Richemont


La «gravitas» de Cartier

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mai 2026


La «gravitas» de Cartier

L’aura de Cartier dépasse son statut de marque: elle est entrée dans l’imaginaire culturel universel, faisant à intervalles réguliers l’objet de vastes rétrospectives. On se penche aujourd’hui sur les périodes qu’elle a traversées comme des évidences historiques. De la même manière, un jour, plus tard, d’autres se pencheront sur l’époque que nous vivons, à travers le filtre de Cartier. Une forme de gravitas qui impose le respect. Louis Ferla, son CEO, et Pierre Rainero, Directeur Image, Style et Patrimoine, connaissent intimement cette responsabilité. Rencontre à l’occasion d’un échange avec la presse réunie lors de Watches and Wonders.

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l est des marques où l’on sait que toute décision prise, toute rupture pourra être scrutée et jugée dans plusieurs décennies encore. Où l’on a l’impression d’une responsabilité particulièrement forte, de celles qui s’écrivent dans une histoire plus longue. Où l’enjeu collectif dépasse l’individu. Dans son style inégalable de culture parisienne ouverte sur le monde, Cartier est l’une de ces maisons.

Ce n’est d’ailleurs pas avec un seul dirigeant que l’on a rendez-vous, en cette édition 2026 du salon Watches and Wonders, pour une session d’échanges avec la presse venue du monde entier. Mais avec un duo chargé de ce lien, de prolonger l’éclat du joaillier des rois et roi des joailliers pour les décennies à venir. En osant, parfois, bousculer aussi cet héritage, le réinterpréter, le réinventer.

Louis Ferla, CEO de Cartier
Louis Ferla, CEO de Cartier

Pierre Rainero, Directeur Image, Style et Patrimoine de Cartier
Pierre Rainero, Directeur Image, Style et Patrimoine de Cartier

Louis Ferla connaît la maison de l’intérieur pour avoir dirigé pendant onze ans plusieurs de ses divisions internationales, dont la Chine, avant de prendre les rênes de Vacheron Constantin avec succès, toujours au sein du groupe Richemont. En 2024, il revient chez Cartier, nommé CEO. A ses côtés, le «gardien du temple», Pierre Rainero, qui a accompagné un nombre record de dirigeants depuis plus de 40 ans au sein de la maison parisienne. Son titre officiel: Directeur Image, Style et Patrimoine.

Lancée en 2002, la Roadster fait son grand retour sur la scène horlogère. Codes forts empruntés à l'univers des fuselages mécaniques, cadran inspiré des compteurs de vitesse, couronne ogivale et loupe du quantième en forme de phare, rivets, vis et allure aérodynamique.
Lancée en 2002, la Roadster fait son grand retour sur la scène horlogère. Codes forts empruntés à l’univers des fuselages mécaniques, cadran inspiré des compteurs de vitesse, couronne ogivale et loupe du quantième en forme de phare, rivets, vis et allure aérodynamique.

La Roadster est déclinée en trois nouvelles versions or, or et acier et acier et en deux tailles, moyen et grand modèles. Mouvements mécaniques à remontage automatique 1847 MC pour les grands modèles et 1899 MC pour les moyens modèles.
La Roadster est déclinée en trois nouvelles versions or, or et acier et acier et en deux tailles, moyen et grand modèles. Mouvements mécaniques à remontage automatique 1847 MC pour les grands modèles et 1899 MC pour les moyens modèles.

La pièce horlogère Cartier la plus commentée cette année est la Roadster, qui polarise naturellement les esprits. Présentée dans les années 2000, elle est relancée en 2026, elle aussi issue d’un vaste patrimoine réinterprété. Depuis dix ans, la maison a fait de cette stratégie le pilier de sa puissance. L’horloger des formes défend son territoire. Car une icône, dans un monde dangereux, cela rassure. La conversation s’engage…

La «gravitas» de Cartier

Europa Star: Le catalogue de Cartier est très vaste et les réinterprétations ont été au cœur de votre stratégie depuis une décennie. Concrètement, comment choisissez-vous, année après année, sur quels modèles de ce catalogue vous entendez travailler? Quelle grille d’analyse utilisez-vous pour déterminer que le moment est «juste» pour une réinterprétation?

Pierre Rainero: C’est un mélange d’intuition et de réflexion. Prenons l’exemple de la Roadster: nous regardons son esthétique, sa pertinence aujourd’hui, son territoire d’expression. Elle apporte une alternative intéressante à la Santos, avec une dimension à la fois sportive et élégante. Nous nous demandons ensuite si c’est le bon moment et si nous pouvons améliorer certains détails selon nos standards actuels. Mais il n’y a pas de recette, pas de grille d’analyse stricte.

Louis Ferla: Nous sommes très à l’écoute du marché, des clients, et aussi du marché vintage. Ces dernières années, nous avons constaté un regain d’intérêt pour la Roadster. C’était donc un bon moment pour la faire revivre, en la revisitant, en affinant son design. Ce n’est jamais un signal unique qui déclenche une décision, mais une convergence de signaux.

Dans l’ADN de la Maison, nous sommes joailliers, horlogers, mais aussi commerçants: nous cherchons généralement à être en avance sur la demande. C’est ainsi que certains produits deviennent iconiques. Aujourd’hui, une grande partie de notre offre est inspirée par cet univers vintage, et la Roadster vient naturellement compléter la Santos dans la typologie sportive.

«Ces dernières années, nous avons constaté un regain d’intérêt pour la Roadster. C’était donc un bon moment pour la faire revivre, en la revisitant, en affinant son design. Ce n’est jamais un signal unique qui déclenche une décision, mais une convergence de signaux.»

Myst de Cartier, une nouvelle montre de forme à l'esthétique singulière. Dénuée de fermoir, cette création évoque un bracelet trompe-l'œil. Elle concrétise le lien fondateur de la Maison entre joaillerie et horlogerie.
Myst de Cartier, une nouvelle montre de forme à l’esthétique singulière. Dénuée de fermoir, cette création évoque un bracelet trompe-l’œil. Elle concrétise le lien fondateur de la Maison entre joaillerie et horlogerie.

La «gravitas» de Cartier

Avec cette stratégie, comment rester contemporain, sans tomber dans la nostalgie?

Louis Ferla: Nous nous posons toujours une question simple, sur chaque produit: comment faire mieux? Nous voulons proposer des créations qui apportent une juste valeur. L’innovation dans la tradition est essentielle. Nous réfléchissons aussi à la pertinence d’un produit dans le portefeuille Cartier à long terme: sera-t-il toujours pertinent dans 20 ou 30 ans?

Nous avons une vision très long terme. Et pour y parvenir, nous travaillons de manière collégiale. Chez Cartier, plus de 120 métiers coexistent: certains ont une approche technique, d’autres créative ou commerciale. Nous mettons toutes ces perspectives en balance.

Pierre Rainero: Dans le cas de la Roadster, une certaine audace fait partie de son inspiration initiale.

La «gravitas» de Cartier

La «gravitas» de Cartier

A côté de ces réinterprétations, y a-t-il encore de la place pour de tout nouveaux designs chez Cartier?

Pierre Rainero: Bien sûr, mais nous sommes aussi très heureux que les créations historiques de Cartier soient toujours présentes et pertinentes aujourd’hui.

Louis Ferla: Avec un patrimoine aussi riche, il est parfois plus pertinent d’enrichir l’existant que de créer du nouveau. Cela n’empêche pas l’émergence de nouveaux designs comme la Ballon Bleu il y a 20 ans. Mais lorsqu’un produit est bien développé, il peut devenir iconique avec le temps. Par ailleurs, dans un contexte incertain – inflation, hausse de l’or, crises géopolitiques – les clients se tournent naturellement vers des valeurs sûres, des icônes.

Cela dit, la Myst présentée cette année ouvre une nouvelle voie esthétique – elle s’approche plus du bijou que de la montre. Tout comme la Grain de Café, d’ailleurs. Nous ne décrétons pas nous-mêmes si un produit est iconique: certains n’ont pas eu de succès immédiat et ont mis des décennies avant d’être reconnus, notamment après des rééditions améliorées. La Baignoire est un bon exemple, parfait mélange de montre et de bijou.

Pierre Rainero: Avec sa forme liée à notre identité de joaillier, la Myst reflète l’esprit Cartier: une liberté créative qui dépasse la technicité, pour répondre à nos rêves et nos visions.

«Nous réfléchissons aussi à la pertinence d’un produit dans le portefeuille Cartier à long terme: sera-t-il toujours pertinent dans 20 ou 30 ans?»

La montre Baignoire est apparue en 1958 et prendra son nom officiellement en 1973. En 2023, Cartier crée une version inédite dotée d'un bracelet jonc. Cette année, la Maison réinterprète ce modèle jonc Baignoire en l'habillant d'un motif clou de Paris.
La montre Baignoire est apparue en 1958 et prendra son nom officiellement en 1973. En 2023, Cartier crée une version inédite dotée d’un bracelet jonc. Cette année, la Maison réinterprète ce modèle jonc Baignoire en l’habillant d’un motif clou de Paris.

La «gravitas» de Cartier

Cartier dépasse aujourd’hui son statut de marque. Comment portez-vous son poids culturel puissant?

Pierre Rainero: C’est une responsabilité forte. Cartier est reconnue dans le monde entier pour sa dimension créative. Nous pensons en termes de durée, avec des créations qui doivent traverser le temps. L’originalité est essentielle, et nous avons une exigence élevée vis-à-vis de la création. Lorsque nous avons organisé notre exposition au Grand Palais en 2013-2014, le fils de Jacques Cartier m’a écrit que ses ancêtres regardaient notre travail avec fierté «de là-haut». J’en ai été profondément ému.

Louis Ferla: Notre responsabilité s’étend aussi à la transmission des savoir-faire. Nous formons de jeunes artisans, nous préservons les métiers d’art, nous travaillons sur notre impact environnemental et social. Cette année, par exemple, notre stand à Watches and Wonders a été certifié ISO. En effet, Cartier est plus qu’une entreprise commerciale: c’est une aventure humaine, une certaine vision. Les collaborateurs sont profondément engagés, ils ne travaillent pas seulement pour un revenu. J’oserais dire que personne n’est indifférent à Cartier, dans ou en dehors de la marque.

La «gravitas» de Cartier

La «gravitas» de Cartier

Comment définissez-vous votre esthétique? Qu’est-ce qu’un bel objet selon Cartier?

Pierre Rainero: C’est un objet original, inspiré, porteur d’esprit, «witty» en anglais. Cartier a su, par exemple, imposer la montre rectangulaire au poignet – un geste audacieux. Mais au-delà de l’esthétique, il y a une relation particulière entre l’objet et celui qui le porte, une question d’ergonomie, de fluidité, presque une seconde nature. L’élégance, c’est la manière dont l’objet se place sur le corps. En cela, la forme est essentielle. Notre approche est influencée par notre culture joaillière: en tant qu’horloger des formes, nous concevons la montre comme un objet qui s’inscrit naturellement sur le corps.

Louis Ferla: Nos créations touchent à l’émotion. Beaucoup de clients associent Cartier à des moments-clés de leur vie – une naissance, un mariage, une réussite. Il y a une relation très particulière avec la Maison. Je n’ai jamais vu quelqu’un être déçu de recevoir une boîte rouge Cartier (sourire). Dans un marché agité, la réponse des clients reste très positive. Quand on a une formule gagnante, il ne faut pas la changer: sortir de son territoire, c’est risquer de se perdre.

Fidèle à l'esprit pionnier du modèle original créé en 1904 à l'attention de l'aviateur, la nouvelle Santos-Dumont en grand modèle de Cartier (43,5 x 31,4 mm), équipée du mouvement mécanique Manufacture à remontage manuel 430 MC, cultive les mêmes codes: chiffres romains, vis apparentes, couronne perlée et cabochon bleu.
Fidèle à l’esprit pionnier du modèle original créé en 1904 à l’attention de l’aviateur, la nouvelle Santos-Dumont en grand modèle de Cartier (43,5 x 31,4 mm), équipée du mouvement mécanique Manufacture à remontage manuel 430 MC, cultive les mêmes codes: chiffres romains, vis apparentes, couronne perlée et cabochon bleu.

La «gravitas» de Cartier

Les nouvelles générations sont elles aussi sensibles à ce territoire que vous défendez?

Pierre Rainero: Absolument. Les jeunes générations connaissent très bien Cartier, son histoire, ses périodes. Elles recherchent l’originalité, pas simplement à suivre des tendances. De notre côté, il y a une fierté de voir des formes anciennes rester pertinentes. Les années 1970-1980 gagnent en visibilité et résonnent beaucoup auprès des jeunes.

Louis Ferla: Elles sont très informées, très exigeantes, et font des choix réfléchis. Elles comprennent les cycles et reconnaissent des valeurs fondamentales. Les jeunes générations savent exactement ce qu’elles veulent.

«L’élégance, c’est la manière dont l’objet se place sur le corps. En cela, la forme est essentielle.»

Cartier Privé propose chaque année une interprétation contemporaine d'une forme emblématique et exclusive du patrimoine horloger de Cartier. Depuis 2015, ce rendez-vous de collectionneurs s'est construit autour de la Crash, la Tank Cintrée, la Tonneau, la Tank Asymétrique, la Cloche, la Tank Chinoise, la Tank Normale, la Tortue et la Tank à Guichets.
Cartier Privé propose chaque année une interprétation contemporaine d’une forme emblématique et exclusive du patrimoine horloger de Cartier. Depuis 2015, ce rendez-vous de collectionneurs s’est construit autour de la Crash, la Tank Cintrée, la Tonneau, la Tank Asymétrique, la Cloche, la Tank Chinoise, la Tank Normale, la Tortue et la Tank à Guichets.

Même si cette tendance est générale, vous travaillez naturellement sur des modèles aux dimensions réduites. Or, on voit dans l’industrie réapparaître des mouvements mécaniques de petite taille, qui avaient été les premières victimes de la crise du quartz. Est-ce aussi un axe stratégique chez vous?

Louis Ferla: Notre priorité est avant tout de choisir le mouvement le plus adapté à chaque montre. Personnellement, je dois dire que j’ai évolué sur la question du quartz, car il existe aujourd’hui des mouvements quartz d’une grande fiabilité, avec une autonomie de dix ans, qui peuvent être très pertinents pour certains usages. Nous choisissons librement entre quartz, mécanique manuel ou automatique.

«Personnellement, je dois dire que j’ai évolué sur la question du quartz, car il existe aujourd’hui des mouvements quartz d’une grande fiabilité, avec une autonomie de dix ans, qui peuvent être très pertinents pour certains usages.»

Pour son 10ème Opus, Cartier Privé célèbre trois des formes parmi les plus emblématiques des précédentes éditions: la Tank Normale, la Tortue Chronographe Monopoussoir et la Crash Squelette. Ce triptyque exceptionnel rend hommage au matériau signature de la Maison, le platine, associé à la couleur bordeaux.
Pour son 10ème Opus, Cartier Privé célèbre trois des formes parmi les plus emblématiques des précédentes éditions: la Tank Normale, la Tortue Chronographe Monopoussoir et la Crash Squelette. Ce triptyque exceptionnel rend hommage au matériau signature de la Maison, le platine, associé à la couleur bordeaux.

Vous avez évoqué le contexte international actuel. La question des prix est sensible. L’horlogerie suisse est déjà beaucoup montée en gamme. Comment approchez-vous ce point?

Louis Ferla: Nous sommes très attentifs à maintenir une cohérence de prix. Beaucoup de marques ont augmenté leurs prix, au risque de créer une déconnexion avec le marché. Le prix de l’or a fortement augmenté ces dernières années, mais nous n’avons pas doublé nos prix. Il est essentiel de conserver différents niveaux d’entrée dans notre offre.

J’ajouterais qu’avec le programme Cartier Tradition, nous sommes actifs à la fois sur le neuf et sur le marché de la collection. Et Cartier propose aussi de la maroquinerie, des lunettes, des parfums, des briquets… Nous développons ces catégories en restant fidèles à nos fondations. J’aime cette citation: «On profite aujourd’hui de l’ombre parce que quelqu’un a planté un arbre il y a longtemps.» Cela reflète un sens des responsabilités envers ceux qui nous ont précédés, ainsi que les générations futures.

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