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Voies de l’innovation

LES EXEMPLES CROISÉS DE PANERAI ET DE ROGER DUBUIS

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juillet 2018


Voies de l'innovation

Bien que faisant partie du même groupe Richemont, Officine Panerai et Roger Dubuis ont deux approches grandement différentes de la recherche et de l’innovation en général et, tout particulièrement, dans le domaine des matériaux. Deux approches diverses qui illustrent deux façons d’envisager le rôle de l’innovation dans l’image générale de la marque. Pour en savoir plus, Europa Star a rencontré Jérôme Cavadini, Directeur de la Manufacture Panerai, Arnaud Houriet Chef de Projets Innovation & Qualité chez Panerai et Gregory Bruttin, en charge du marketing produit et de la R&D chez Roger Dubuis.

I

l existe bel et bien un «Group Research & Innovation» central chez Richemont, dirigé par Edouard Mignon et qui compte une solide équipe de chercheurs et de scientifiques. Mais celui-ci vient avant tout en soutien à des projets menés par les marques et se consacre par ailleurs à des recherches «plus silencieuses ou plus fondamentale».

Car par ailleurs, chez Richemont, la R&D est verticalisée à l’intérieur de chaque marque qui agit avec une autonomie certaine. Comme nous l’explique Gregory Bruttin, c’est un choix qui provient directement d’en-haut, de Johann Rupert: «M. Rupert a été marqué par l’exemple négatif de General Motors, qui avait fini par organiser une interchangeabilité des pièces entre toutes ses marques, à construire des plateformes communes et fabriquer des produits génériques. On sait comment tout ça a fini! Les différents produits ont perdu toute saveur et toute réelle distinction. A ses yeux, c’est une «faute» à ne pas répéter. Chaque marque doit développer ses spécificités. Ceci dit, tout produit en phase de lancement est validé par le haut, par le fameux Comité d’homologation interne. Il en résulte une – saine – concurrence entre collègues.»

Open space ou réseau…

Entre Roger Dubuis et Officine Panerai, les différences d’organisation – et de but – assignés à la R&D sont patentes. Ils se voient même physiquement et spatialement, pourrait-on dire.

La spécificité marquante de la R&D chez Roger Dubuis, installé au cœur de la manufacture largement intégrée, est de mélanger, dans un seul et même open space, chef de projet, constructeur, bureau technique, habillage, prototypiste, R&D, design, environnement (écrins, vitrines, etc…) et marketing produit.

Roger Dubuis Excalibur Spider Pirelli Double tourbillon volant et Excalibur Spider Squelette Automatique
Roger Dubuis Excalibur Spider Pirelli Double tourbillon volant et Excalibur Spider Squelette Automatique

«Il en résulte beaucoup de communication, un passage et un échange permanent entre tous les responsables d’un produit à tous les niveaux, insiste Gregory Bruttin. C’est le contraire d’une approche séquentielle. Pour nous, les stratégies marque et produit vont de pair et toute l’équipe va se nourrir de cette approche conjointe et commune, pluridisciplinaire dès l’entrée. Il en résulte un fonctionnement très rapide. Dans la R&D, l’homme vient avant le process. La communication interne est informelle mais la vision des objectifs est commune.»

Pratiquement, cet open space d’aspect chaleureux est loin de ressembler à un labo où circuleraient des hommes taiseux en blouse blanche. Les spécialistes des différents domaines y sont au coude à coude les uns contre les autres. Tous les tableurs Excel ont été bannis et sont remplacés par de larges tableaux visuels, affichés aux murs et remplis à la main, qui évoluent en permanence et en direct, et sont en tout temps visibles par tous.

Une innovation doit-elle obligatoirement se voir sur le produit fini ou peut-elle rester discrète? A cette question apparemment toute bête, les deux marques répondent de façon tout à fait différente.

Chez Panerai, au contraire, l’essentiel du travail se fait en réseau. Il y a d’une part la Manufacture ultra moderne sur les hauteurs de Neuchâtel, avec ses 250 personnes dédiées à la production et au service client, tandis que le design et le marketing sont installés à Milan, à près de 400 km de là. Cette organisation ne semble gêner ni Jérôme Cavadini, le directeur de la Manufacture, ni Arnaud Houriet, chef de projet pour tout ce qui concerne l’innovation. «En comptant labos, constructeurs, bureau technique, méthodes et industrialisation basés ici, la R&D occupe environ 50 personnes qui interagissent directement en réseau avec les équipes de Milan. Un réseau ultra-connecté, doté de moyens de communication très performants et bientôt équipé de caméras de très haute définition qui nous permettront de quasiment toucher l’objet», expliquent-ils.

Cette organisation «en réseaux» se retrouve aussi au niveau de la production. Jérôme Cavadini insiste sur ce point: «Le développement est totalement intégré à la manufacture mais la fabrication ne l’est que partiellement. C’est une volonté que de travailler avec le tissu industriel régional très performant. Il y règne une émulation vive qui fait surgir de nouvelles idées. C’est très important. Toute cette activité de propriété intellectuelle est fondamentale. Elle est aussi portée par toutes ces PME, pas seulement par des géants. Vouloir tout absorber serait une erreur, ce serait totalement contre-productif. On ne peut pas faire de l‘innovation en restant chez soi. Nous avons tout intérêt à travailler avec le tissu local et ses partenaires très réactifs.»

PANERAI LO SCIENZIATO LUMINOR 1950 TOURBILLON GMT TITANIO – 47mm
PANERAI LO SCIENZIATO LUMINOR 1950 TOURBILLON GMT TITANIO – 47mm
Pour obtenir une légèreté optimale, le boîtier en titane a été réalisé à l’aide d’une technologie novatrice permettant de créer des structures creuses extrêmement complexes, sans pour autant compromettre l’étanchéité (10 bar), la solidité et la résistance aux tensions et aux torsions pouvant être exercées sur le boîtier. Il s’agit de la technique DMLS (Direct Metal Laser Sintering), une méthode d’impression en 3D couche par couche effectuée avec un laser à fibre optique à partir de poudre de titane. Les différentes couches – d’une épaisseur de seulement 0,02 mm – se superposent parfaitement pour donner naissance à une structure impossible à obtenir avec un usinage classique, revêtant un aspect parfaitement lisse et uniforme pour un poids considérablement revu à la baisse.

Montrer ou ne pas montrer l’innovation ?

Une innovation doit-elle obligatoirement se voir sur le produit fini ou peut-elle rester discrète ? A cette question apparemment toute bête, les deux marques répondent de façon tout à fait différente.

Pour Gregory Bruttin, la réponse semble aller de soi: «Une vrai innovation, ça doit se voir, affirme-t-il sans l’ombre d’un doute. Pour nous, le client est toujours au centre et tout s’oriente en fonction de cette prééminence. En conséquence, il faut que toute innovation, et singulièrement dans le domaine des matériaux, ait un intérêt pour le client, qu’elle se traduise facilement et s’exprime aussitôt esthétiquement. Nous ne faisons pas d’innovation pour le seul plaisir de l’innovation. De même, pas de marketing pour le marketing. Nous ne le faisons que si ça signifie quelque chose de fort pour le client.»

Fort bien. Mais qu’est-ce au juste qui a du sens ?

Pour Roger Dubuis et ses équipes de R&D, une innovation, pour être lancée, doit être à la confluence de trois paramètres fondamentaux qui vont déterminer les pistes de recherche: l’ergonomie, d’où la recherche de légèreté (titane, carbone); la pérennité, d’où la recherche de la dureté (1’000 Vickers et +, par exemple chrome et cobalt); et l’esthétique (il faut que ça puisse se traduire visuellement et formellement).

A titre d’exemple de cette démarche, Gregory Bruttin cite ce boîtier réalisé en chrome / cobalt, d’une grande brillance, avec de légers reflets bleutés. «Mais le bleu du cobalt ne se voit pas vraiment, donc nous y avons inséré un mouvement teinté bleu, de façon à bien marquer la différence.»

Chez Roger Dubuis, il faut donc être aveugle pour ne pas voir l’innovation!

La céramique, le métallique et le composite. La trilogie sur laquelle tous se penchent aujourd’hui.

Verre métallique

Chez Panerai, autre son de cloche: l’innovation peut au contraire rester tout à fait discrète ou «relativement cachée», comme nous l’explique Arnaud Houriet. Si l’innovation est ici aussi essentiellement au service du produit et doit représenter en-soi une véritable plus-value pour le client, elle n’est pas toujours immédiatement perceptible esthétiquement ou formellement.

On pense a priori avoir affaire à de l’acier, sauf peut-être «quelques nuances métalliques» perceptibles. Mais elle a des propriétés supériures à celui-ci: une grande résistance aux chocs, une longévité des surfaces, une dureté de l’ordre des 550 Vickers..

Panerai Luminor Due 3 Days Oro Rosso
Panerai Luminor Due 3 Days Oro Rosso

«Son invention date d’il y a 40-50 ans et a priori il offrait des propriétés intéressantes, nous expliquent les deux responsables de Panerai. En combinant différents processus et leurs avantages spécifiques, il pouvait se montrer prometteur. Mais le verre métallique, ou BMG Tech (pour Bulk Metallic Glass), est difficile à réaliser en épaisseur importante car l’alliage doit être refroidi rapidement. La solution est passée par une maîtrise fine des alliages (qui améliore la mise en œuvre), des procédés de fabrication et des températures lors de la mise en forme. Les pièces sont injectées, en sortent à 99% aux formes. Le reste est repris, retouché là où il le faut.»

Le verre métallique est composé de zirconium, titane, nickel cuivre et aluminium.

Leur composition doit être très rigoureuse, leur pureté assurée. La clé est aussi dans le processus et dans son industrialisation qui a nécessité de sécuriser le rythme répétitif des opérations.

«Un tel projet est une grande source d’enseignements, confie Jérôme Cavadini. Il y a eu des hauts et des bas, mais le retour d’expérience est considérable, le champ des possibles s’est aussi élargi. Un exemple, nous avons travaillé avec une société japonaise spécialisée dans les technologies des poudres. Il n’en n’existe que deux en tout, toutes deux au Japon.»

L’équipe de la Manufacture semble fière d’être parvenue à un tel résultat.

«Au départ, il y avait surtout la volonté d’aller chercher des points de marché. Et au bout il y a des conséquences en termes de positionnement. C’est bien plus important car aujourd’hui les durées de vie sur les marchés sont très courtes. Et avec le BMG, on est là pour durer. Ce n’est pas un coup de marketing. L’invention chez Panerai doit être sérieuse et contrôlée. Et cette année de lancement, on produira les 1’000 premiers exemplaires.»

ROGER DUBUIS EXCALIBUR ORIGINAL QUATUOR CHROME COBALT MICRO-MELT®
ROGER DUBUIS EXCALIBUR ORIGINAL QUATUOR CHROME COBALT MICRO-MELT®

Mélanger les compétences

La particularité de l’open space R&D de Roger Dubuis est de tenter de mixer les compétences dans une démarche commune, la montre à réaliser. Idéalement, il n’y a plus d’un côté la technique horlogère et de l’autre son habillage. Les constructeurs sont formés au design. Ils doivent dès le premier pixel, tendre à concevoir des mouvements particuliers, très transparents. Les codes à suivre sont précis, à l’image de la forme d’étoile, toujours dotée d’une droite transversale, que l’on retrouve dans nombre des constructions de Roger Dubuis.

Le produit précède donc l’innovation. C’est le pneu de la Pirelli qui a donné le start à la recherche lancée à l’occasion. Autre exemple, Roger Dubuis s’apprête à sortir sous peu une montre sertie de diamants sur carbone. Pas vraiment un produit d’ingénieur pour ingénieur!

Mais, par contre, un exemple d’interaction entre R&D et fournisseurs. «Le chef de projet s’est appuyé sur le design qui prévoyait du carbone forgé, détaille Gregory Bruttin . Mais le fournisseur a expliqué qu’il valait mieux essayer de prendre du carbone multicouches tissé. Tout l’intérêt était de parvenir au meilleur sertissage du carbone, donc on a opté pour la solution proposée. Forte et rapide interactivité et boucle entre les compétences.»

Autre exemple d’interaction entre choix de design et conséquences techniques, la montre full carbon Excalibur Spyder 509 SQ, sortie il y a deux ans. Boîtier carbone, mouvement carbone. Toutes les pièces impossibles en carbone ont été réalisées en titane, à la recherche de l’extrême légèreté.

Incidemment, cette recherche a débouché sur un résultat inattendu: une réserve de marche augmentée de 50%, passant de 60h à 90h. Effet collatéral.

Essentiellement, les trois axes de recherche sur lesquels travaille Roger Dubuis sont la céramique, le métallique et le composite. La trilogie sur laquelle tous se penchent aujourd’hui. Mais avec comme axe prioritaire les composites, métal / métal ou autres. «Sur les alliages purement métalliques, on est arrivé à une limite.» Un exemple: des billes de tungstène enrobées ou coulées autour d’un noyau en acier, ou encore de futurs mélanges de céramique et de carbone voire de l’usinage de silicium…

On ne nous en dira pas plus. Mais il est vrai que tous se penchent désormais sur ces mêmes sujets.

Et l’impression 3D?

Du côté de Panerai, outre le verre métallique, on s’est intéressé déjà de très près à l’impression 3D la PAM 00767, dite «Lo Scienziato», un Tourbillon Titane Squeletté à 139’00 euros, ultra-léger et tiré à 250 exemplaires en deux fois: 150 puis 100 exemplaires. Particularité, c’est une montre réalisée en impression 3D, selon une technologie de croissance...

Une première mondiale. Son boîtier est constitué de poudre de titane grade5 «imprimée» couche après couche. Grâce à cette technologie d’impression 3D, un vide a été créé à l’intérieur de la carrure en forme d’anneau. Cette carrure évidée pèse ainsi 30% de moins qu’une carrure comparable en titane usiné. Le mouvement pèse 25% de moins.

Roger Dubuis Excalibur Chevaliers de la Table ronde III
Roger Dubuis Excalibur Chevaliers de la Table ronde III

Le processus d’impression 3D a l’avantage de permettre une flexibilité inédite en termes de géométrie. Panerai le maîtrise à l’interne mais «en connaît aussi les limites». Les potentiels de cette technologie dans la personnalisation sont évidents mais c’est un processus qui reste coûteux. D’un point de vue industriel, elle n’est envisageable que pour de petites séries limitées et permet aussi une rapidité d’exécution.

Question annexe que nous posons naïvement: pourrait-on imaginer loger une fonction ou un mécanisme à l’intérieur du vide créé dans la carrure? Nos deux interlocuteurs ont un petit sourire entendu.

Ce serait la confirmation spectaculaire (mais pouvant rester invisible) qu’une innovation dans un champ particulier, ici la 3D, ouvre sur d’autres innovations potentielles dans d’autres champs. Qu’en d’autres termes, l’innovation apporte l’innovation.