En passant de Roger Dubuis à
Jaeger-LeCoultre en janvier 2017,
Lionel Favre transitait aussi d’un
univers complètement disruptif à
une marque de grande tradition.
L’esprit de «rupture» de cette expérience,
dans une marque prisée
d’une nouvelle élite mondialisée,
s’avérerait néanmoins fort utile à son
nouveau poste de Product Design
Director de Jaeger-LeCoultre. Nous l’avons rencontré pour évoquer les nouveautés de la marque introduites lors du salon Watches & Wonders numérique.
P
our la vénérable maison fondée en
1833, peut-être encore plus que pour
d’autres marques horlogères, le défi
est celui du renouvellement générationnel
de la clientèle.
Et la réponse vient, une fois encore,
du passé. Car aussi paradoxal que
cela puisse paraître, les nouvelles
générations sont particulièrement
friandes de modèles sport-chic des
années 1950 à 1970, sur lesquels
avaient déjà fortement capitalisé des
concurrents directs de la marque,
qui n’avait pourtant rien à leur envier
en matière de patrimoine.
La réponse de Jaeger-LeCoultre fut la
relance de la Polaris, la première réalisation
de Lionel Favre au sein de
la marque: présentée en 2018, cette
ligne de modèles s’inspire directement
de la Memovox Polaris de
1968, une rare montre de plongée
produite à seulement 1714 exemplaires
à l’époque. Vintage et «abordable» par rapport
au coeur de gamme de Jaeger-
LeCoultre (dès 6’800 francs pour
la version automatique), cette relance
avait pour mission d’ouvrir
un nouveau champ d’exploration
pour la marque auprès des fameux
«Millenials».
Jaeger-LeCoultre présente
cette année un visage très assuré
et séduisant, fruit du travail de
«reconstruction» de ces dernières
années, qui s’exprime notamment à
travers une série Master Control à
l’élégance évidente, et la poursuite
de son exploration des grandes sonneries.
Nous nous sommes entretenus
avec Lionel Favre.
MASTER CONTROL Les nouveaux modèles arborent une
esthétique épurée ainsi qu’un nouveau
boîtier d’un diamètre de 40 mm. Lors
de sa création en 1992, la collection
Master Control était la première au sein
de Jaeger-LeCoultre à bénéficier de la
certification «1000 Hours Control», soit le
test de l’ensemble de la montre terminée
et emboitée et non pas seulement son
mouvement (d’où le nom de la ligne).
Plusieurs complications ont été lancées
sur la Master Control, comme la Calendar,
Geographic, Chronograph Calendar
et Memovox. Un nouvel alliage d’or
rose, Le Grand Rose gold®, est utilisé
pour certains boîtiers de la ligne. |
Europa Star: Le point fort de cette année
est la relance de la Master Control de 1992.
Comment avez-vous procédé pour renouveler
l’esprit de cette collection et l’adapter à 2020?
Lionel Favre: La Master Control date en effet de 1992, mais elle s’inspirait en
réalité d’un modèle des années 1960. Nous ne sommes donc pas dans un design
de rupture: l’idée est de composer subtilement, par exemple via les index en
applique dont la forme triangulaire et allongée fait écho aux aiguilles Dauphines,
ou la date qui saute de 90 degrés entre le 15ème et le 16ème jour du mois
pour ne pas obstruer la Lune. C’est l’esprit de la marque: procéder par légers
«affinements». Les proportions sont plus contemporaines, mais l’inspiration
patrimoniale est dominante. Dans l’architecture de Jaeger-LeCoultre, ce modèle
est aujourd’hui un «pont» entre la Polaris très sportive d’un côté et l’Ultra Thin
plus formelle de l’autre – sur une gamme de prix située entre ces deux lignes.
«C’est l’esprit de la marque: procéder par légers
«affinements». Les proportions sont plus contemporaines, mais l’inspiration
patrimoniale est dominante.»
Justement, la vague du
«néo-vintage» semble
plus forte que jamais
et même renforcée
suite à la période de
confinement…
En termes de design, entre 2000 et 2015,
il y a eu un fort désir de montres plus
extravagantes, aux diamètres parfois
impressionnants. Mais l’horlogerie agit
comme un mouvement de bascule:
révolution et contre-révolution!
L’industrie est peut-être allée un peu
loin dans le XXL. Nous avons la chance
de pouvoir compter sur un patrimoine
solide, qui permet d’aboutir à une
collection comme la Master Control, ainsi
qu’un vaste assortiment de mouvements.
Le calibre 899 équipant cette ligne
existait déjà mais il a été fortement
amélioré, affichant jusqu’à 70h de réserve
de marche, muni d’un barillet redessiné
et d’un échappement en silicium.
MASTER GRANDE TRADITION
GRANDE COMPLICATION Poursuivant son exploration des
montres à sonnerie, Jaeger-LeCoultre
présente une nouvelle édition de la
Master Grande Tradition Grande
Complication. Ce bijou d’ingénierie
mécanique intègre une répétition
minutes, une voute céleste et un
tourbillon volant orbital. Il fait suite
à deux modèles à répétition minutes
créés l’an passé: la Master Grande
Tradition Gyrotourbillon Westminster
Perpétuel dotée du calibre Jaeger-
LeCoultre 184, et la Master Grande
Tradition Répétition Minutes
Perpétuelle équipée du mouvement
à remontage automatique 950. |
Le sommet mécanique de cette année est la Master Grande
Tradition Grande Complication, qui poursuit votre exploration
des montres à sonnerie. En tant que designer, comment
pouvez-vous intervenir sur une pièce aussi technique?
Sans surprise, il faut une sacrée dose de collaboration. Notre
maîtrise du mouvement permet d’avancer par un dialogue
direct avec les horlogers à l’interne. Sur cette pièce, ce
processus a notamment abouti à un cadran à la structure en
3D, car le défi principal, tant technique que design, est de créer
du volume pour abriter les complications, tout en gardant
une légèreté et une finesse qui rendent la montre portable.
Nous avons utilisé la même architecture de boîte que pour les
modèles de l’an passé avec des cornes rapportées aux angles
larges – tout a été conçu pour diminuer l’épaisseur au regard.
La force visuelle de ce cadran est qu’il «rentre» en profondeur.
Ce modèle est un jeu esthétique entre complexité et lisibilité.
Comment organisez-vous la R&D?
Nous avons lancé il y a trois ans au
Sentier un «Lab» informel réunissant
spécialistes de la technique, du
marketing et du design, autour de
pré-études qui aboutissent… ou
non. Nous alimentons cet espace de
réflexion en continu.
Nous n’intervenons pas activement via
une stratégie de rachats de pièces par
exemple: en réalité, nous utilisons d’abord
ce patrimoine à l’interne. C’est un outil
quotidien pour nous! Grâce à lui, nous nous
assurons de ne rien construire de «faux».
Cette assise historique façonne aussi une
solide culture horlogère, très inspirante
au sein de la marque. Elle débouche sur
de nombreux nouveaux modèles, comme
par exemple la Master Control Memovox
nouvelle génération, inspirée des toutes
premières Memovox des années 1950,
réinterprétées dans un style contemporain.
Cela peut effectivement transformer le regard sur
l’horlogerie. En tant que designer, c’est un processus
de changement qui ne sera certainement pas immédiat
mais peut nous influencer de manière même
inconsciente sur le long terme. N’oublions pas que
le mouvement Art Déco a émergé d’une période très
difficile! La créativité se libère souvent après des crises.
Dans quel sens? Seul notre inconscient le sait…