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Carl Suchy & Söhne: renaissance autrichienne

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mai 2019


Carl Suchy & Söhne: renaissance autrichienne

La marque Carl Suchy & Söhne, horloger de la cour autrichienne durant le 19ème siècle, a été relancée, avec une série de modèles baptisés Waltz. Pour réaliser sa mission, l’entrepreneur Robert Punkenhofer peut compter sur les conseils de son mentor, l’ancien patron autrichien de Nestlé Peter Brabeck-Letmathe. Rencontre autour d’une Wienerschnitzel.

«I

l gère la compagnie et je l’aide en tant que mentor s’il a des questions stratégiques», explique Peter Brabeck-Letmathe. L’ancien patron de Nestlé préfère jouer la carte de la modestie à l’heure d’évoquer son engagement auprès de Robert Punkenhofer, à la tête de la start-up horlogère autrichienne Carl Suchy & Söhne.

Un engagement émotionnel pour l’une des figures de la multinationale suisse, qui avait quitté son Autriche natale dans les années 1970: «Je cherchais un moyen de me reconnecter à mon pays d’origine», explique-t-il. Ce projet, qui, vise à faire renaître la gloire d’un maître-horloger du 19ème siècle, part en effet sur les traces d’une partie peu connue de l’histoire du pays, quand un des ses nationaux réussissait à rivaliser avec les tout-puissants horlogers suisses et britanniques.

Une montre de poche de Carl Suchy & Söhne du 19ème siècle
Une montre de poche de Carl Suchy & Söhne du 19ème siècle

A noter que Peter Brabeck-Letmathe avait déjà un pied en horlogerie, en tant qu’investisseur dans une entreprise active quant à elle sur le pan le plus futuriste et high-tech de l’industrie, HYT et ses montres à indication fluidique du temps. «J’ai été attiré par le côté technologique de HYT, qui a été appliqué à l’horlogerie mais son potentiel va bien au-delà», souligne l’homme d’affaires de 73 ans.

Robert Punkenhofer s'est donné pour mission de relancer la marque horlogère autrichienne Carl Suchy & Söhne
Robert Punkenhofer s’est donné pour mission de relancer la marque horlogère autrichienne Carl Suchy & Söhne

Robert Punkenhofer s’est fixé la mission de restaurer la gloire de Carl Suchy, qui avait fondé sa société d’horlogerie en 1822 à Vienne, à l’âge de 26 ans. Mais qui était donc cet horloger, dont la marque a perduré jusqu’en 1918 et la chute de l’Empire austro-hongrois?

«Carl Suchy était l’un des plus grands horlogers de son temps, c’est pour cela qu’il a été appointé par l’Empereur, explique Robert Punkenhofer. Il a démarré de rien et a monté une des sociétés les plus respectées de son temps. Il était d’ailleurs en avance sur son époque: alors que tout le monde parle aujourd’hui de responsabilité sociale des entreprise, Carl Suchy était très engagé socialement et a par exemple fondé la brigade des pompiers de Vienne.»

L’horloger connaît un rapide succès grâce à des pendules et horloges murales techniquement très avancées qui font jeu égal avec les modèles anglais et suisses et remportent de nombreux prix. Fournisseur officiel à la cour impériale dès 1835, Carl Suchy emploie une quarantaine de personnes en 1838 et sa renommée s’étend au-delà des frontières de l’Empire. Les montres produites dans la manufacture autrichienne, et dans son annexe suisse basée à La Chaux-de-Fonds dès 1852, sont primées aux foires de Paris, Londres et Vienne.

La boutique historique de Carl Suchy & Söhne à Vienne
La boutique historique de Carl Suchy & Söhne à Vienne

C’est en parcourant la Biennale de Milan il y a quelques années que Robert Punkenhofer, connu jusqu’alors en Autriche et à l’international comme concepteur d’expositions et de projets architecturaux et artistiques (voir son impressionnante Mur Insel à Graz en collaboration avec l’artiste new-yorkais Vito Acconci), a découvert l’histoire de Carl Suchy. «Je me suis plongé dans les archives à Vienne et à Prague. Ses lettres de recommandation sont remarquables. J’ai rassemblé une documentation en vue de relancer la marque, qui était heureusement libre de droits.» L’entrepreneur devient propriétaire de la marque en 2017.

Le modèle Waltz N°1 en or
Le modèle Waltz N°1 en or

Le modèle Waltz N°1 Skeleton à cadran blanc
Le modèle Waltz N°1 Skeleton à cadran blanc

Le modèle Waltz N°1 Skeleton à cadran noir
Le modèle Waltz N°1 Skeleton à cadran noir

En cherchant un partenaire pour l’accompagner dans cette aventure, il pense à Peter Brabeck-Letmathe: «D’une part il est l’un des plus grands patrons industriels autrichiens, d’autre part il à déjà investi dans une marque horlogère. Je lui ai écrit et nous nous sommes donné rendez-vous à l’Hôtel Sacher à Vienne. Cela a commencé ainsi.» On imagine sans mal que l’implication de l’ancien patron de Nestlé aide à crédibiliser le projet.

L'Empereur autrichien Franz-Joseph faisait partie de la clientèle de Carl Suchy & Söhne...
L’Empereur autrichien Franz-Joseph faisait partie de la clientèle de Carl Suchy & Söhne...

La marque a démarré en 2017 avec une première série de 22 pièces réalisées en collaboration avec Vaucher Manufacture. La Waltz N°1 est une montre inspirée du style avant-gardiste et minimaliste de l’architecte autrichien Adolf Loos. Le modèle est équipé du mouvement automatique extra-plat conçu Fleurier VMF 5401, modifié par l’horloger zurichois Marc Jenni pour y ajouter un disque rotatif des secondes à 6 heures... sans index. Son guillochage rectiligne s’aligne avec celui du cadran une fois par minute.

«Notre concept est que seule la seconde compte, explique Robert Punkenhofer. La petite seconde donne un sentiment particulier, une relation au temps différente, associée à une esthétique sophistiquée.»

...tout comme Sigmund Freud
...tout comme Sigmund Freud

Présentée à Bâle en 2018, la Waltz N°1 Skeleton est la version squelettée du premier modèle de la marque. Elle s’inspire quant à elle de deux piliers de l’art de vivre viennois du début du 20ème siècle: les célèbres cafés de la capitale autrichienne et les bals donnés à la cour impériale. Symbole de cette époque d’effervescence intellectuelle et artistique où le temps importait peu, le guillochage ajouré du disque rotatif des secondes esquisse une valse à 6 heures. Ce modèle a été retenu pour concourir au Grand Prix d’Horlogerie de Genève dans la catégorie «Métiers d’Art» et a aussi été finaliste au Swiss Design Award.

Cette année, la marque étoffe et rehausse ses collections avec des versions en or de la Waltz N°1 et de la Waltz N°1 Skeleton, ainsi qu’une version en acier «Ardoise Grise». Les prix vont de 8’500 euros pour le modèle en acier à 38’000 euros pour le modèle squelette en or.

La marque a commencé par vendre en direct mais est à présent en phase de construction de son réseau de détail. «Nous sommes bien conscients d’être positionnés sur une niche, avec un design particulier, une touche viennoise», explique Robert Punkenhofer.

Et pour la suite? «Je viens de montrer quelques esquisses à M. Brabeck d’une pendule. On connaît bien sûr l’Atmos de Jaeger-LeCoultre. Le mouvement serait complètement maison pour la première fois, avec notre horloger à Vienne qui a été formé à l’école technique fondée par l’Empereur Franz-Joseph lui-même.»


«C’est le segment du moyen de gamme qui va souffrir»

3 questions horlogères à Peter Brabeck, ex-patron de Nestlé

Quelle est votre vision de l’industrie horlogère contemporaine?

L’industrie horlogère est passé de la fonctionnalité à l’émotion. Pour de la fonctionnalité pure, la montre connectée peut répondre à la demande. Aujourd’hui, tous les objets sont connectés. La fonctionnalité, c’est la connexion. Nous sommes dans un secteur complètement différent avec Carl Suchy & Söhne, celui de l’art mécanique horloger. Ce sont deux pôles extrêmes et je pense que c’est le secteur entre les deux, le moyen de gamme traditionnel horloger, qui va souffrir. On voit bien cette même polarisation à l’œuvre dans la boisson et l’alimentation, entre une industrie très high-tech et le standard de masse.

«L’industrie horlogère est passé de la fonctionnalité à l’émotion. Pour de la fonctionnalité pure, la montre connectée peut répondre à la demande.»

Avez-vous une règle d’or en termes de business?

La première règle est celle de la cohérence. Même si cela ne marche pas tout de suite. Cela nous a pris 15 ans pour véritablement lancer les capsules Nespresso et certains étaient sceptiques tout au long du chemin!

Et comment cela s’applique-t-il à Carl Suchy & Söhne?

C’est la même chose en horlogerie: le détaillant veut vendre, bien sûr. Mais nous devons être cohérents et exigeants pour travailler à long terme. Nous devons être clairs vis-à-vis de nos objectifs. Nous ne pensons pas en termes de volumes. Le volume est le résultat de la stratégie. Et si nous réduisions le prix pour faire plus de volumes, que dirait le client existant? Cela tuerait la marque. Nous ne sommes pas sous pression. Et notre production limitée nous donne une forme de flexibilité.