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LA RAGE DU BALADIN NAPOLITAIN

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LA RAGE DU BALADIN NAPOLITAIN

Vincent Calabrese vient de sortir un livre, Le Temps d’une vie (Editions Slatkine), que tous les membres de «l’écosystème» horloger devraient s’empresser de lire. Non seulement se lit-il comme un véritable roman, mais au-delà du parcours singulier de cet horloger d’exception issu d’une famille pauvre de Naples et qui deviendra un des plus innovants de sa génération, on en apprend aussi beaucoup sur le monde de l’horlogerie suisse. Vincent Calabrese a la rage. La rage d’exister, la rage de créer, la rage d’innover, la rage de tout dire. Sans sa rage et sa soif d’indépendance sans doute ne serait-il pas devenu ce qu’il est. Et sans ce baladin napolitain, l’horlogerie suisse aurait sans doute un visage différent.

LA RAGE DU BALADIN NAPOLITAIN
Vincent Calabrese a mauvais caractère, il est têtu comme une mule, il n’en fait qu’à sa tête, il n’a pas peur d’affronter les puissants et il vous dit toujours en face ses quatre vérités et tout le mal – ou le bien – qu’il pense de vous. C’est un agitateur, un trublion, un empêcheur de tourner en rond, un mauvais coucheur, un contradicteur obstiné qui jamais ne lâche le morceau.

Mais c’est aussi un travailleur infatigable, un créateur hors norme et un rassembleur d’énergies. Un homme profondément bon, pudique, dépourvu de toute arrière-pensée et qui préfère l’émulation entre camarades – il est à l’origine de l’AHCI, l’Académie Horlogère des Créateurs Indépendants – à la compétition entre concurrents.

C’est dire combien Vincent Calabrese fait tache dans le milieu suspicieux, jaloux et taiseux de l’horlogerie et de ses grandes marques. Mais cet autodidacte n’en a cure et si, parfois, face aux difficultés rencontrées et aux obstacles mis sur sa route il a été tenté de tout laisser tomber, jamais il n’a baissé la tête.

De Naples au Locle

Le parcours de Vincent Calabrese commence à Naples en 1944. Il naît dans une famille pauvre. Avec ses parents, son frère et sa sœur, il partage un basso, une pièce de 30m2 qui donne de plain-pied sur une bruyante ruelle du vieux Naples. De son père, ancien maître-boulanger rentré invalide de guerre et devenu chômeur, il dit «qu’honnête et généreux mais obsédé par le sentiment d’être exploité, analphabète, la violence représentait son seul moyen d’expression». Sa mère, «douce, cultivée, aimant l’art lyrique et détestant la vulgarité, travaillait du matin au soir sur sa machine à coudre pour ménager un avenir à ses enfants».

A 13 ans, il quitte l’école, passe de petit boulot en petit boulot, devient «assistant chimique», livreur pour une librairie avant de trouver un poste d’apprenti chez un horloger du quartier. Il y apprend toute sorte de choses comme «accoupler des radios à des réveils ou fabriquer des chaises en métal et les recouvrir d’une gaine de plastique». Mais son salaire équivaut à un paquet de cigarettes par semaine, il donne son sac et à 14 ans à peine s’installe comme «horloger réparateur» à domicile.

Déjà farouchement indépendant, il gagne tant bien que mal sa vie, se fait quelques sous, grandit «en pleine rébellion» dans le Naples d’après-guerre, jusqu’à ce que se profile son service militaire. «Pour échapper au cauchemar de deux ans dans la marine, écrit-il, la seule solution était d’émigrer.» Son oncle est installé en Suisse, pourquoi ne pas le rejoindre? Il réussit à en convaincre sa mère, son frère et sa sœur et tous quatre laissent le père à Naples et s’en vont, direction Le Locle.

Nous sommes en hiver 1961, et il faut imaginer le choc ressenti par le «baladin de Naples» qui se retrouve soudain les pieds dans la neige au fin fond d’un «trou perdu».

«Je suis horloger! Non, tu es italien»

Une semaine plus tard, il était engagé chez Tissot! Il est vrai que l’époque était au plein emploi. Mais à l’atelier, quand il se déclare horloger on lui rétorque, «Non, tu es italien». Qu’importe. Il relativise, il est heureux d’être en Suisse. Chez Tissot, il travaille à la chaîne. «Je chantais au travail, plaisantais, m’intéressais trop à mes collègues féminines. Le chef m’a reproché mon exubérance.» Las de cette ambiance et de ce travail répétitif, il quitte Tissot et passe chez Cyma

Les années qui suivent vont voir cet homme entier, fier, travailleur et obstiné passer de maison en maison: en 1964, il est chez Zenith, en 1965 chez Richard, à Morges, puis décroche un job chez Hebdomas, à la Chaux-de-Fonds, devient ensuite chef d’atelier chez Teriam… A chaque fois c’est peu ou prou la même histoire. Il travaille vite et bien, apprend beaucoup, améliore les ateliers ou les services dont il a la charge mais les patrons ne tiennent pas leurs engagements. Alors, régulièrement, il donne sa démission. Jusqu’en 1971 où il trouve un travail de rêve: il est promu responsable du Diamant Bleu, une horlogerie située dans la très chic station de Crans-Montana! Une soudaine ascension sociale. Et c’est là, au contact des riches clients à qui il propose des marques prestigieuses que l’autodidacte napolitain va avoir son déclic.

LA RAGE DU BALADIN NAPOLITAIN

Le déclic

Un jour un client lui porte une magnifique montre pendentif du XIXème siècle signée Breguet. Elle avait passé sous les roues d’une voiture, la boîte avait sérieusement souffert mais le mouvement était réparable. «Le client m’a demandé de ne réparer que la boîte. Il se fichait complètement que la montre ne fonctionne pas. Seule l’apparence comptait pour lui… J’étais tenaillé par un sentiment de rage!»

Cette rage, une fois de plus, ne va pas le quitter et cet incident nous vaudra, quelques années plus tard, une des plus belles réalisations de l’horlogerie contemporaine: la Golden Bridge. Car «ce jour-là, j’ai pris la décision de concevoir dès que possible une montre que l’on n’achèterait que pour la beauté de son mouvement». Belle proclamation, mais sacré défi.

Quelques années vont s’écouler avant que Vincent Calabrese parvienne à concevoir et à réaliser son rêve d’une horlogerie «spatiale» dévoilant tout du mouvement. Toujours sans aucun diplôme, il va parfaire ses connaissances en effectuant des stages chez Patek Philippe puis Rolex (deux ambiances fort différentes, à l’entendre) et un beau matin, il se réveille après avoir rêvé sa montre. «Comme en transe, je commençai à dessiner ce système qui allait me permettre de réaliser mon horlogerie spatiale. La solution, je l’avais en tête, comme une image matérialisée.» Corum va rapidement acheter son prototype qui reçoit en 1977 la Médaille d’or au Salon des inventions de Genève. Ce sera la Golden Bridge. Dorénavant, Vincent Calabrese ne va plus cesser d’innover.

Le baladin philosophe

Au fil de son ouvrage, Calabrese détaille une à une toutes ses inventions successives. A les redécouvrir ainsi l’une après l’autre, on comprend enfin pleinement le sens et la cohérence du tout. Comme on dit d’un peintre qui évolue, Calabrese fait œuvre. Et le fil commun qui relie ses créations est de l’ordre de la philosophie. Oui, il ose le mot. Une philosophie émotionnelle qui est son langage. Une philosophie qui s’incarne dans l’horlogerie. «La seule façon que j’aie de m’exprimer est le langage de l’horlogerie,» aime-t-il à répéter. Un langage conscient, qu’il va maîtriser de mieux en mieux. Et, au fil de son ouvrage, Vincent Calabrese ne cesse de répéter haut et fort que tout ce qu’il entreprend, il le fait en pleine connaissance de cause, en sachant très exactement où il veut en venir.

Au fil de leur évocation, ses montres successives font effectivement sens, elles forment comme une longue phrase cohérente. Une phrase qui commencerait avec ses Spatiales, ces explorations issues du mouvement en ligne de la Golden Bridge. Mais contrairement au mouvement en forme de baguette de la Golden Bridge, les mouvements des Spatiales prennent toutes les formes possibles: lettres, signes, emblèmes, jusqu’à la botte italienne.

Là-dessus, Blancpain, lui commande un tourbillon. Il propose une rareté à l’époque: un tourbillon volant dont il exécute un prototype. Mais Blancpain va tarder à le sortir. Las, après plus de deux ans d’attente, il le sort lui-même et c’est son Tourbillon Volant spatial magiquement suspendu entre ses deux glaces, libre de toute attache.

Par ailleurs, Corum ne semble pas plus pressé de produire sa Golden Bridge. Calabrese, qui est désormais à son compte et tient une petite horlogerie à Morges, ne touche pas les royalties attendues et tire le diable par la queue. Même si entre-temps il a fondé l’AHCI et réuni les indépendants les plus doués de Suisse et d’ailleurs, il a des envies de tout arrêter.

La Baladin

Une montre va le sortir du pétrin: la Baladin. Une montre imaginée «à l’image du cantastorie qui se baladait dans les villes italiennes pour donner les nouvelles». Transposé en horlogerie cela donne un affichage sans aiguille où le temps se lit au moyen d’un guichet indiquant digitalement les heures. Ce guichet se balade sur le pourtour du cadran en indiquant du coup les minutes. Simple et génial. Il vend son concept à l’Italien Pinko et «moi qui gagnais 30’000.- par année, d’un coup je réalisais le chiffre d’affaires de plusieurs années». La montre se vend par milliers.

Il remonte la pente (c’est une constante chez lui). Il invente une incroyable pendulette, la Two Hands, une pendulette tourbillon à poids composée uniquement de deux aiguilles fixées dans le vide au bout d’une tige. L’extraordinaire astuce: tout le mouvement est logé dans l’aiguille des minutes, y compris le tourbillon. Une démonstration.

Mais il veut continuer dans la voie ouverte par la Baladin et concevoir désormais «des montres extraordinaires avec des mouvements ordinaires». Et sans doute son sang napolitain n’est-il pas pour rien dans l’affaire. Car il conserve toujours sa rage. Il estime que le poids des grandes marques est devenu bien trop pesant. Il comprend que «le public n’achète plus un produit mais une image». Il a l’impression de défricher des terrains que les grands s’empressent de venir exploiter.

Commedia

Tout ça, à ses yeux, c’est une vaste Commedia. Ce sera le nom de sa pièce suivante: des rideaux de théâtre entrouverts encadrent un guichet où défilent les heures sautantes. Comble de provocation, il y met un mouvement à quartz. Pour appuyer son message, il emprunte à Dante et à sa Divina Commedia. Cette fois ce sont douze mots qui sautent: Perdete Ogni Speranza, Voi Che Create, l’Arte Pagante E Solo Alle…! En français: «Perdez tout espoir, vous qui créez. Seul l’art à la mode est payant.»

Mais le vent tourne à nouveau. Nous sommes en 1992 et s’ouvrent pour Vincent Calabrese des chapitres de vie qu’il nomme lui-même «Sur orbite» et «Les Années ludiques». Plus créatif que jamais, il enchaîne enfin les «montres extraordinaires au mouvement ordinaire» pour sa propre marque. Il travaille sur la performance des indications de réserve de marche pour automatiques, sur des double fuseaux horaires réglables à la minute près. Il crée une ingénieuse montre AM/PM, la Night & Day. Il invente l’Horus, avec son sous-cadran en satellite qui indique les minutes. Il reçoit de nouveaux mandats. Sa reconnaissance s’étend au Japon, il est récipiendaire du prix Gaïa, le Nobel de l’horlogerie, dit-on. Epaulé par sa fille qui s’occupe de tout le reste, il produit jusqu’à 800 montres par année, «confectionnées par mes soins».

Le carrousel

Un coup du sort, un drame, la mort d’un proche va le stopper net. Puis une tentative de relance va tourner court à cause d’un associé indélicat. Le rebelle va-t-il devoir se ranger? «2006 à 2008 furent des années de survie», dit-il lui-même. Mais il vend une licence à Cartier, il a des mandats, pour Sellita, Vuitton puis Blancpain.

Blancpain veut être la première – et seule – marque à sortir un carrousel, ce mécanisme à échappement tournant, concurrent injustement méprisé du tourbillon, inventé par Bahne Bonniksen en 1892. Un carrosello, ça ne peut que sonner à l’oreille d’un napolitain. Et ça tombe par ailleurs bien: pour Blancpain il sera engagé et pourra se consacrer entièrement à sa recherche, sans se soucier du reste. Il est preneur. Un prototype prometteur et remarqué sera présenté par la marque au salon de Bâle 2007. Puis… plus rien.

Que s’est-il passé? Un mystère aux yeux de Vincent Calabrese dont les relations avec Marc Hayek ont toujours été parfaites. Il ne se l’explique toujours pas mais peut-être la réponse est-elle à trouver ailleurs. Réhabiliter le «prolétaire» carrousel contre le «noble» tourbillon n’arrangeait personne. Car le tourbillon est devenu une vache à lait sacrée de l’industrie qui en produit désormais plus en une année qu’on n’en avait produit depuis son invention par Breguet en 1801 jusqu’au début des années 1990. Commedia, toujours.

Vincent Calabrese devient un peu parano. Il a de quoi car ce n’est pas la première fois qu’une de ses innovations est préemptée pour mieux disparaître ensuite dans les tiroirs. L’achèterait-on pour qu’il ne gêne plus? Une nouvelle fois, il donne sa démission. Et, du coup, retrouve son indépendance, fin 2011.

Indépendant? Il est fort à parier que désormais il le restera jusqu’à la fin de ses jours. En lutte, en bagarre et en création, aussi. Pour lui et pour les autres, comme son ami Jean Kazès, le génial pendulier carougeois dont il s’échine à mieux faire connaître l’œuvre.

Et insoumis? Pour toujours. Un des derniers chapitres de son livre s’appelle précisément La rage. Il y dit ses quatre vérités sur l’horlogerie, l’industrie et le journalisme. Et il ne mâche pas ses mots. Pourquoi le ferait-il? Il est libre, Vincent.