n campus contemporain d’inspiration Bauhaus, à la limite de la petite ville historique de Wetzlar au centre de l’Allemagne, permet aujourd’hui au visiteur de vivre l’«expérience Leica» à 100%: bienvenue au Leitz-Park, où l’on peut dormir à l’hôtel de Leica, déguster une pâtisserie au Café Leitz, visiter la fabrique d’appareils photos, l’exposition temporaire et le musée Leica, acheter des souvenirs et même des montres Leica. Précision importante, celles-ci ne sont pas traitées comme un simple accessoire dont la licence aurait été confiée à un tiers: elles bénéficient de leur propre unité et d’une approche sérieuse et ambitieuse, sous la direction d’un vétéran de l’industrie, notamment passé par IWC, Henrik Ekdahl.
Le nouveau CEO de Leica Camera AG depuis avril 2026, Andreas Voll, vient lui aussi d’IWC, où il occupait le poste de directeur des opérations. Les parallèles entre ces deux industries, qui capturent chacune le temps à leur manière, sont nombreux et évidents: précision, micromécanique, processus industriels rigoureux, mais aussi forte sollicitation de l’imaginaire en accompagnant certains des plus grands exploits de l’humanité. Toutes deux ont vécu à quelques décennies de distance leur grande crise existentielle avec les mutations électroniques et digitales – et ont survécu, quoique de justesse!
La révolution Leica
L’histoire de Leica commence avec l’horlogerie. En 1863, à vingt ans, Ernst Leitz I, figure fondatrice de la marque, part à Neuchâtel pour effectuer un apprentissage dans la mécanique de précision auprès de l’horloger et inventeur Matthäus Hipp. En 1914 apparaît le prototype de l’Ur-Leica portable conçu par l’ingénieur Oskar Barnack au format 35 mm (dont il subsiste d’émouvants clichés de la foule des rues de Manhattan pris par Ernst Leitz II à New York), avant la commercialisation officielle du Leica I en 1925, qui popularise le format 24×36 mm en photographie. La rupture est considérable – la photographie se fait portable et accessible, à peu près simultanément d’ailleurs à la popularisation de la montre-bracelet. Toutes deux endossent le pouvoir de passer des seules élites aux masses.
«C’était une révolution comparable, d’une certaine manière, au premier téléphone mobile. Soudain, on pouvait documenter la vie», souligne Henrik Ekdahl. En 1954 apparaît le Leica M3, le plus mythique de tous, que le responsable compare volontiers à la Porsche 911: un produit que l’on peut continuellement faire évoluer sans bouleverser son identité.
À Wetzlar, une culture de la précision
La visite de l’atelier de Leica conforte la proximité entre les deux industries, avec l’alignement de machines CNC qui produisent les composants des appareils photos. Si la production de caméras numériques reste ultra-dominante, on observe une forme de retour en grâce du bon vieil argentique et du rituel du film de notre enfance, voire des bains révélateurs avec leur odeur si particulière. Le célèbre M6 relancé par Leica en 2022 connaît notamment un grand succès.
Là où la comparaison s’arrête – comme souvent – est dans le degré de transparence quant aux circuits de production lors des explications fournies pendant la visite, là où l’horlogerie est beaucoup moins diserte. Chez Leica, on assume ainsi pleinement d’avoir un grand site de production à Famalicão au Portugal – «plutôt qu’en Chine» – réalisant une partie des composants et occupant à peu près le même nombre d’employés qu’au siège allemand, soit environ 800 employés sur chaque site. A Wetzlar sont historiquement produits les appareils les plus haut de gamme comme le M10, assemblé à partir d’environ 1’100 composants. Pour les produits estampillés «Made in Germany», au moins 45 % de la valeur doit être réalisée en Allemagne. Le reste peut notamment venir du Portugal.
Éviter le piège du merchandising
Leica Camera AG a réalisé 596 millions d’euros de chiffre d’affaires sur l’exercice 2024/2025. La production de montres reste confidentielle par rapport aux appareils photos. Mais comme on l’a vu, elle est symboliquement et techniquement proche de la conception des instruments de précision de Leica. Si par le passé la marque avait tenté quelques incursions en horlogerie, c’est en 2022 seulement qu’apparaît un tournant majeur avec l’ouverture des Ernst Leitz Werkstätten au Leitz-Park de Wetzlar et la présentation de ses deux premières montres mécaniques, les Leica L1 et L2. Celles-ci sont conçues par le designer Achim Heine, déjà impliqué dans le design de nombreux produits Leica.
Pour les mouvements mécaniques à remontage manuel, Leica a collaboré avec Lehmann Präzision, en Forêt-Noire. Ces premiers modèles sont donc labellisés «Made in Germany». Ils se distinguent notamment par leur couronne poussoir brevetée, dont le fonctionnement évoque volontairement le déclencheur d’un appareil Leica. Le design comporte aussi plusieurs références aux appareils photo, comme le moletage des couronnes ou le verre bombé rappelant une lentille.
À partir de 2022, Leica restructure son offre sous le nom ZM, pour Zeitmesser, «garde-temps» en allemand. Les L1 et L2 deviennent respectivement les ZM 1 et ZM 2. La ZM 2 ajoute notamment une fonction de second fuseau horaire. Puis Leica produit ses premiers modèles Swiss made, les ZM 11, puis ZM 12, dont le mouvement automatique a été développé par Jean-François Mojon chez Chronode.
«Les appareils photo sont plus que des produits lifestyle. Ce sont des outils. L’Ur-Leica a complètement changé le monde. Ce n’est pas seulement une histoire de montres ou de caméras. C’est toujours une question d’identité. Leica n’a pas commencé dans le luxe: Leica a commencé avec un outil et une technologie», développe le designer Achim Heine, passé notamment par Vitra et le design de mobilier.
La difficulté consiste dès lors à traduire ce vocabulaire sans tomber dans le pastiche. La première tentation aurait été évidente: poser le fameux point rouge sur le cadran. «Mais le point rouge est tellement fort que cela ressemble immédiatement à du merchandising!
La réponse passera donc par des signes plus subtils. Pour la typographie, le designer est par exemple reparti du graphisme du Leica M6 afin de développer une police spécifique: reconnaissable sans reprendre directement le logotype.
Le travail porte aussi sur les transitions de surface et la façon dont les volumes se rencontrent. Chez Leica, explique Heine, aucune forme n’est vraiment accidentelle. Pour la montre, la caméra historique est moins une somme de détails à copier qu’une «grammaire».
«Bien sûr, tout le monde a une opinion sur ce à quoi une montre Leica devrait ressembler», expose de son côté Henrik Ekdahl en esquissant un sourire.
Philosophie industrielle
La coexistence d’une production horlogère Swiss Made et Made in Germany ne prête-t-elle pas à confusion ? «L’idéal à terme serait évidemment de centraliser la fabrication à Wetzlar, reconnaît Ekdahl. Mais pour l’instant, nous allons nous concentrer sur le Swiss made. La Suisse est extrêmement importante: on y trouve les compétences dont nous avons besoin.»
Le responsable envisage néanmoins une intégration croissante. «À un moment, nous produirons certainement nous-mêmes les boîtiers, comme nous fabriquons déjà ceux de nos appareils photo. Nous devons faire davantage nous-mêmes.»
Et de glisser que Leica dispose aussi d’une compétence dont peu de manufactures horlogères peuvent se réclamer à ce niveau: l’optique. «Nous sommes également parmi les leaders mondiaux de l’optique. Il y a certainement quelque chose à traduire de ce savoir-faire vers l’horlogerie.»
Comme l’horlogerie mécanique, Leica revient de loin. Henrik Ekdahl peut en témoigner, lui qui travaillait déjà chez Leica dans les années 1990, au moment où la photographie basculait brutalement vers l’électronique. «C’était une période très difficile. Leica a été au bord de la faillite. Mais certaines personnes ont décidé qu’il ne fallait pas laisser disparaître cette entreprise.»
Hermès entre alors au capital, avant l’arrivée du Dr Andreas Kaufmann, actuel actionnaire majoritaire et président du conseil de surveillance (lui-même un grand amateur d’horlogerie). Ces investissements donnent notamment à Leica les moyens d’opérer sa transition numérique. Le tournant décisif consiste à rendre les nouvelles générations compatibles avec l’immense parc d’optiques existantes.
La stratégie fonctionne. Leica revient à Wetzlar et construit son nouveau campus autour d’une idée simple: la caméra reste le cœur, mais elle n’est plus la totalité de l’univers Leica. Aujourd’hui, le groupe est présent dans les jumelles, les lunettes de visée, la projection, les accessoires et le smartphone, notamment à travers son partenariat avec Xiaomi. Un appareil mobile estampillé Leica peut désormais donner à son utilisateur accès à des réglages évoquant ceux d’un appareil compact. Pour Leica, les deux réalités coexistent. Jamais autant de photographies n’ont été prises. Et, paradoxalement, la génération élevée au smartphone redécouvre aussi la photographie argentique. Selon Leica, environ un boîtier M sur cinq vendu aujourd’hui est analogique.
L’architecture du mouvement des montres Leica entretient un lien subtil avec Wetzlar: vue de haut, elle évoque l’organisation du Leitz-Park. Pas question, en revanche, de couvrir les composants de décorations, simplement parce que l’horlogerie haut de gamme l’exigerait. «Nous ne jouons pas énormément avec la décoration traditionnelle, parce que nous sommes une entreprise industrielle», résume Henrik Ekdahl.
Les montres Leica sont disponibles dans environ 55 Leica Stores à travers le monde. Dans son activité photographique, la marque réalise près de 90 % de son chiffre d’affaires hors d’Allemagne. Sa présence internationale ne date pas d’hier: dès les années 1990, Leica exploitait déjà une dizaine de boutiques au Japon. La marque travaille également avec plusieurs milliers de revendeurs dans le monde.
L’horlogerie pourrait certes bénéficier d’une plus forte présence dans ces réseaux. Mais avant tout, estime Henrik Ekdahl, «nous devons sortir de notre propre écosystème, pour aller davantage vers la communauté horlogère, car nous ne fabriquons pas des montres uniquement pour les clients Leica existants.» Non sans fierté, il observe d’ailleurs que certains clients entrent désormais dans l’univers Leica non plus par la photographie, mais par l’horlogerie.
«L’idée n’est pas de diluer le cœur de Leica, qui reste la caméra, l’optique et les équipements d’observation. L’horlogerie est encore un petit espace, mais nous voulons le faire grandir. Pas à pas, c’est faisable.» Certains puristes de la marque s’opposent à cette stratégie de diversification – on trouve aussi des articles en cuir Leica aujourd’hui. «Ils diront que ce n’est pas Leica. Mais nous devons faire grandir la marque, et son image est extrêmement forte.»
La touche Leica
L’horlogerie pose aussi à Leica une question de communication. Là encore, la marque entend conserver ses distances avec certains automatismes du luxe. «Nous ne voulons pas acheter des célébrités pour qu’elles portent nos montres. Ce ne serait pas authentique», affirme Henrik Ekdahl. Leica préfère collaborer avec des photographes et des personnalités directement liées à son univers culturel. Un film a notamment été réalisé avec le collectionneur horloger John Goldberger, également grand amateur de photographie et des appareils de la marque allemande.
Cette approche n’est pas nouvelle. Achim Heine se souvient de campagnes imaginées autour des mains des artistes et photographes: plutôt que de montrer des visages de célébrités, on montrait le geste, l’outil, la relation physique à l’appareil. Wim Wenders faisait partie de cet univers. L’horlogerie en est proche.
Trois ans après le véritable démarrage commercial de l’activité, Ekdahl parle encore du projet comme d’un commencement. «Nous venons de partir pour un très long voyage. Trois ans, pour une marque horlogère, ce n’est rien. Même quelques années ne suffiront pas. Nous raisonnons en décennies.» Le prochain enjeu se situe plus bas dans la pyramide des prix. Avec la ZM2 au sommet et la ZM11 dans un segment inférieur, il manque peut-être encore une véritable porte d’entrée plus accessible à l’horlogerie Leica.
Leica est une entreprise qui a déjà connu une révolution technologique suffisamment violente pour presque disparaître. Elle a survécu en transformant ses produits sans abandonner leur lien avec l’histoire. La montre pose désormais une question parallèle: que peut devenir Leica sur un autre objet, sans cesser d’être Leica?
Le séjour à Wetzlar, qui avait commencé par la visite du centre pittoresque de la petite ville allemande – appareil photo en main – se conclut dans les précieuses archives préservées au Leitz-Park… Leica, qui a donné vie à certaines des images les plus reconnaissables du patrimoine humain, trouve un prolongement naturel dans la mesure du temps.


