#Résilience


Pas assez de masques, mais trop de montres?

CHRONIQUES DU CORONAVIRUS

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mars 2020


Pas assez de masques, mais trop de montres?

Le monde manque de masques mais regorge de montres. Les stocks débordent. Quand les affaires reprendront, croire que ce sera business as usual est illusoire. Il ne faudra pas seulement déstocker mais tout repenser. Ensemble.

D

es montres, les tiroirs et les coffres des détaillants en sont pleins à craquer. En Chine, ils avaient encore été bourrés en prévision du nouvel An chinois et de ses ventes record quand tout le monde a dû fermer sa porte à double tour et rentrer se cadenasser à la maison.

Au même moment, loin de là, les manufactures tournaient à plein régime pour finaliser et mettre en production les nouveautés destinées à être présentées et lancées lors des deux grandes messes horlogères de Genève et Bâle, programmées cette année à la fin avril. Une date tardive, certes, mais dont l’avantage était de pouvoir réduire le fameux et stratégique time to market.

Le confinement est une expérience du temps différente de ce que nous connaissions jusque là.

Pour employer une métaphore liquide, imaginons une source continuant à couler dans une fontaine qui déborde déjà. Pour éviter que l’eau ne se répande partout en pure perte, il faut commencer par arrêter les pompes à la source.

C’est exactement ce qui se produit aujourd’hui.

Le coronavirus n’étant pas resté cantonné à la Chine mais ayant migré jusque dans les vallées horlogères, les manufactures ont été contraintes de fermer leurs robinets par force – ce qu’elles auraient dû faire de toutes façons, même si le coronavirus s’était arrêté aux portes de la Chine. Mais désormais, il frappe à leur propre porte. A l’arrêt, toute la chaîne horlogère est désormais sous l’eau, du «robinet» à la «fontaine».

CHANGEMENT DE PARADIGME

Nous n’allons pas ici vous accabler avec les chiffres. Certes, la Chine a vu ses importations horlogères baisser de 51,05% en février (selon la Fédération Horlogère) et si certains se rassurent en disant que «déjà les portes s’entrouvrent à nouveau» ou, comme Nick Hayek pas plus tard que le 19 mars, «qu’une fois la crise passée, on peut redémarrer sans complication et attaquer le marché», ce sont désormais toutes les autres fontaines et autres citernes qui débordent: Europe, Californie aujourd’hui avant que New York s’y mette, demain le reste du monde, et ainsi de suite jusqu’à ce que la pandémie s’éteigne. Combien de temps? Nul ne le sait.

Mais, qui plus est, cette crise pandémique se superpose à une autre crise, si ce n’est une remise en question. «Attaquer le marché», comme le dit Nick Hayek, va certainement demander d’autres armes et munitions que de coutume.

En effet, bien avant la survenue du coronavirus, le modèle horloger dominant de cette dernière décennie était déjà à la peine. Avant que la vague virale ne monte, l’horlogerie suisse avait déjà allègrement grimpé les étages pour aller se réfugier sur les hauteurs privilégiées. Ce faisant, elle n’avait fait que suivre la marche des modèles économiques régnants, creusant sans cesse plus profond le fossé entre le 1% et le reste (en 2018, la suisse a exporté moins de 24 millions de pièces contre 860 millions pour la Chine et Hong Kong, mais son chiffre d’affaires est passé de 8,4 à 19,9 milliards de francs en 10 ans. Pour l’historien Pierre-Yves Donzé, la tranche 1998-2018 a vu naître le «big business horloger»).

La question post-coronavirus n’est pas tant celle d’écouler les stocks que de se poser la question de la nature de la demande.

Mais curieusement, le supposé refuge dans les hauteurs est le premier à avoir été impacté. Et sans nul doute, l’horlogerie suisse va-t-elle devoir non seulement gérer ses stocks, redessiner ses flux, reconfigurer sa logistique et réajuster ses lignes de production, mais plus profondément, elle va devoir repenser son modèle. Changer de paradigme.

QUELLE HORLOGERIE POUR UN MONDE POST-CORONAVIRUS ?

La question post-coronavirus qui se pose à l’horlogerie suisse n’est pas tant celle d’écouler les stocks d’une façon ou d’une autre pour les réapprovisionner aussitôt avec des produits pensés avant, que de se poser la question de la nature de la demande qui pourra s’ensuivre cette catastrophe sanitaire, économique, sociale et sociétale.

La pandémie aura de toutes façons changé les perspectives (pour le meilleur, on l’espère, mais aussi peut-être ou en certains endroits pour le pire). En d’autres termes, va-t-elle donner naissance à une nouvelle forme de proximité, de solidarité, de partage d’un destin commun ou, au contraire, exacerber les tensions et dresser de nouvelles frontières?

Nous n’avons pas la prétention de pouvoir répondre à cette question mais une chose est sûre, à nos yeux: l’avenir n’est pas à l’excès mais à la modération. Il n’est pas à la surenchère mais au sens. Les clients post-coronavirus ne seront pas les mêmes qu’ils étaient auparavant. Leurs aspirations auront sans doute changé. Dans quel sens, nous le verrons.

Mais déjà pour une toute simple et évidente raison: ils auront pour la plupart fait l’expérience du confinement. Soit une expérience du temps tout différente de celle qu’ils connaissaient jusque là. Ils auront vécu quelque chose ensemble. Et s’il faut trouver une seule vertu à cette pandémie, c’est son côté démocratique. Elle ne fait pas le tri. Elle touche de façon aveugle les puissants comme les obscurs. L’horlogerie s’en sortira à condition de toucher et de parler à tout le monde.

Les clients post-coronavirus ne seront pas les mêmes qu’ils étaient auparavant. Leurs aspirations auront sans doute changé. Dans quel sens, nous le verrons.

Toutes les photos de sculptures sous-marines sont l’œuvre de Jason deCaires Taylor, sculpteur et photographe anglais né en 1974. Au cours des derniers dix ans, il a créé plusieurs Musées et Parcs de sculptures subaquatiques dans les Grenades, à Cancun, à Lanzarote et en divers autres lieux. Pour plus de renseignements sur ce magnifique travail, aller sur www.underwatersculpture.com

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