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Perte et vol: faut-il verrouiller sa montre?

SÉCURITÉ

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août 2021


Perte et vol: faut-il verrouiller sa montre?

Une vague récente de vols de montres à Paris a été relayée dans les grands médias français. Alors que l’argent se dématérialise, les garde-temps les plus onéreux deviennent toujours plus des cibles pour les malfaiteurs. L’entrepreneur français Sébastien Buonomo, fondateur de la société Orkos, a breveté une nouvelle technologie de serrure pour fermoir de montre afin de lutter contre le vol à l’astuce tout comme la simple perte.

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xplosion des vols violents de montres de luxe à Paris», titrait Le Figaro en juin. Et de préciser les faits: un homme de 56 ans étranglé pendant qu’on lui dérobe sa montre à 12’000 euros, une femme de 86 ans frappée pour son garde-temps à 15’000 euros… En 2015, Europa Star consacrait une édition à la question de la sécurité dans l’industrie horlogère, du simple vol à l’astuce au braquage en bande organisée, avec plusieurs témoignages de victimes comme de spécialistes de la protection. Force est de constater que la situation ne s’est pas améliorée.

De son côté, Sébastien Buonomo, un ostéopathe du sport marseillais, a fait face à trois tentatives de vol, deux fois à Paris, une autre à Barcelone: «J’ai heureusement été confronté à des malfaiteurs plutôt maladroits. Mais lorsque j’ai hérité de la montre de mon frère, que j’ai perdu très jeune, et qu’on a tenté de me la dérober, cela m’a fait réagir. Car ce modèle n’avait pas une simple valeur financière: c’était un des seuls objets que j’avais pour honorer sa mémoire.»

En 2015, Europa Star consacrait une édition à la question de la sécurité dans l’industrie horlogère, du simple vol à l’astuce au braquage en bande organisée. Force est de constater que la situation ne s’est pas améliorée.

Système de micro-verrouillage breveté

Sébastien Buonomo cherche alors un système de protection contre le vol et la perte mais ne trouve rien de convaincant. Plutôt que de baisser les bras, il y voit une opportunité et contacte un ami d’enfance, ingénieur en aéronautique, pour concevoir les plans d’un prototype de micro-serrure logée dans le fermoir du bracelet. Il réunit des investisseurs pour une première levée de fonds, puis confie à la société genevoise de sous-traitance horlogère R. Magnin SA, rencontrée lors du salon EPHJ, le soin de réaliser les premiers prototypes. Les brevets sont déposés en France fin 2016, puis sur les principaux marchés dans l’année qui suit.

Une rencontre décisive pour l’entrepreneur est celle de Bruno Herbet, directeur du bureau technique et d’ingénierie HB Créations dans la Vallée de Joux, qui bénéficie d’une solide expérience dans l’industrie horlogère. Son arrivée comme directeur technique permet de crédibiliser le projet.

Le système Watchlock de micro-verrouillage intégré dans une boucle déployante vise à empêcher la perte de la montre par ouverture intempestive ou accidentelle du fermoir. Une mini-clé (livrée avec son porte-clé) permet d'activer ou de désactiver le verrouillage.
Le système Watchlock de micro-verrouillage intégré dans une boucle déployante vise à empêcher la perte de la montre par ouverture intempestive ou accidentelle du fermoir. Une mini-clé (livrée avec son porte-clé) permet d’activer ou de désactiver le verrouillage.

Les prototypes de fermoirs sont conçus pour être adaptés aux bracelets Oyster et Jubilee équipant les modèles Oyster Professional de Rolex de moins de 10 ans (il existe une multitude de systèmes de fermoirs en horlogerie, ndlr). «Nous avons décidé de commencer par ces modèles car ils offrent le potentiel le plus prometteur pour notre solution, souligne l’entrepreneur. A terme, notre objectif est d’équiper un pourcentage croissant de montres professionnelles Rolex neuves, mais aussi d’occasions récentes. Dans un avenir proche nous souhaitons aussi pouvoir proposer notre concept Watchlock® sur d’autres marques de prestige.»

Une contrainte qui se pose est néanmoins de convaincre des amateurs d’horlogerie de remplacer un fermoir d’origine et labellisé par un fermoir Orkos (le «serment» en grec), du nom de la société fondée par Sébastien Buonomo et ses associés. Cela même si le fermoir d’origine et celui équipé de la micro-serrure Watchlock® sont de qualité similaire et interchangeables – la solution est livrée avec un kit d’outils et d’accessoires Bergeon SA pour passer de l’un à l’autre.

Sébastien Buonomo, fondateur de la société Orkos
Sébastien Buonomo, fondateur de la société Orkos

Bruno Herbet, directeur technique d'Orkos
Bruno Herbet, directeur technique d’Orkos

En réalité, l’entrepreneur avait d’abord misé sur la vente de licences d’utilisation de sa technologie brevetée aux marques, ce qui aurait permis de contourner cet écueil. Mais les discussions en cours avec l’industrie ont été ralenties par l’irruption de la pandémie. Il a donc décidé de commencer par une première solution commerciale destinée aux clients finaux.

L’entrepreneur avait d’abord misé sur la vente de licences d’utilisation de sa technologie brevetée aux marques. Suite à l’irruption de la pandémie, il a décidé de commencer par une première solution commerciale destinée aux clients finaux.

Destiné aux montres de luxe

D’ici à novembre 2021, une première série de 1’000 fermoirs utilisant la micro-serrure sera commercialisée par Orkos, via son site internet et un réseau de partenaires (les pré-commandes seront lancées en septembre). Fabriqués par les spécialistes du fermoir de luxe JMT Product/Boucledor, qui fournissent de nombreuses marques du circuit horloger, ces fermoirs labellisés 100% Swiss made sont usinés dans un acier inoxydable horloger et bénéficient de finitions similaires à celles du haut de gamme, pour un prix unitaire de 1’180 euros. Un tarif relativement élevé qui destine Orkos au segment du luxe: «C’est un prix proche de celui du fermoir Oysterlock d’une Rolex Oyster professionnelle», précise Sébastien Buonomo.

Outre des fermoirs en acier 316L 1.4441, la start-up a également pour objectif de décliner sa production en acier PVD noir, ainsi qu'en or/acier, or jaune et or rose.
Outre des fermoirs en acier 316L 1.4441, la start-up a également pour objectif de décliner sa production en acier PVD noir, ainsi qu’en or/acier, or jaune et or rose.

«La plupart du temps, je porte ma montre non verrouillée mais j’active le dispositif quand je fais du sport ou que je ne suis pas dans un environnement sécurisé, poursuit l’entrepreneur. Lorsque je pratique des sports nautiques en vacances, par exemple, je ne fais plus face au dilemme de porter ma montre et de risquer de la perdre ou de la laisser dans ma chambre d’hôtel.»

Un palliatif face à un problème de fond

Surtout, Sébastien Buonomo estime apporter sa contribution face à la problématique toujours plus vive de la sécurité des détenteurs de montres de luxe. «Même si les braquage ou vols avec violence font les gros titres de la presse, ce sont bien les vols à l’arraché ou à l’astuce qui représentent la majorités des cas, selon les statistiques policières. Ce phénomène reste d’ailleurs sous-évalué, puisqu’ils ne comptabilisent que les tentatives réussies dans leurs statistiques et non les nombreux essais infructueux.»

Sans agression, les risques judiciaires restent faibles pour les malfaiteurs. Mais en verrouillant sa montre, ne va-t-on pas justement encourager ceux-ci à passer à la violence? «C’est une remarque qui revient souvent, mais je suis convaincu du contraire, répond Sébastien Buonomo. Les malfaiteurs ont des modes opératoires bien définis: un spécialiste du vol à la tire ne va pas facilement passer au vol à main armée.»

L’entrepreneur voit plutôt un risque dans la multiplication des vols pour la désirabilité des montres et cite une étude réalisée par la société de conseil Promise Consulting (à retrouver ici): «Il y a des gens qui ne portent plus ou n’achètent plus de montres par peur pour leur sécurité. Cette tendance ne fait qu’augmenter. Aujourd’hui nous vivons dans une société sans argent liquide. Les braquages ont diminué car les banques ou les commerces ne contiennent tout simplement plus de cash. Les malfaiteurs se rabattent sur d’autres objets, dont les montres de luxe. Certaines marques font aujourd’hui les gros titres pour les mauvaises raisons, avec la répétition des vols. Avec notre solution, nous souhaitons lutter contre la perte et dissuader les malfaiteurs de se livrer au vol de montre par ruse.»

«Il y a des gens qui ne portent plus ou n’achètent plus de montres par peur pour leur sécurité. Notre solution vise à enrayer ce problème.»

Un sujet peu glamour dans une industrie qui vend d’abord son prestige et son image. Mais avec la multiplication des possibilités de revente de montres sans authentification crédible, notamment en ligne, la situation ne risque guère de s’améliorer. Certains horlogers commencent à équiper leurs modèles d’une identité numérique, ce qui pourrait rendre plus difficile le recel. En attendant, Orkos propose son propre palliatif à une problématique qui nécessitera une réflexion de fond dans les années à venir.

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