04. time-keeper


L’AUTOMATISATION ET L’ÉQUATION

UNE RÉVOLUTION

octobre 2017


L'AUTOMATISATION ET L'ÉQUATION

Masqués par la fureur marketing qui semble occuper plus que jamais le Landerneau horloger, deux bouleversements de fond transforment l’horlogerie mécanique en 2017: sa fusion toujours plus poussée avec la machine d’une part, avec la science d’autre part. L’automatisation et l’équation, pour faire court.

L

aissons ici de côté la révolution annoncée de la montre connectée, qui est vue par certains comme la nouvelle grande révolution horlogère, quarante ans après celle du quartz, Non, parlons plutôt de la révolution de la montre mécanique elle-même. Loin de se figer dans ses derniers retranchements en cette année de difficultés économiques, elle mute elle aussi en profondeur. La Vieille Dame n’est de loin pas imperméable aux innovations.

Des révolutions qui sont parfaitement incarnées par deux montres de rupture lancées cet automne par le Swatch Group d’une part, par LVMH d’autre part: la Swissmatic de Tissot et la Defy Lab de Zenith. Très loin du feu sacré de la Silicon Valley, la désuète bourgade du Locle n’a pas à rougir, ses géants horlogers ne lésinent pas!

L’automatisation ou «intelligence industrielle», d’abord: alors que les fondamentaux marketing (et encore réels en partie, gardons nous de trop de cynisme!) de l’horlogerie reposent sur l’artisanat, verra-ton encore dans dix ou vingt ans des humains derrière la production des montres mécaniques de moins de 3’000 francs? La question, provocatrice, mérite d’être posée.

Le Swatch Group, aux racines industrielles et démocratiques, pousse l’automatisation toujours plus loin. Cela concerne au premier chef ses deux marques produisant les plus forts volumes, Swatch et Tissot (environ 15 millions de montres par an à elles deux, soit la moitié de toute la production Swiss made)! Les innovations de la Sistem51 de la première ont été adaptées à la nouvelle Swissmatic de la seconde, sur une ligne de production entièrement automatisée, que nous présentons et décortiquons dans ce numéro
(voir: A L’INTÉRIEUR DE LA TISSOT SWISSMATIC).
Résultat: un prix très attractif, une seule vis et un organe réglant ajusté à coups de laser.

L’échappement, justement... L’autre rupture high-tech nous vient de LVMH, un groupe qui entend désormais réconcilier horlogerie et science, via son très ambitieux projet de pôle R&D confié au talentueux Guy Sémon, que nous avons rencontré.
(voir: L’HORLOGERIE MÉCANIQUE QUITTE HUYGENS)
Le cœur de la montre, le «vieil échappement» de Huygens, fonctionnant sur des bases reposant plus largement sur... l’intuition que la science, est entièrement revu à travers la théorie des mécanismes. Nous présentons dans les moindres détails cet «oscillateur Sémon» formé d’une seule pièce monolithique en silicium monocristallin dans ce numéro, qui équipe la Zenith Defy Lab. Celui-ci devrait aussi permettre à terme au pôle horloger de devenir plus autonome vis-à-vis du Swatch Group et des oscillateurs Nivarox.

Avec le laboratoire LVMH qui est en train d’être mis en place et qui regardera bien au-delà de l’horlogerie, on en revient à une forme d’humanisme mêlant différentes disciplines, mais avec une rigueur et une méthodologie scientifique au goût du jour. Esprit des Lumières, outils du nouveau millénaire, donc. Au 18ème siècle, le génie de l’automate Pierre Jaquet-Droz ne s’était-il déjà pas fortement intéressé aux... prothèses pour mutilés de guerre?

Fort de ces deux exemples, au-delà du seul artisanat qui verra toujours la main sublime d’imperfections de l’homme à l’œuvre en horlogerie, la montre mécanique du 21ème siècle, «simplifiée dans sa complexité comme dans son assemblage», sera robotisée et high-tech... ou ne sera pas!

P.S: Et pendant ce temps que fait Richemont, est-on en droit de se demander? Plus ancré dans le luxe horloger, le géant a opté pour la stratégie de réunir plusieurs compétences – on pense notamment aux métiers d’art – sous un même toit, à travers son nouveau Campus genevois. Le groupe mène aussi sa mue digitale à marche forcée, contestée par beaucoup à l’interne, et que le départ précipité de George Kern ne contribue guère à rendre plus fluide. Mais espérons que derrière cette concentration sur l’«habillage» (sous toutes ses formes), il ne laisse pas champ libre à ses très actifs rivaux sur l’innovation mécanique pure!