rientées au sud, les larges fenêtres de l’atelier Atmos s’ouvrent sur un paysage bucolique, aux infinies nuances de vert. Le regard du visiteur s’attarde sur l’Orbe, rivière souvent dissimulée par un épais brouillard. Nous sommes au cœur de la Vallée de Joux, écrin végétal de la mécanique de précision suisse, plus précisément au 8, rue de la Golisse.
Des établis XXL se succèdent dans ce vaste espace de près de dix mètres de largeur pour environ vingt de longueur. Les dimensions de la pendule Atmos, bien différentes de celles d’une montre-bracelet Reverso ou autre Master, exigent de l’espace… et de la lumière. Plusieurs étagères vitrées en bois couvrent un des murs jusqu’aux hauts plafonds de l’atelier. De ces meubles en bois luisants, «polis par les ans» pour reprendre les mots du poète Charles Baudelaire, émane une chaude couleur miel. Un cadre de travail exceptionnel.
Sur les étagères, des dizaines d’Atmos égrènent le temps, au calme, soigneusement protégées et comme exposées pour un public imaginaire. Chaque jour, un horloger annote leur précision sur de petites fiches individuelles. Certaines attendent l’avis d’un expert du patrimoine de la marque afin de lancer une possible restauration esthétique.
L’endroit recèle des trésors inimaginables de créativité et tient davantage du musée des arts décoratifs: le galuchat côtoie l’écaille de tortue, le jade, des essences de bois marquetés ou encore de savantes laques japonaises. Chaque visite est une surprise, puisque les Atmos présentes ont vocation à retourner orner les intérieurs. En constante mutation, ce «musée» de la mécanique d’art est en perpétuelle exposition temporaire.
Un nouvel engouement souffle sur certains modèles, comme nous le confirme le responsable du patrimoine de la marque: «Nous constatons un essor de l’intérêt pour l’Atmos dans les ventes aux enchères, comme pour le vintage de façon générale.» Les dernières adjudications lui donnent raison: en mai 2026, une Atmos Marqueterie «Gustav Klimt» a été adjugée chez Phillips pour 1’003’300 HKD (environ 111’000 euros), tandis qu’en juillet dernier, une Atmos Hermès conçue en collaboration avec les Cristalleries de Saint-Louis atteignait 79’440 euros chez Artcurial Monte-Carlo.
Énigmatique Marina
Ce jour-là, le responsable du patrimoine nous avait réservé une belle surprise: deux Atmos très singulières, exceptionnellement sorties des réserves, nous attendaient.
La première au décor «Chinois» (réf. 5805, numéro d’inventaire 5425) intègre une collection de quatre références désignées «Marina» par les collectionneurs. Produite entre 1962 et 1975, la série comprend également les «Abeilles» (réf. 5803), la «Caravelle» (réf. 5804) et les «Poissons» (réf. 5806).
Discrètement apposée sur toutes les Atmos de la collection, l’énigmatique signature est probablement celle de l’artisane d’art opérant en coulisses. Ironie de l’histoire, jamais avare en la matière, Marina serait ainsi l’une des très rares artisanes à avoir eu le privilège de signer son travail sur une pièce Jaeger-LeCoultre. Nos recherches d’identification dans les archives de la manufacture, ainsi qu’auprès d’anciens collaborateurs, sont restées vaines. Inconnue aujourd’hui, elle symbolise aussi les rapports parfois à sens unique entre marques horlogères et artisans externes: la marque perdure, les artisans plongent dans l’oubli, comme le confirme notre récent article «Paroles d’artisans d’art indépendants : les invisibles de l’horlogerie moderne».
Pourtant, son geste recèle des trésors d’inventivité. Elle sculpte la matière, ici le plexi, en négatif, depuis l’arrière des panneaux. La dorure à la feuille d’or, dans une deuxième étape, révèle alors le motif choisi dans un saisissant effet en trois dimensions. Les éléments sculptés prennent vie pour composer un théâtre imaginaire miniature.
Le cabinet de l’Atmos que nous observons présente, en bas à droite, un pêcheur accroupi sur une pierre, le visage dissimulé sous un large chapeau qu’on imagine de paille tressée. Le décor végétal qui l’entoure pourrait bien représenter des glycines. Le panneau de droite suggère un probable portique torii au premier plan, entouré de plusieurs montagnes stylisées. Ces divers éléments graphiques évoqueront pour certains les estampes des maîtres japonais Hokusai ou Hiroshige.
Côté mécanisme, les «Marina» sont équipées du calibre Jaeger-LeCoultre 526, aussi connu sous le nom d’Atmos V. Sa genèse est détaillée par Jean Lebet, ingénieur chez Jaeger-LeCoultre pendant plusieurs décennies et auteur en 1997 de l’unique ouvrage entièrement consacré à la pendule «qui vit de l’air du temps».
Dans les années 1950, de grandes entreprises américaines choisissent l’Atmos comme cadeau d’entreprise. Les quantités commandées, 1’500 exemplaires par mois, ainsi que la baisse de 20% de son prix, exigent de Jaeger-LeCoultre «une refonte du produit» selon les propres mots de Lebet. Cette production de masse est précisément ce qui rendra précieuse, plus tard, la pièce signée à la main.
Au milieu des années 1970, la Manufacture lance plusieurs autres modèles directement inspirés de l’esthétique des Marina. Les motifs sont cette fois gravés ou peints sur des parois de verre. Ces références 5821 à 5830 n’ont été produites que de 1972 à 1975, signe probable d’un accueil commercial mitigé ou d’une volonté de changement esthétique.
Sous le marteau de l’orfèvre Christopher Lawrence
L’autre surprise de taille que nous a réservée le responsable du patrimoine concerne une très rare Atmos Christopher Lawrence, modèle A, en argent massif, au cadran en émail bleu (numéro d’inventaire 2154). Elle appartient à une série de cinq modèles, désignés par les lettres A à E, conçus et fabriqués manuellement à cent exemplaires chacun par l’orfèvre britannique entre 1972 et 1976.
L’esthétique singulière contraste avec celle des sages «Vendôme» contemporaines. «Soit cela plaît, soit cela ne plaît pas du tout», souligne l’expert. L’objet devant nous fascine. Pour le produire à partir d’un seul bloc d’argent, l’orfèvre britannique né en 1936 applique une technique qu’il aurait acquise à l’atelier britannique R.E. Stone dans les années 1950: façonner le métal au marteau. Lawrence se rapproche ainsi de la ciselure, qui modèle sans retirer de métal, ou même des cadrans grenés des montres-bracelets de l’époque. Des années plus tard, il aurait déclaré: «Stone était d’un puritanisme tel que tout était levé au marteau, même ce qui aurait pu être repoussé au tour. Génial, absolument génial!»1
L’objet mesure 43 cm de haut, antennes comprises! En effet, pour les amateurs de l’univers du romancier Tolkien, la partie supérieure de ce modèle A évoque immédiatement le personnage de Sauron du «Seigneur des anneaux». Le cadran est entouré d’une multitude de faisceaux dorés, martelés également, qui confèrent à l’ensemble l’apparence d’un soleil improbable.
L’ensemble traduit l’esprit de créativité sans bornes si caractéristique des années 1970. Le catalogue Jaeger-LeCoultre dédié à la série Christopher Lawrence résume en quelques lignes l’approche technique de l’orfèvre: «L’un des grands maîtres orfèvres de Grande-Bretagne (…) n’a pas de philosophie complexe. Sa conviction fondamentale est que, dans le travail de l’argent, un créateur doit être un artisan.»2
Christopher Lawrence associe à son talent d’orfèvre celui de dessinateur. Pour lui, toute œuvre doit d’abord être dessinée pour être acceptée par le client. Nous retrouvons aujourd’hui cette complémentarité esquisses-travail manuel chez plusieurs artisans d’art de l’horlogerie contemporaine, dont Anita Porchet, Jeanne-Valentine Ulrich, Debora Martinez, Rose Saneuil, Philippe Jacquin-Ravot ou encore Pierre-Alain Lozeron. Les multiples talents de l’orfèvre lui permettent d’obtenir en 2013 le prix spécial pour l’ensemble de sa carrière, décerné par le Goldsmiths’ Craft & Design Council (Conseil britannique de l’artisanat et du design en orfèvrerie).
Ces qualités indéniables, conjuguées à un dessin très singulier, expliquent l’attrait de ces modèles, que leur tirage limité rend rares sur le marché des enchères. Alors, lorsqu’une de ces œuvres apparaît, tout peut arriver.
En mai dernier, à Hong Kong, Antiquorum proposait à la vente le modèle E de l’Atmos Christopher Lawrence (sans nommer l’artiste). Le patrimoine Jaeger-LeCoultre a enchéri, mais très vite les enchères se sont envolées, dépassant le budget alloué par la marque, jusqu’à atteindre 400’000 HKD, soit environ 44’200 euros.
«Les collectionneurs étaient présents à la vente», explique l’expert. L’un d’eux a finalement acquis la pendule modèle E pour plus de vingt fois l’estimation haute (15’000 HKD, soit environ 1’650 euros), un investissement conséquent qui prouve l’engouement actuel d’une communauté extrêmement bien informée.
Le Japon, inépuisable source d’inspiration
Nous achevons notre visite par un retour à l’atelier de production et de restauration. Parmi les multiples pièces anciennes, une pendule laquée, ornée d’un élégant phénix coloré, attend une expertise. Le modèle appartient à une collection dédiée à la laque japonaise (Urushi) et composée de près de vingt Atmos différentes, développées de 1982 à 1988. Un court catalogue écrit en japonais est précieusement conservé au patrimoine. On y retrouve une photographie de l’Atmos «Phénix» ainsi que celle du maître laqueur Sakurai Ichirō, en charge de cette pendule spécifique.
Le panneau avant de l’Atmos représente sur un fond laqué noir l’animal mythique asiatique. Son plumage, ou plutôt sa traîne, composée de cinq longs filaments dentelés et dorés s’enroule autour des deux aiguilles centrales. La tête, étrangement similaire à celle d’un aigle, est animée de cinq couleurs vives, «les cinq couleurs du plumage de l’oiseau sacré de la légende chinoise» selon le catalogue de l’époque.
Au premier coup d’œil, la laque noire impressionne par son épaisseur, sa parfaite planéité et sa brillance incomparable. Le Japon est passé maître dans l’art de la laque, et les techniques de laquage sont nombreuses. L’Atmos Phénix suit les règles très strictes de l’une d’entre elles, le wajima-nuri, définies en 1975 par l’arrêté du ministère du Commerce international et de l’Industrie qui le classe parmi les artisanats traditionnels protégés. Deux ans plus tard, il devient la première laque du pays reconnue comme bien culturel immatériel important.
Une pièce obtient le label wajima-nuri, ce fut le cas de l’Atmos Urushi Phénix, si elle satisfait deux conditions: une laque mélangée à une terre locale très particulière, le ji-no-ko, et une toile posée entre les couches de laque afin de protéger les coins et les arêtes.
Le ji-no-ko est une terre de diatomées, c’est-à-dire un sédiment composé de squelettes d’algues fossilisées. Leur porosité permet à la laque d’adhérer et de se conserver dans le temps. La plateforme de l’Association pour la promotion des industries d’artisanat traditionnel, l’organisme qui administre le label, détaille et illustre avec pédagogie ces spécificités du wajima-nuri.
Quant au décor complexe et fortement codifié du phénix, il est rendu possible par l’expertise du maître laqueur Sakurai Ichirō dans l’art du maki-e, littéralement le saupoudrage de poudre d’or ou d’argent sur des zones préalablement laquées.
La pendule Urushi «Phénix», elle, est équipée du calibre 540, un mécanisme qui, après le 526 commun aux deux premiers modèles abordés ici, remet en cause «l’ensemble de la construction et même les principes de base» du brevet original, comme l’explique Jean Lebet. Au cours des études de développement du 540, détaille-t-il, «il a été démontré que l’emploi d’un gaz saturé était l’une des solutions les plus avantageuses tant au niveau rendement qu’au niveau réalisation économique et fiabilité».
Le catalogue Atmos Urushi ne se limite pas à la présentation des pendules laquées. Il est aussi un condensé de belles évocations poétiques dont la nature japonaise est la muse principale. La prestigieuse laque wajima-nuri est ainsi décrite: «Dans ce coin reculé du Noto, le wajima-nuri n’est-il pas la cristallisation d’une beauté traditionnelle née de la fierté des laqueurs et de la dureté d’un apprentissage mené sous des vents et des neiges impitoyables?»
Poésie à part, l’Atmos Urushi Phénix se retrouve aussi en salle des ventes. En mars dernier, l’une d’elles a été acquise chez Sotheby’s pour 217’600 HKD, soit environ 24’025 euros. En 1986, le catalogue affichait la Phénix à 2’400’000 yens, soit environ 14’300 euros de l’époque.
Épilogue
Les trois modèles analysés ici cristallisent l’originalité et la qualité de l’artisanat d’art sur une période d’environ trente ans, des années 1960 à la fin des années 1980. D’autres pendules et d’autres périodes révèlent ces mêmes atouts et atteignent, elles aussi, de nouvelles valorisations en salle des ventes. Nous pourrions ainsi citer les premiers modèles au mercure, datant des années 1930, témoins de l’étonnante vitalité créative de l’entre-deux-guerres, ou encore les Atmos marquetées de bois précieux.
Au Salone del Mobile de Milan, ce printemps, Jaeger-LeCoultre a présenté l’Atmos Hybris Artistica Tellurium, dessinée par Marc Newson et produite à trois exemplaires. Vertigineux concentré de complications horlogères, affichage astronomique à l’esthétique épurée, le millésime 2026 confirme l’ambition que nourrit l’équipe dirigeante actuelle pour la pendule «qui vit de l’air du temps».
À la veille de célébrer son premier centenaire, cette œuvre d’art mécanique unique en son genre a survécu à tous les changements de management, à toutes les crises internationales, en s’adaptant aux modes esthétiques du moment. Elle force l’admiration, comme le remarquait déjà en 1997 Jean Lebet: «Je constatai d’ailleurs que tous ceux qui vivent avec elle succombent à son charme.»
Notes
1 Citation originale: «Stone was so puritanical that everything was raised – even if it could be spun. Brilliant, absolutely brilliant!» Tirée d’une notice biographique de Koopman Rare Art.
2 Citation originale: «One of the great Master Silversmiths of Britain (…) has no complex philosophy. His basic belief is that in silver, a designer must be a maker.» Catalogue «ATMOS by Christopher Lawrence» (1972).
Sources
Lebet Jean, Vivre de l’air du temps. Histoire de la pendule Atmos, Jaeger-LeCoultre (1997); Jequier François, De la forge à la Manufacture horlogère, Bibliothèque historique vaudoise (1983); catalogue Atmos by Christopher Lawrence, Jaeger-LeCoultre (1972); catalogue Atmos Urushi, Jaeger-LeCoultre (1986).


