#Résilience


Greubel Forsey: «Revenir au fait main»

DOSSIER FUTUR

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janvier 2020


Greubel Forsey: «Revenir au fait main»

Greubel Forsey a tout récemment présenté sa pièce Hand Made 1. Comme son nom l’indique, cette montre d’exception a été presque intégralement (à 95%) réalisée à la main. A cette occasion, Europa Star a rencontré Stephen Forsey qui nous a fait part du constant effort de Greubel Forsey pour la préservation des savoir-faire. Une préoccupation qui vise paradoxalement à assurer le futur.

E

uropa Star: On pensait le très haut de gamme épargné par les tumultes et les disruptions qui agitent aujourd’hui l’horlogerie suisse et la contraignent à repenser ses bases. Tel n’est pas le cas?

Stephen Forsey: Ce n’est pas parce que nous sommes situés au haut de l’échelle que nous serions immunisés contre l’air du temps. Nous ne sommes pas sur une île. Nous sommes dans l’horlogerie, qui est un tout.

L’arrivée de la montre connectée n’a pourtant aucune incidence directe sur vous…

Je pense que c’est juste un passage technologique, que la technologie va poursuivre son évolution et que ce qu’on appelle aujourd’hui la «montre» connectée – en fait ce n’est pas une montre, c’est un terminal – va devenir tout à fait autre chose et, sans doute, finir par quitter le poignet qu’elle occupe aujourd’hui au détriment de la montre traditionnelle. Et puis, par ailleurs, l’ensemble de la société évolue vers plus d’authenticité. On est en train de sortir de la société de l’image, du marketing et cette évolution concerne tous les produits. Au «tout-connecté» répond un désir grandissant de se déconnecter et de retrouver le réel.

Stephen Forsey
Stephen Forsey

Est-ce au nom de cette «authenticité » que vous vous êtes lancés dans la réalisation de la Hand Made 1?

Notre grand avantage est que Robert Greubel et moi ne sommes pas dans une démarche produit commerciale. Notre motivation est ailleurs. Notre passion, c’est la création, les métiers, les savoir-faire, les gens. Nous tenons avant tout à préserver notre liberté créative et donc à nous compromettre le moins possible. Dans cet esprit, nous ne travaillons pas avec un cahier des charges préalable. Nous nous lançons dans des projets inconnus, sans savoir combien de temps ça nous prendra. Nous nous posons des défis et tentons de les résoudre un après l’autre.

Faire une montre intégralement à la main est aujourd’hui un sacré défi. Pourquoi se passer des CNC, par exemple?

Le risque de perte de savoir-faire est très préoccupant. Aujourd’hui, on forme moins et moins bien. C’est une vraie inquiétude et un problème complexe. Certaines écoles d’horlogerie ne procurent plus de formations pratiques, il n’y a plus de «montre d’école». On forme des opérateurs CNC mais on ne sait plus utiliser une simple lime. Les écoles sont au service de l’industrie et l’industrie a d’autres besoins que de former des horlogers complets. On peut comprendre qu’ils ne veulent pas former de futurs chômeurs, Mais nous pensons qu’il est très important, pour le long terme, de perpétuer les savoir-faire traditionnels. Ceci dit, ce n’est pas simple, ça demande beaucoup d’efforts et très peu, parmi les grands, soutiennent ces initiatives. Or, pour retrouver les savoir-faire, il est indispensable de revenir à la main.

Hand Made 1
Hand Made 1

«On forme des opérateurs CNC mais on ne sait plus utiliser une simple lime.»

L’embryon de la Hand Made 1 est à trouver dans le projet «Naissance d’une montre»?

Oui, «Naissance d’une montre», menée avec la Fondation Time Aeon et, notamment, Philippe Dufour a été le stimulant de départ pour ce projet. Onze montres ont été ainsi réalisées, avec toutes sortes de collaborations dont une école d’horlogerie finlandaise, et, grâce à cette démarche, nous avons recréé une véritable communauté horlogère. La vente aux enchères à 1,5 million de CHF de la première montre, acquise par un collectionneur chinois, a montré que l’intérêt pour une telle démarche était fort. Cette montre était à 70%, 75% faite main. Nous voulions de notre côté aller plus loin, passer à 95%.

Aujourd’hui, seuls 5 composants sur 308 ne sont pas faits main: le verre saphir, les barrettes du bracelet, le ressort de barillet, les joints et les pierres. Notre idée est d’en faire une référence, un benchmark de la montre faite main. D’ailleurs nous ne la signons pas Swiss Made mais Hand Made !

Cependant, industrialiser veut aussi souvent dire atteindre une plus grande et constante fiabilité.

Dès le départ, notre exigence a été de garantir la même fiabilité qu’à tous notre autres produits, la même précision des composants. Ceci dit, l’approche de la fabrication d’une pièce est totalement différente. Par exemple, nous travaillons avec une vieille pointeuse 3 axes guidée à la main et nous parvenons à des tolérances identiques, de l’ordre de 2 microns. Mais si on prend une semaine pour bien régler une CNC, après ça roule tout seul Tandis que là, il nous faut 2 semaines entières pour faire une seule platine, et pour en réaliser trois nous partons avec un lot de 6. Au total, une montre intégralement faite main, ce sont 6’000 heures de travail, 3 années/homme.

«Aujourd’hui, seuls 5 composants sur 308 ne sont pas faits main: le verre saphir, les barrettes du bracelet, le ressort de barillet, les joints et les pierres.»

Votre travail est exemplaire, mais ce n’est pas là un modèle pour la perpétuation de l’horlogerie suisse!

Evidemment. Nous allons pouvoir faire une à deux montres à la main par année. Mais comme je vous l’ai dit, nous voulons aussi établir une référence et, surtout, nous espérons que les savoir-faire continueront ainsi à être transmis et à rester vivants. Et ça, pensons-nous, est une contribution essentielle, vitale même pour la poursuite de la belle horlogerie suisse.