out commence par un refus. «Pendant une année, il n’a pas voulu me recevoir, confie Thibaud Guittard, CEO d’Alto. Finalement il a accepté en me disant: je vous reçois amicalement, mais je refuse toute collaboration.» On lui connaissait une seule opération de ce type, un fameux bolide avec Bugatti. Mais là, les proportions sont différentes. Le paradoxe est évident: comment transposer au poignet l’œuvre d’un artiste dont le langage repose sur le gigantisme, la gravité et l’effondrement?
Puis, en quelques jours, la magie de la rencontre opère et tout bascule (sans mauvais jeu de mots). «Nous lui avons proposé l’idée de passer du monumental à l’intime. On ne peut pas se balader avec une œuvre de Venet… mais peut-être la porter», poursuit celui qui a fondé Alto comme manifeste artistique en horlogerie il y a cinq ans. La discussion s’engage alors autour des processus créatifs, de la monochromie, chère à l’artiste, du choix de la matière – un point très important – et d’un langage réduit à l’essentiel.
Pour Raphaël Abeillon, directeur créatif d’Alto, une fois le projet lancé, le processus de collaboration «se fait très naturellement». L’enjeu: trouver un point d’équilibre entre deux univers sans jamais trahir l’œuvre originale. «J’envoyais une composition, nous en discutions, mais il n’y a jamais eu aucun accroc. Notre objectif était clair et commun: rester fidèle à son langage.»
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- Bernar Venet
Le défi est aussi technique que conceptuel. Comment suggérer, dans quelques centimètres, la puissance volumétrique des arcs et des structures de Venet? Celui-ci a par exemple érigé la plus haute sculpture en métal d’Europe, l’Arc Majeur, inaugurée en 2019 et formée de deux arcs de 20 et 60 mètres qui encerclent l’autoroute près de La Louvière en Belgique, emblématique de son travail sur la monumentalité. «La complexité résidait évidemment dans la miniaturisation, dans le fait de suggérer ce volume spectaculaire sur un espace très réduit», explique Raphaël Abeillon.
Une matière vivante
Pour y parvenir, la matière joue un rôle central. Impossible d’utiliser l’acier Corten emblématique de Venet: trop instable, magnétique, et inadapté à l’horlogerie. Alto développe alors, avec un partenaire à La Chaux-de-Fonds, un alliage de bronze spécifique.
«Nous avons travaillé dans un laboratoire pour trouver le bon alliage, capable d’évoquer son acier sans ses contraintes», détaille Raphaël Abeillon. Une vingtaine d’échantillons de patine sont testés, avec l’appui de protocoles de vieillissement et du laboratoire Metallo-Tests.
Le choix final n’est pas un simple traitement de surface. «Ce n’est pas du PVD, mais un bronze stabilisé qui va continuer à vivre.» Comme les œuvres de Venet, la montre évolue avec le temps. Selon l’environnement, chaque pièce développera une patine unique. «Lors de l’inauguration, certaines montres avaient déjà évolué différemment en deux ou trois mois.»
La pièce a été dévoilée dans le domaine du Muy, dans le Var, là où l’artiste à l’accent chantant de la Provence est installé depuis la fin des années 1980. Il y a développé son vaste domaine et sa fondation, qui accueillent ses œuvres monumentales ainsi que celles d’autres grands noms de l’art contemporain, dans un environnement à la fois naturel et spectaculaire, en cohérence avec son univers artistique.
L’héritage de Venet, entre accumulation et gravité
L’univers de Bernar Venet imprègne profondément le projet. Thibaud Guittard le rappelle: «En 1964, à 22 ans, il crée Le Tas de charbon, introduisant la notion d’accumulation, reprise ensuite par des milliers d’artistes.» Puis viennent les arcs monumentaux, les structures soumises à la gravité, les effondrements.
«Son art est monosémique: ce qu’il nous donne à voir, c’est ce que nous voyons», poursuit-il. Une apparente simplicité qui laisse pourtant place à une grande subjectivité. Cette philosophie se retrouve dans la montre Alto: une pièce lisible, radicale, où la matière et la forme parlent d’elles-mêmes, sans surcharge narrative.
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- Avant Alto, Bernar Venet avait réalisé une seule collaboration. C’était avec Bugatti en 2012: une Grand Sport transformée en œuvre d’art affichant les formules mathématiques utilisées par les ingénieurs de la marque, présentée à Miami lors d’Art Basel.
Plus qu’une édition limitée, cette collaboration pose les bases d’une stratégie qui sera développée – le premier jalon exceptionnel pour une série de futurs projets. Mais alors que nombre de collaborations artistiques sont en réalité des hommages posthumes à des créateurs disparus, Alto entend travailler exclusivement avec des créateurs contemporains. «Le dialogue direct avec l’artiste lui-même est essentiel.»
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- Raphaël Abeillon et Thibaud Guittard
Cette première collaboration s’inscrit dans une vision plus large, présente dès les débuts d’Alto: faire de l’horlogerie un terrain d’expression artistique contemporain, à l’image de ce que certaines marques ont accompli dans le sport. «Ce que d’autres font avec des athlètes, nous le faisons avec des artistes», résume Thibaud Guittard.
Une manière de proposer une réflexion sur le temps et la matière. L’horlogerie n’est-elle pas devenue pour beaucoup une forme d’art? On ne peut qu’être curieux de la suite.


