lorence n’est pas une ville que l’on impressionne facilement. Elle a vu passer les Médicis, les papes, les banquiers, les artistes, les marchands et quelques-unes des ambitions les plus démesurées de l’histoire européenne. Lorsqu’elle décide d’ouvrir largement ses portes à une maison horlogère, on y prête d’autant plus attention.
C’est ce qui frappe d’abord à l’occasion du centenaire de la boutique Panerai de Piazza San Giovanni. La ville entière semble appelée à participer au récit. Le Museo Marino Marini accueille l’exposition Immersion. Les autorités florentines prennent part aux célébrations. Et, le soir venu, les invités rejoignent le Palazzo Vecchio au son des trompettes et des tambours. Il y a quelque chose de délicieusement théâtral à remonter ainsi la Piazza della Signoria avant de pénétrer dans ce palais qui, depuis sa construction à partir de 1299, fut le centre du gouvernement florentin puis l’un des principaux théâtres du pouvoir des Médicis.
Emmanuel Perrin, CEO de Panerai, raconte d’ailleurs que son équipe ne l’avait pas prévenu de cet accueil digne des arrivées officielles du XVIe siècle et que certains convives ont mis un moment à réaliser que cette célébration était pour eux. Historiquement, c’était précisément le sens de ce type de cérémonial: on n’entrait pas simplement au Palazzo Vecchio, on y était reçu. Les tambours, les cuivres, les bannières et les cortèges appartiennent encore aujourd’hui au vocabulaire des grandes cérémonies historiques de la République florentine.
Quelques minutes plus tard, les portes s’ouvrent sur le Salone dei Cinquecento. Et soudain, tout change d’échelle. 54 mètres de long, 23 de large, 18 de haut. Au-dessus des tables du dîner, un immense plafond à caissons; sur les murs, les compositions monumentales réalisées sous la direction de Giorgio Vasari pour Côme Ier de Médicis, exaltant Florence, ses conquêtes et le pouvoir ducal. La salle, née à la fin du XVe siècle pour accueillir le Grand Conseil, fut profondément remodelée dans les années 1560, notamment pour les célébrations du mariage de François de Médicis et Jeanne d’Autriche. Combien d’intrigues, de retournements d’alliance, d’ambitions et de conversations secrètes ont eu lieu entre ces murs, ne peut-on s’empêcher de penser en levant les yeux vers ces gigantesques peintures.
Aux sources florentines de Panerai
À vrai dire, Panerai ne célèbre pas seulement les cent ans de sa boutique. La maison semble en train de remettre Florence au centre de son récit. Avant d’être une manufacture installée à Neuchâtel, Panerai est une histoire florentine. La boutique de Piazza San Giovanni date de 1926, lorsque l’entreprise familiale s’y installe sous l’enseigne «Orologeria Svizzera». Mais l’histoire commence bien avant, en 1860, lorsque Giovanni Panerai ouvre à Florence un atelier-boutique qui deviendra également une école d’horlogerie. Un siècle après son installation face au baptistère, la boutique est toujours là.
Cette déclaration d’amour entre Florence et Panerai n’est ainsi pas seulement commémorative. Elle semble aussi stratégique. Après avoir longtemps fait de son histoire militaire l’un de ses principaux territoires d’expression, Panerai semble vouloir remonter encore un peu plus loin: avant les nageurs de combat, avant les grandes montres-outils, avant même les références devenues cultes. Retour à Florence, à la famille, à l’atelier, et peut-être, pour la marque, une manière de mieux définir ce qu’elle veut devenir. D’étendre peut-être un peu un territoire qui semble si concentré depuis la présentation des premières montres civiles en 1993.
La devanture de la boutique de la Piazza San Giovanni conserve notamment son ancien encadrement de bois et l’enseigne «OROLOGERIA». À l’intérieur, instruments historiques, montres et atelier d’horloger côtoient les collections contemporaines; à l’étage, un salon donne sur le baptistère. La marque s’est construite dans cette Italie du tournant des XIXe et XXe siècles dans laquelle la famille Panerai développe parallèlement activité horlogère et instruments techniques.
Immersion, de l’atelier à la mer
Emmanuel Perrin reconnaît que les célébrations lui ont aussi fait prendre davantage conscience de la profondeur du lien avec la ville. La présence des autorités florentines l’a particulièrement marqué, notamment le discours «très juste» de la maire au Museo Marino Marini qui accueillait l’impressionnante exposition Immersion, installée dans la crypte du musée.
Plutôt que d’aligner montres anciennes et documents dans des vitrines, Panerai a voulu créer un parcours fait d’images, de sons, de lumières et d’installations. On part de la Florence du XIXe siècle et de l’atelier familial avant de basculer progressivement vers la mer, l’obscurité, la pression, les opérations sous-marines, puis l’exploration contemporaine.
Le choix des thèmes est révélateur: la famille Panerai, la Marine militaire italienne, les opérations secrètes, la luminescence, la réserve de marche, les montres conçues comme de véritables instruments. C’est bien le lien avec la ville de Florence et la force navale transalpine qui est célébré – la manufacture neuchâteloise n’apparaît, elle, qu’en filigrane. À noter – anecdote qu’on ne pourrait inventer – qu’en raison des vents violents qui soufflaient sur Florence lors de notre arrivée, certains représentants de l’amirauté n’ont pu atterrir. Comme un rappel que les éléments déchaînés ont toujours fait partie du quotidien de Panerai… y compris au cœur de Florence.
La fonction avant la forme
Chez Panerai, rappelle Emmanuel Perrin, beaucoup de ce que l’on peut prendre aujourd’hui pour des codes de design est ainsi né d’un problème pratique à résoudre. Le pont protège-couronne en est le meilleur exemple. Même chose pour certains traitements sombres historiquement destinés à supprimer les reflets, pour la luminescence nécessaire sous l’eau, pour les grandes réserves de marche permettant d’espacer les manipulations de la couronne ou encore pour la robustesse des boîtiers.
La beauté vient ensuite. Et c’est peut-être là que Florence réapparaît de la manière la plus subtile: cette capacité à transformer une contrainte technique en objet immédiatement reconnaissable. Panerai résume aujourd’hui ses grands territoires de recherche autour de quatre thèmes directement hérités de cette histoire: luminescence, réserve de marche, matériaux, étanchéité et résistance aux chocs.
Deux Luminor à l’heure du centenaire
Les deux montres dévoilées pour l’anniversaire donnent une traduction assez littérale de cette philosophie. Les Luminor Firenze 8 Giorni PAM01734 et PAM01794 s’inspirent d’un rare prototype de la référence 6152/1 daté des années 1960 par Panerai, marqué «Panerai Firenze». Toutes deux adoptent un boîtier de 44 mm et le calibre manuel P.5000 offrant huit jours de réserve de marche.
Mais le détail le plus intéressant est presque invisible. Sur le prototype historique, les flancs internes du protège-couronne avaient reçu de petites rainures. Leur raison d’être n’était pas esthétique: elles devaient faciliter la manipulation et le remontage de la montre avec des gants, dans l’obscurité ou dans des conditions difficiles. La PAM01734 reprend aujourd’hui ce détail.
La PAM01734, limitée à 100 exemplaires, reçoit un boîtier en Platinumtech de 44 mm, un cadran vert, un fond saphir et une étanchéité annoncée à 100 mètres. La PAM01794, produite à 1’000 exemplaires, associe acier, cadran noir et fond plein pour une étanchéité de 300 mètres. Toutes deux sont animées par le P.5000 à remontage manuel et ses 192 heures de réserve de marche.
On retrouve les références à Florence: inscription «Panerai Firenze» sur le cadran, mention «Officine Panerai Firenze», au dos, bracelets en veau toscan ornés de la fleur-de-lys florentine, écrins en acajou portant une représentation de l’entrée de la boutique historique. «Florence est un musée vivant pour Panerai», résume Alessandro Ficarelli, responsable marketing et patrimoine.
Un musée à Florence?
Et justement, là est l’annonce peut-être la plus significative de cette semaine florentine. Panerai a investi dans deux édifices historiquement liés à la famille fondatrice, dont l’un servait de résidence et l’autre de lieu de travail et d’expérimentation. Le projet consiste à y créer un véritable pôle Panerai comprenant un espace muséal permanent, des expositions temporaires, un centre de réparation et de service après-vente, une boutique ainsi que des espaces d’hospitalité.
Pour Alessandro Ficarelli, disposer d’un espace patrimonial plus important que la boutique actuelle est devenu essentiel. Le projet permettra aussi de montrer les archives et les objets que Panerai continue à rechercher et à acquérir auprès de collectionneurs. Son calendrier dépend toutefois des autorisations nécessaires à toute intervention dans des bâtiments historiques florentins.
Au vu de la manière dont la cité a ouvert les portes à «sa» marque horlogère durant l’exposition Immersion, on ne peut qu’être optimiste. Panerai célébrait un centenaire, mais dans le Salone dei Cinquecento, sous les batailles peintes par Vasari et les fastes du pouvoir médicéen, Florence lui a offert des siècles…


