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ENCHÈRES HORLOGÈRES, TROIS DÉCENNIES DE LÉGENDE

PARTIE 1



ENCHÈRES HORLOGÈRES, TROIS DÉCENNIES DE LÉGENDE

A l’orée des années 1990, les ventes aux enchères horlogères étaient noyées dans la masse des opérations à l’encan. Il y avait Christie’s, Sotheby’s et Habsburg Feldman. Retour en arrière…

A

vant de se dessiner comme un fleuve à part entière dans le business des rois du marteau, les ventes aux enchères uniquement horlogères consistaient en une multitude de petits ruisseaux, alimentant tantôt les marchands, tantôt, souvent de manière accessoire, les trois principales enseignes généralistes présentes à Genève.

L’ère des visionnaires

Naissaient alors, juste avant cette période, quelques personnalités de flair, des passionnés d’horlogerie, de véritables bâtisseurs de légendes. Osvaldo Patrizzi est l’un d’eux. En 1974, l’homme avait déjà fondé la «Galerie d’Horlogerie Ancienne», une maison de ventes aux enchères pour «montres bracelets, horloges et autres objets de vertu», devenue en 1987 Antiquorum SA. Puis, il avait également su tirer parti de la disparition de Habsburg Feldman, dont la dernière vente à Hong Kong semble vouloir remonter à l’année 1990.

Le deuxième, c’est le Dr. Helmut Crott, un expert collectionneur quelque peu éclipsé par l’ultra-médiatique Osvaldo Patrizzi. Il fait pourtant partie de ces visionnaires à qui le domaine doit beaucoup aujourd’hui. Fondateur en 1974 de Auctioneers Dr. Crott, il incarne une certaine tradition allemande qui à l’époque comptait autant voire plus que Genève. Il détient toujours ce que les puristes considèrent comme la plus importante base de données Patek Philippe relative aux montres anciennes. Une base fiable régulièrement mise à jour et consultée encore aujourd’hui, qui répertorie, sur un principe de traçabilité et de documentation exhaustive, toutes les références et leurs scores de vente. Des informations qui prouvent au passage à quel point ces pièces, en matière de valeur patrimoniale et de placement, se situent sur les 25 à 30 dernières années au-delà de toute espèce d’indice boursier.

Toujours actif dans ce domaine, très respecté auprès d’une race de collectionneurs totalement hermétiques aux tendances et aux courants éphémères, le pionnier Helmut Crott se souvient que dans ces années, il y avait déjà la domination de Patek Philippe. Le reste de l’offre se composait de montres de poche compliquées, autant de marques suisses que de marques étrangères: des montres de poche fabriquées par Abraham-Louis Breguet autour de 1800; des Rolex Sport en acier, tels la Stelline Moon ref. 6062, les chronographes Jean-Claude Killy ou les Daytona modèles Paul Newman; des Vacheron Constantin de poches ou bracelets; des A. Lange & Söhne anciennes de Glashütte.

A ces modèles déjà stars s’ajoutaient aussi les émaux de Genève de la première moitié du 19ème siècle ainsi que les automates suisses datant des années 1800, des œuvres d’art mécanique qui tenaient le haut du pavé avec leurs envolées à plus de CHF 2 millions. Quant aux autres montres bracelets, celles issues de marques moins demandées, souvent des chronographes, elles affichaient des prix dérisoires. Ainsi, les Omega, Eberhard & Co, les Heuer ou Longines étaient, en comparaison avec Patek Philippe, bien plus accessibles.

Le tournant 1989, la naissance des ventes thématiques

Soudain, imaginé par Osvaldo Patrizzi, le principe des ventes thématiques bouscule la donne. «Elles sont aujourd’hui des milestones dans l’histoire horlogère» confesse Dr. Helmut Crott. Peut-être puisa-t-il son inspiration dans la vente par Sotheby’s en 1986 aux Etats-Unis de la collection horlogère Seth Atwood, du nom d’un industriel américain qui liquida son musée horloger à Rockford dans l’Illinois? Toujours est-il qu’il transforme l’année 1989, qui coïncide avec le 150ème anniversaire de Patek Philippe, en une date charnière. Osvaldo Patrizzi organise en effet la toute première vente aux enchères exclusivement dédiée aux garde-temps de cette grande maison. En grand manitou, chef d’orchestre sachant manier tant le marteau que les finesses relationnelles et communicationnelles, le fringant entrepreneur commissaire-priseur parvint à regrouper suffisamment de pièces recherchées pour que l’événement se transformât en plébiscite.

Le bref échantillon que voici permet de comprendre de quoi l’offre se composait au sortir des années 1980 et quelles seront les tendances qui s’esquisseront. Une fin de décennie qui, après la mortelle crise du quartz, contribua à sa manière au renouveau de l’horlogerie mécanique.

«Les enchères horlogères, juste après la mortelle crise du quartz, contribuent à leur manière au renouveau de l’horlogerie mécanique.»

Il y eut le lot 34, une PPC 2499/100 en platine – C pour & Cie puisque l’appellation de l’époque retenait encore la raison sociale Patek Philippe & Cie – une pièce unique dont le prix marteau fut de CHF 380’000. Le lot 297, quant à lui, désignait une répétition minutes rectangulaire, seule pièce attribuée à Mel Blanc (1908-1989), l’acteur californien surnommé «l’homme aux mille voix» pour avoir été le maître ès doublages des dessins animés, dont l’adjudication passa la barre du demi-million pour s’établir à CHF 520’000. Il y eut aussi le lot 229, une montre rectangulaire Patek Philippe à tourbillon, qui caracola à CHF 650’000.

Et le Dr. Helmut Crott de préciser, à propos de cette incroyable vente: «A cette époque-là, comme durant les années précédentes, c’était encore les montres de poche qui, comparativement aux montres bracelet, réalisaient les meilleures performances.» Ainsi, la grande complication reconnue sous le lot 300 ainsi que le Calibre 89 décrochèrent respectivement au prix marteau les montants record de CHF 850’000 et de CHF 4,5 millions.

1989 est également l’année de l’inauguration à Genève du Musée Patek Philippe au 7 de la rue des Vieux-Grenadiers. Ainsi, aux riches Italiens qui contribuaient alors grandement à l’essor des ventes aux enchères exclusivement horlogères s’ajoutait un nouvel acteur, suivi par les aficionados du monde entier: Philippe Stern lui-même, propriétaire de la marque et grand amateur, avide de compléter ses collections dans les domaines de l’horlogerie et de l’émaillerie, ainsi que dans la constitution de sa prestigieuse bibliothèque. Sa soif d’acquisition de pièces issues de son histoire comme de celle de l’horlogerie suisse en général eut pour effet de doper les scores et de titiller l’engouement.

En résumé, cette année 1989 voit la percée des montres bracelet vintage dans un univers jusque-là dominé par les montres de poche et les automates. Elle est aussi pour le secteur des ventes aux enchères – d’ailleurs les séculaires maisons institutionnelles du secteur devront s’y plier – celle de la séparation des objets horlogers de tous les autres domaines. C’est donc vraiment à partir de ce moment-là qu’une distinction réelle s’opère et que se font entendre les premiers coups de marteau exclusivement réservés à l’horlogerie. Désormais, auprès des collectionneurs, la montre de collection aura une place à part, au même titre que les toiles et les sculptures. Dès lors, ce nouveau business ira de succès en succès jusqu’à aujourd’hui, à l’exception d’un fort ralentissement au sortir de la Guerre du Golfe, en 1992. «Même les Patek Philippe furent victimes de la crise et de la chute des prix», se souvient le Dr. Helmut Crott.

D’autres dates-clés à retenir

Il faut tout d’abord mentionner l’agenda des ventes thématiques déclinées par Osvaldo Patrizzi. Sous la bannière d’Antiquorum, il organise plusieurs événements dont la mise en scène culturelle et les catalogues imposants contribuent à associer l’univers des montres anciennes avec ceux de la peinture ou de la sculpture ou des objets de légende: «L’Art de Breguet» en 1991, «L’Art de l’Horlogerie Française» en 1993, «L’Art de Vacheron Constantin» en 1994, «L’Art de l’Horlogerie Anglaise» en 1995, ainsi que «L’Art de Cartier» en 1996.

De son côté, la maison de vente Auctioneers Dr. Crott crée le buzz en 1992 à Francfort avec sa vente thématique sur les montres de Glashütte, incluant plus particulièrement des garde-temps de la marque A. Lange & Söhne. Il franchit la barre du million de Deutsche Mark avec une montre de poche à tourbillon en or et émail datant de 1900. Le millénaire se termine sur un record incroyable: en 1999, la super-complication Henry Graves de Patek Philippe, la plus célèbre montre du monde, décroche le titre des titres sous les marteaux de Sotheby’s: avec une adjudication à 11 millions de dollars, elle devient le garde-temps le plus cher de l’histoire.