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L’HEURE DE VÉRITÉ POUR LE QUARTZ

janvier 2018


L'HEURE DE VÉRITÉ POUR LE QUARTZ

Autrefois pionnier, aujourd’hui banalisé, le mouvement à quartz arrive à un point crucial de son histoire. Car une horlogerie mécanique de moins en moins chère et les smartwatches, fonctionnellement supérieures, le prennent en tenaille. Que lui restera-t-il demain?

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récis, fiable, endurant, il a incarné le futur de la montre. Mais le mouvement électronique avec régulateur à cristal de quartz (alias mouvement à quartz) a fini par se banaliser à mesure qu’il s’est généralisé. Capable de presque tout, il s’est endormi. Aujourd’hui, il est comme un sachet de nourriture lyophilisée: pas cher, efficace, mais artificiel, fade et générique. Et ouvrir une montre pour y trouver un cercle d’emboîtage en plastique et un petit bidule à pile perdu au milieu est une vue terriblement triste. Ironie de l’histoire, après avoir manqué de sortir le mouvement mécanique du paysage horloger, le mouvement à quartz est à son tour menacé de perdre sa pertinence, fonctionnelle et même économique.

Industrialisation massive

En 1969, après des décennies de miniaturisation, l’initiative collective du mouvement Beta 21, en Suisse, et l’Astron de Seiko mettent enfin le mouvement à quartz aux dimensions du poignet. Il fait sortir la montre du paradigme de la mécanique pour entrer dans l’électronique. La soudure remplace la vis et la pile, le barillet. De plus en plus puissant et économe en énergie, il accède à une fabrication industrielle, volumique et automatisée. Un atelier d’assemblage de mouvements à quartz est une longue ligne robotisée. Quelques rares humains y poussent des chariots d’outils de contrôle et de maintenance. Se passant presque de pièces en mouvement, de lubrification, d’engrenages, la montre devient insensible au choc et au vieillissement des huiles. Sa dernière force est passée sous silence par le monde de l’horlogerie mécanique.

Chronométrie facile

Le mouvement à quartz est d’une précision redoutable, une fois protégé contre les variations de température qui l’influencent fortement. Les critères du COSC donnent une bonne échelle de ses capacités. Un chronomètre mécanique a droit à une erreur maximale de 3 minutes par mois. Pour un chronomètre à quartz, c’est 25 secondes par an, soit 85 fois mieux. On assiste même à un retour de la grande précision. Avec ses Conquest V.H.P, Longines renoue avec les années 1980, où un modèle homonyme présentait la même précision: 5 secondes d’erreur par an. La marque britannique Hoptroff a miniaturisé une horloge atomique pour le poignet: une seconde par millénaire. Et si c’est encore trop, de nombreuses montres radio-pilotées (Junghans en particulier) captent les signaux DCF77 en Europe ou WWV aux Etats-Unis, qui diffusent en temps réel l’heure d’horloges atomiques: une seconde chaque million d’années.

Energie tranquille

Autre force du quartz, il marche sur batterie. Les progrès des accumulateurs sont tels qu’une montre peut fonctionner cinq ans avant de se mettre en veille pour quinze, voire ne jamais s’arrêter si elle est équipée de capteurs photovoltaïques, depuis longtemps transparents et ultra-fins. Le résultat de tous ces atouts est une domination écrasante. Il équipe 95% des montres, et encore 72% des exportations suisses. Au porter, la montre mécanique est une exception, presque une aberration technologique. Comme si toutes les voitures de la planète marchaient à l’électricité tandis qu’une frange choisissait la machine à vapeur envers et contre tout. C’est que la belle horlogerie a ses raisons que la raison ignore...

A raw quartz crystal, produced in a Seiko autoclave, which will then be shaped into little slivers.

La Longines Conquest V.H.P.: 5 secondes d’erreur par an, date perpétuelle, aiguilles resynchronisées après un choc.

Junghans created the first radio-controlled wristwatch in 1990. The Force Mega Solar is its successor.

2,98 mm d’épaisseur grâce à son mouvement d’1 mm, la Citizen Eco-Drive One est limitée par la solidité du métal de son boîtier.

Le mouvement bombé de la Bulova Curv Chronograph.

Le calibre Seiko 9F62, un des seuls à représenter un vrai progrès technique, et encore est-il bien limité.

Le calibre 700P de Piaget, dernier exemple en date de ce qu’une hybridation méca-quartz peut produire, mais au prix fort.

La T-Touch Expert Solar est à recharge solaire, mais cette gamme a inventé la montre multifonctions tactile en 1999.

La tenaille

Aujourd’hui, le quartz se retrouve face à son fils spirituel, qui pourrait bien tuer le père. A force de glissements, de greffe de modules communicants et de processeurs basse consommation issus de la téléphonie, le mouvement électronique a changé de nature. La rapidité avec laquelle la smartwatch a déboulé dans le paysage horloger, comme un chien dans un jeu de quilles, est sans précédent. En l’espace de trois ans, la montre à quartz s’est retrouvée dépassée. Connectée, évolutive, interactive, la montre dite intelligente est un micro-ordinateur de poignet à écran tactile, qui intègre une horloge-mère à quartz parmi ses milliers d’organes électroniques. La montre à quartz, elle, est figée. Certains fabricants de smartwatch font même le pari de la disparition du mouvement à quartz autre que basique. Car la montre connectée est dans une autre catégorie. Comme le veut la loi de Moore, les coûts y baissent aussi vite qu’augmentent les performances. Déjà, une smartwatch tactile sous AndroidWear commence autour de 100 francs. Déjà, les concurrents d’ETA, Ronda et IsaSwiss se nomment Intel, Samsung et Google, dont le bénéfice trimestriel approche le chiffre d’affaires annuel du Swatch Group. Déjà, la Swatch Sistem 51 se vend 150 francs, pour une montre automatique Swiss made, fût-elle jetable et à 80% en plastique.

La noblesse

La technologie du quartz trouve encore des applications haut de gamme et des marques pour la faire évoluer, mais elles sont rares et surtout, elles plafonnent. Les avancées de Citizen dans le domaine de la finesse extrême, avec son Eco-Drive One de 2,98 mm, sont confrontées aux limites physiques du boîtier, comme en horlogerie mécanique. La recherche ergonomique de la Curv Chronograph Watch de Bulova, dont le mouvement courbe permet à la montre de l’être aussi, peut-elle dépasser l’anecdotique? Peu importe que sa fréquence soit de 262 KHz, soit 8 fois le standard de cette technologie, qui a été fixé par Girard-Perregaux. Car les plus grandes marques horlogères suisses ont participé à l’aventure, et continuent de le faire. Patek Philippe traite ses deux calibres à quartz maison, qui équipent encore environ 25% de la production, avec les mêmes finitions que les autres. Les chronomètres à quartz représentent bon an mal an un quart de la production de Breitling. Même François-Paul Journe s’y est mis. Le chantre de l’horlogerie classique, qui s’est placé dans l’héritage de Berthoud et Breguet, a lancé l’Elégante, une montre à pile, et pas que pour dames.

La fusion

Depuis longtemps, des hybridations sont apparues. Après la recharge d’accumulateur par rotor (Kinetic de Seiko, 1988), les modules de chronographe sur mouvements à quartz de Piguet et Jaeger-LeCoultre (années 1980), et l’avènement du Spring Drive de Seiko en 2004, le quartz est à nouveau accommodé à la sauce rouage. Dans l’Emperador Coussin XL 700P de Piaget , une génératrice/régulateur à quartz pilote un calibre mécanique, pour plus de 70 000 francs. Seiko progresse encore avec son calibre 9F, dont les micro-moteurs sont d’une précision extrême. Casio développe des G-Shock en séries limitées coûteuses qui mettent en valeur le savoir-faire métallurgique japonais. Passées ces initiatives japonaises, provenant du pays qui a bâti son horlogerie sur cette technologie, elle est dormante. Même le multifonction tactile de la T-Touch remonte à 1999.

L’avenir

Entre la montre connectée et le mouvement mécanique low cost, la cisaille pourrait se révéler fatale au quartz. Car à un horizon de cinq ou dix ans, sa pertinence est menacée. Que lui reste-t-il sinon les applications les plus économiques? Les options semblent cruellement rares. La surenchère fonctionnelle est telle qu’il faut dépasser la montre ultrafine à recharge solaire, mise à l’heure automatique par satellite, rétroéclairée, thermomètre, dix ans de garantie et autant d’autonomie. Car celle-ci est déjà prévue pour après-demain.