’horlogerie, tout en écrivant un nouveau chapitre pour l’avenir», résume Jean Arnault.
Trois disques pour un paysage changeant
Douze montres seront produites, dont deux seulement accompagnées de leur pendule sympathique (des sets proposés à 4 millions d’euros, la montre seule à 375’000 euros). Les défis étaient immenses: deux machines ont pris feu dans les ateliers de De Bethune lors du traitement des 60 kilos de titane pour parvenir aux quelque 8 kilos de la pendule. «On aurait dit que le tonnerre était entré dans la machine! Heureusement, nous avons des extincteurs automatiques. Personne n’a été blessé, mais il faut savoir que les petits copeaux de titane s’enflamment très rapidement. C’est très impressionnant», relate Denis Flageollet.
Pas moins de 900 heures de gravure artisanale sont requises pour la décoration des trois disques représentant des œuvres du dessinateur belge François Schuiten, un ami de Denis Flageollet: celles-ci mettent en scène des moments d’exploration — un train à vapeur traversant un viaduc à toute vitesse, des montgolfières flottant au-dessus de la savane africaine, des sherpas escaladant des pics escarpés... Leur réalisation a été confiée à la graveuse Michèle Rothen qui a orné ces trois disques d’un diamètre de quelque vingt centimètres, soit un total d’1m80 de gravure! Le disque central est fixe tandis que les deux autres sont en rotation à des vitesses différentes, assurant ainsi un paysage changeant tout au long de la journée.
Toujours dans l’esprit du voyage interstellaire, une marqueterie de météorite, polie et bleuie à la flamme, orne la base de la pendule. «Cette météorite est tombée sur Terre il y a un million d’année après avoir traversé l’espace pendant dix millions d’années. Ce sont des données qui nous fascinent», souligne Denis Flageollet. Le traitement de la malle en titane, qui abrite la pendule, a lui aussi requis un travail de longue haleine.
Dans l’esprit des Lumières, la partie supérieure de la sphère est ornée d’une carte du ciel: la constellation choisie est celle d’Hercule, qui brillait en 1821 à la naissance de Louis Vuitton. Le cadran en titane de la pendule sympathique est le plus important jamais réalisé par De Bethune.
Parmi les multiples défis, relevons également la conception de la glace saphir: «Il n’était pas possible d’utiliser les techniques traditionnelles pour les verres coniques, nous avons dû passer par des fabricants spécialisés en optique», relève Denis Flageollet.
Le design de la pendule LVDB-03 Sympathique Louis Varius s’inspire directement des codes emblématiques de la gamme Tambour de Louis Vuitton. Sur l’anneau des minutes, inspiré de la lunette signature Tambour, les lettres «Louis Vuitton» sont remplacées par douze index. Deux aiguilles triangulaires indiquent les heures et les minutes sur le cadran central, orné de la Voie lactée.
La pendule sympathique LVDB-03 Louis Varius est fixée à son socle par un gyroscope. La pendule peut ainsi être inclinée, à l’image des chronomètres de marine d’autrefois. Dans sa position de référence, elle mesure 310 mm de large, 266 mm de profondeur et 260 mm de hauteur. Une fois inclinée, sa hauteur maximale atteint 313 mm. L’interface de synchronisation – élément clé de la fonction sympathique – est discrètement dissimulée derrière le dôme gravé, situé sur la partie supérieure de la pendule.
Une montre indépendante
Si la pendule sympathique attirait tous les regards lors de la présentation à Tokyo, il n’en faudrait pas pour autant négliger le travail d’une grande subtilité mené sur montre-bracelet la LVDB-03 Louis Varius, avec son boîtier Tambour Taiko habillé du bleu emblématique De Bethune. En titane poli (matériau qui n’avait plus été utilisé par De Bethune depuis 2017), ce boîtier est bleui par oxydation thermique.
Point important: il s’agit de la première montre sympathique spécialement conçue pour voyager loin de sa pendule hôte. Dans les tout premiers modèles, la montre était faite pour être portée brièvement — soit dans une poche, soit au poignet — avant d’être connectée à la pendule sympathique pour être remise à l’heure. Ici, ce lien est entièrement revisité, grâce à une réserve de marche de cinq jours et à des complications orientées sur le voyage.
Autour du cadran, la lunette polie et micro-billée Tambour arbore les douze lettres Louis Vuitton polies. Ornée de la Fleur Monogram emblématique de Louis Vuitton, la couronne, qui sert de point de connexion avec le système sympathique, associe des finitions polies, sablée et brossées-satinées. Les cornes en platine polies à la main contrastent avec le titane bleui du boîtier.
Le fond transparent de la montre révèle le calibre DB2507LV et son inscription «Louis cruises with Denis». Ce mouvement De Bethune à remontage manuel, offrant cinq jours de réserve de marche, affiche les heures et les minutes, un second fuseau horaire (GMT), une indication jour/nuit et une date sautante.
La montre est régulée par un balancier en titane bleui, à courbe terminale plate. Une roue d’échappement en silicium et un système triple pare-chute d’absorption des chocs, une innovation signée De Bethune, affinent encore davantage la performance chronométrique.
Le cadran révèle encore bien d’autres subtiles touches Louis Vuitton, comme ces index polis et chiffres Tambour, ainsi que ces rangées d’étoiles qui s’alignent discrètement pour former les lettres «LV» intégrées à la constellation. Des goupilles d’or blanc sont insérées manuellement, une par une, dans des micro-perforations de dimensions variées, et des feuilles d’or 24 carats sont appliquées par un artisan décorateur des ateliers De Bethune. Autour du cadran, l’indicateur sphérique jour/nuit effectue deux rotations complètes toutes les 24 heures.
Plus de 30 artisans, représentant 10 métiers, ont travaillé sur ce projet double. «Par cette série de collaborations, Jean Arnault a créé une nouvelle dynamique pour l’horlogerie indépendante, souligne Denis Flageollet. Pour ce projet né il y a plus de trois ans, il a fallu retrouver et réinventer certaines techniques anciennes. Travailler ces matériaux, sur ces dimensions, s’est avéré un défi considérable, à la hauteur du résultat.»


