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GLASHÜTTE

START-UP HORLOGÈRE DE 170 ANS

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 GLASHÜTTE

Un tour d’horizon des manufactures de Glashütte. Ruinée, martyrisée, pillée, la cité horlogère allemande a su renaître de ses cendres à plusieurs reprises. Ses «crises du quartz» ont été de vraies guerres, des blocus, des désaffectations... Alors que l’horlogerie suisse traverse une crise profonde, nous nous sommes rendus à Glashütte pour étudier le travail réalisé sur place depuis la chute du Mur. Tout était à reconstruire et (presque) tout a été reconstruit. Voyage.

N

ous sommes désolés de ne pas être Suisses. Mais nous sommes Allemands!» Voilà ce que répond Yann Gamard, le patron de Glashütte Original, lorsqu’on lui demande s’il est vraiment possible de faire de l’horlogerie séduisante non-helvétique. Son confrère saxon Alexander Philipp, de la marque Tutima, souligne dans le même sens: «Il existe déjà tellement de marques horlogères sur le marché. Être allemand nous distingue un peu, lorsqu’un détaillant a déjà dix marques suisses dans son portfolio.»

Et si nous montions justement un peu au nord de la Suisse? Alors que l’industrie horlogère helvétique traverse une phase de ralentissement comme elle n’en a plus connue depuis fort longtemps, il est bon de franchir la frontière, direction Glashütte, petite cité tranquille entourée de collines, située entre Dresde et la République tchèque. Car ce haut lieu de l’horlogerie allemande a vécu ces derniers temps une expansion remarquable. L’une des meilleures illustrations en est la marque Nomos, très edgy et prisée des esthètes urbains chics, qui se paie le luxe de proposer des modèles à mouvements manufactures dès 1’000 euros, et l’ironie de d’avoir une collection de montres Made in Glashütte baptisée... Zurich.

Petits Allemands contre grands Suisses

Identifiable à sa platine ¾ développée par le «patriarche» Ferdinand Adolph Lange qui la distingue des cousins suisses, reconnue pour la qualité de ses finitions et son soin du détail, louée pour son sens de la mesure en termes des tarifs pratiqués, l’horlogerie de Glashütte peut presque se permettre de faire la leçon aux horlogers suisses. Tandis que tant d’Helvètes se sont auto-proclamés «manufactures» tout en se fournissant chez des tiers, l’intégration des compétences est une réalité de longue date dans la vallée saxonne, y compris la maîtrise de l’assortiment.

Et si nous montions justement un peu au nord de la Suisse? Alors que l’industrie horlogère helvétique traverse une phase de ralentissement comme elle n’en a plus connue depuis fort longtemps, il est bon de franchir la frontière, direction Glashütte, petite cité tranquille entourée de collines, située entre Dresde et la République tchèque.

Nomos a développé le sien en partenariat avec l’université technique de Dresde. Uwe Ahrendt, son directeur, nous présente avec enthousiasme son nouveau mouvement automatique DUW 3001, Tout en fustigeant une horlogerie suisse un peu endormie sur ses lauriers: «Un motoriste comme ETA n’innove plus beaucoup, car ses modèles ont été conçus dans les années 1970, ils sont résistants, éprouvés et se vendent. Alors, pourquoi changer?»

La marque, qui a enregistré une croissance de plus de 30% en 2015 et produit environ 20’000 montres par an avec un staff de 240 personnes, entend doubler de taille dans les trois prochaines années. Elle peut compter, comme ses consœurs de la région, sur un solide marché national, mais aussi sur une percée aux Etats-Unis. La marque vient d’augmenter son parc de machines (suisses) pour répondre à une demande en hausse et va construire un site complémentaire.

Respect courtois et petites piques

A. Lange & Söhne, de son côté, a déjà construit son nouveau bâtiment, qui a été inauguré en grande pompe en août 2015 par la chancelière Angela Merkel. Wilhelm Schmid, le directeur de la marque de Haute Horlogerie, porte son regard alentour: «A Glashütte, nous travaillons presque tous sur des segments différents, donc nous avons très peu de chevauchements de créneaux entre nous et œuvrons tous à développer l’horlogerie de la région, avec un certain standard de qualité. Celui-ci sera bien entendu différent en fonction du segment de prix mais pour moi, il ne devrait jamais y avoir de montre «cheap» de Glashütte. Cela porterait préjudice à tous.»

Chez Glashütte Original, on nous précise même qu’il existerait un «gentlemen’s agreement» entre les marques, selon lequel «on ne débauche pas les employés des autres». Alors, un monde idyllique où paix et sérénité constituent un intérêt supérieur au bien-être individuel? Ne soyons pas naïf: derrière le discours officiel, on se lance des piques et des employés passent d’une entreprise à l’autre, comme en Suisse. Les directeurs actuels de Nomos et Moritz Grossmann sont du reste des anciens de A. Lange & Söhne, véritable «matrice» horlogère.

S’il existe un respect courtois entre les marques, la compétition se cristallise notamment autour de l’héritage de Glashütte. Chaque marque a sa fierté et pense incarner le mieux l’esprit originel du lieu. Toutes ont repris dans les années 1990 et 2000 des noms du passé. Or cet héritage n’est pas toujours évident, du fait de l’histoire tumultueuse de la région, ruinée à plusieurs reprises. Tout est d’ailleurs parti d’une ruine. Venons-y.

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Automaton clock “drumming bear” (around 1625)

Les riches heures de la Saxe

Pour comprendre l’histoire horlogère de Glashütte, il convient de se rendre d’abord à Dresde, au magnifique Mathematisch-Physikalischer Salon du palais Zwinger. Peter Plessmeyer, le conservateur, nous y accueille pour une traversée des halles chargées d’histoire et d’objets scientifiques anciens et extraordinaires, comme cet ours mécanique à tambourin du 17ème siècle.

Conçu comme Orangerie pour le roi de Saxe, le Zwinger est en effet devenu en 1728 un palais des sciences, sur la base de ce que l’on pouvait trouver à Londres ou Paris: de cette époque, on peut observer un cabinet de miroirs brûlants géants et de lentilles immenses. «Le palais se spécialise progressivement en astronomie, dont les instruments, exigeant une grande précision, ont ouvert la voie au développement de l’horlogerie, explique Peter Plessmeyer. Dresde n’étant pas un centre horloger important, la cité acquiert son savoir de l’extérieur, notamment des concepteurs britanniques de chronomètres marins.»

L’horloger saxon Johann Heinrich Seyffert (1751-1818), en particulier, entend concurrencer ses homologues anglais. Avec lui naît une lignée de grands horlogers, très productifs, puisque Seyffert est le professeur de Johann Christian Friedrich Gutkaes (1785-1845), lui-même mentor de Ferdinand Adolph Lange (1815-1875). Les deux hommes conçoivent ensemble la fameuse Fünf-Minuten-Uhr de l’opéra de Dresde, qui influence toujours le design de Lange avec ses deux grands guichets. Si le mentor rêve d’industrialiser la production horlogère sans y parvenir, l’élève, lui arrivera à ses fins, après de nombreux voyages à Paris, à Londres et en Suisse, et le dépôt de multiples brevets. Rendez-vous pour la suite au German Watch Museum, inauguré par le Swatch Group dans une ancienne école horlogère de Glashütte.

Pourquoi Glashütte?

Au milieu du 19ème siècle, Glashütte est un village ruiné. Son économie était liée à l’extraction de métaux et les mines se sont asséchées. Or, au moment où Ferdinand Adolph Lange demande le soutien financier du roi de Saxe, un programme de développement est mis en place pour plusieurs villages sinistrés de la campagne. Une compétition s’engage entre onze cités pour accueillir ce nouveau pôle d’activité horloger. Le timing est bon car avec la révolution industrielle, la demande en montres de poche augmente.

Glashütte, la plus pauvre des localités, est choisie, entre autres parce qu’elle se proposait de payer une part de l’investissement mais aussi pour sa proximité avec Dresde. C’est ainsi que Lange arrive en 1845, accompagné de 15 apprentis et de trois autres horlogers (dont Moritz Grossmann), qui sont les Founding Fathers de l’industrie à Glashütte et ont joint leurs efforts pour produire le mouvement typique de la région. Mais pendant longtemps, Lange et ses successeurs continuent d’écrire Dresde sur les cadrans de leurs montres...

A la base, Glashütte est une «copie» de l’industrie horlogère suisse, fruit de la découverte du système d’établissage par Ferdinand Adolph Lange lors de ses voyages en Suisse. Autour de 1900, on compte une centaine de petits ateliers dans cette manufacture à ciel ouvert. Mais la «copie» compose progressivement son interprétation propre de l’horlogerie, dont la caractéristique la plus fameuse est la platine ¾, une construction «en sandwich», tandis que les Suisse travaillent davantage avec des ponts. L’ouverture de nouveaux marchés profile la petite cité saxonne sur la scène internationale.

Quand la Suisse reconstruit Glashütte

La grande rupture a lieu à la fin de la Deuxième guerre mondiale, lorsque l’Est de l’Allemagne est pris par l’Armée rouge. Glashütte, qui avait multiplié les livraisons à l’armée, est bombardé le dernier jour du conflit... Et les Soviétiques emmènent toutes les machines de production dans leurs trains à destination de l’URSS, afin d’augmenter leurs propres capacités horlogères. Le village doit reprendre de zéro. Sous l’économie planifiée, toutes les sociétés de Glashütte sont contraintes de fusionner pour former un conglomérat horloger, le Glashütter Uhrenbetrieb (GUB), avec une production de masse. A partir des années 1960, les exportations vers l’Allemagne de l’Ouest reprennent.

Après la chute du Mur, en 1990, on ne compte guère plus qu’une septantaine de personnes travaillant dans l’industrie horlogère à Glashütte. Il faut recommencer, encore! Deux hommes, Günter Blumlein et Walter Lange, joignent leurs forces pour relancer une production de qualité et renouer avec la tradition de Haute Horlogerie de Glashütte. Les noms du passé réapparaissent. Et derrière eux, les investissements suisses, avec la reprise de Glashütte Original et Union Glashütte par le Swatch Group et celle de A. Lange & Söhne par Richemont au tournant du millénaire. Aujourd’hui, les deux plus grandes marques du village allemand sont en mains suisses. Dès le début, le soutien n’a pas été uniquement financier mais aussi technologiques. Les idées circulent entre Genève, Le Sentier, Bienne, Schaffhouse et Glashütte.

«Les histoires horlogères de la Suisse et de Glashütte ont toujours été étroitement enchevêtrées, souligne Yann Gamard. Nous avons à présent notre place au centre de Baselworld et nous sommes fiers de pouvoir régater au milieu des grands Suisses!» Il est d’ailleurs cocasse que le musée portant le nom de Nicolas Hayek, le «sauveur de l’horlogerie suisse», se trouve... en Allemagne.

 GLASHÜTTE  GLASHÜTTE

Vers un lobbying conjoint?

Aujourd’hui, à Glashütte, trois marques occupent le devant de la scène, avec plus de 200 employés et une visibilité globale: A. Lange & Söhne (Richemont), Glashütte Original (Swatch Group) et Nomos. Mais derrière, une scène vive de plus petites marques a également renoué avec la tradition horlogère de la région, portant pour la plupart des noms bien connus du passé: Moritz Grossmann, Tutima, Bruno Söhnle ou encore Mühle-Glashütte. Quant à Wempe, ils ont installé dans la cité leur observatoire, délivrant l’équivalent du COSC suisse.

Quelle place pour ces marques indépendantes? Thilo Mühle, de la marque éponyme, est d’opinion qu’elles devraient s’allier pour trouver les meilleurs débouchés face aux grands groupes: «Chaque marque se développe de son côté et y perd de l’argent. Nous sommes plus forts ensemble, par exemple lorsqu’il s’agit d’acheter des outils ou des matériaux ou de négocier avec les réseaux de distribution en Allemagne.» Cette alliance n’a cependant pas encore vu le jour.

Pourquoi ne pas joindre les efforts pour promouvoir la visibilité du nom «Glashütte» à l’international? «Je crois que le fait que toutes les marques ici aient le nom Glashütte sur leur cadran est déjà un effort considérable pour promouvoir la région... et veut dire qu’ils sont aussi fiers que nous d’être ici!, répond Wilhelm Schmid. Le nom est bien connu dans le groupe des amateurs éclairés d’horlogerie. Et au sein d’un plus large public, je dirais: combien connaissent la Vallée de Joux?»

Pas de bling-bling, pas de stars

Une autre caractéristique frappe l’esprit en visitant la vallée saxonne. Alors que l’écosystème horloger suisse a engendré une palette de marques futuristes, extravagantes et ultra-contemporaines dans les quinze dernières années, comme Richard Mille, Urwerk ou MB&F, elle n’a pas connu cette «horlogerie de rupture» dans les mêmes proportions. Tout en ayant vécu, certes, des ruptures fondamentales que n’ont pas connues les Suisses, comme la Deuxième guerre mondiale ou la Guerre froide...

Là aussi, Wilhelm Schmid répond: «Nous n’avons que 25 ans, nous sommes encore nous-mêmes une start-up! Glashütte occupe aujourd’hui la place que la ville mérite sur la carte horlogère mondiale: nous ne serons jamais aussi importants que la Suisse car nous ne sommes que quelques marques dans une petite cité. Mais je vois un avenir enthousiasmant: chaque marque doit contribuer au succès de cette petite vallée, dans son propre segment et face à ses propres concurrents. Chacune doit expliquer qu’une montre venant d’ici est différente d’une montre venant d’ailleurs.»

N’y a-t-il donc plus de place pour de nouvelles start-up, dans ce cas? «Il y aura un jour un Philippe Dufour de Glashütte, peut-être parmi nos apprentis actuels, mais pour l’instant nous sommes trop jeunes. Il y a déjà beaucoup de start-up ici!» C’est d’ailleurs un autre trait caractéristique: l’âge moyen très jeune des horlogers de Glashütte, plusieurs marques comptant leur propre école d’horlogerie.

Yann Gamard livre sa propre version: «Nous nous trouvons dans une région qui a vécu à travers la solidarité et qui n’offre pas beaucoup de place pour l’individualité. Donc je ne suis pas sûr que l’on verra des stars horlogères, des «personnalités» au même titre que celles qui ont émergé ces dernières années dans l’industrie en Suisse. C’est tout sauf bling-bling ici.»

Thilo Mühle nuance: «Il y aurait de la place pour des jeunes et des startups, mais pas si l’on suit la tradition de Glashütte, un créneau déjà saturé. Les marques qui ont été relancées après 2004 ont d’ailleurs eu plus de difficultés à se développer que leurs prédécesseurs.» Les aventures entrepreneuriales peuvent en effet aussi se solder par l’échec dans la cité saxonne, comme l’a montré la faillite de la marque C.H Wolf au printemps dernier. Dans les allées emplies de murmures du passés de Glashütte, certains fantômes renaissent, quand d’autres se rendorment...

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