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Le jardin originel de Gucci

REPORTAGE

juillet 2019


Le jardin originel de Gucci

Le directeur artistique de la marque Alessandro Michele peut compter sur un vaste bestiaire, puits d’inspiration pour ses créations contemporaines. Au cœur de son approche, le concept de «détournement». Nous avons pu visiter le Gucci Garden de Florence, où la maison italienne, qui y est née en 1921, a ouvert un musée... qui ne veut surtout pas ressembler à un musée. Le meilleur endroit pour saisir l’esprit de la marque.

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n «jardin», plutôt qu’un musée. C’est ce que l’on trouve en pénétrant dans l’historique Palazzo della Mercanzia de 1337, qui jouxte la galerie des Offices sur la Piazza della Signoria. Le Gucci Garden y a ouvert ses portes en janvier 2018, fruit de la volonté exprimée par Alessandro Michele, le directeur artistique de Gucci, de transformer la notion même de musée – jusqu’à son nom.

La nature y abonde, partout: serpents, lapins, abeilles, tigres, animaux extraordinaires et fleurs des délices. Un «bestiaire» originel dans lequel Alessandro Michele, vient puiser ses coups d’éclat qui emballent la planète. L’idée, ici n’est pas d’avancer chronologiquement mais par catégories d’objets, créant ainsi des dialogues avec les créations passées, des débuts de la marque en 1921 jusqu’à Tom Ford et Frida Giannini, les prédécesseurs d’Alessandro Michele.

C’est un lieu vivant, qui accueille des expositions temporaires et est animé par des installations conçues par de nouveaux visages de l’art contemporain. La boutique Gucci Garden, elle, propose un choix de créations exclusives qui ne sont disponibles nulle part ailleurs dans le monde. En ce moment, on y trouve par exemple une offre créée en exclusivité par l’artiste Livia Carpenzano. Et juste à côté, le Gucci Garden abrite le restaurant Gucci Osteria da Massimo Bottura, dont la carte est celle du chef Massimo Bottura, couronné de trois étoiles Michelin.

Visite exclusive de cet espace dont la curatrice est la critique d’art Maria Luisa Frisa.

Chaque salle expose et explique une catégorie de la marque avec des allers-retours permanents entre créations anciennes et contemporaines.

Le concept du détournement

Alessandro Michele base ses créations contemporaines sur le concept de «détournement»: prendre un objet et le sortir de son contexte, afin de lui insuffler une nouvelle vie. Chez Gucci, il applique cette vision en prenant appui sur la vaste somme de symboles et d’histoire de la maison florentine.

Au mur de la première salle, une grande œuvre de l’artiste japonaise Yuko Higuchi, truffée d’animaux fantastiques, illustre le concept de détournement: sigles GG, rubans bicolores, tigres, abeilles, insectes, fleurs et serpents rouges s’ entremêlent joyeusement dans cette scène de jardin du Gucci Garden.

Le premier niveau du Gucci Garden est consacré à cette approche du détournement, via une exposition où des éléments décontextualisés de la maison sont disposés en cercle «comme des objets séparés de leur propre histoire». La société précise: «L’alphabet Gucci est démonté et reconstitué, tandis que le logo est irisé et présenté dans ses multiples formats jusqu’au point de perdre ses caractéristiques originelles.»

Des éléments décontextualisés de la maison sont disposés en cercle «comme des objets séparés de leur propre histoire».

Le détournement est ainsi «configuré comme une pratique esthétique qui redonne vie à des fragments dispersés au sein d’un nouvel ensemble éloquent.» L’exposition montre surtout la façon dont l’identité de Gucci se lie à d’autres récits grâce à une autre idée forte - et très contemporaine - d’Alessandro Michele: l’inclusion.

Gucci prône ainsi «la flexibilité et l’affranchissement des contraintes conventionnelles, ce qui lui permet d’intégrer des références à d’autres histoires culturelles, non pas en tant que simple hommage, mais comme une citation à travers laquelle la maison crée de nouvelles significations».

Une autre idée forte d’Alessandro Michele est celle de l’inclusion.

Bagology

Toujours au premier niveau du Gucci Garden, une salle est consacrée au sac, un espace baptisé «Bagology». Ce mot a été emprunté au sous-titre de l’article «Inside Story of a Handbag» d’Anita Daniel publié dans le New York Times en janvier 1945.

On y retrouve le fameux Bamboo Bag de 1942, et la manière dont différents créateurs de la marque, dont Tom Ford et Alessandro Michele, se sont appropriés un sac mythique comme le «Jackie».

Des années 1950 à nos jours, les sacs sélectionnés dans les archives et les collections contemporaines montrent ainsi que si Gucci a été maintes fois interprété à travers le regard de ses différents directeurs de la création, l’essence du style de la maison est restée intacte.

Comme ses prédécesseurs, Alessandro Michele possède d’ailleurs une connaissance intime des archives de la maison, indispensables à son concept du «détournement». Le sac Mickey Mouse en est un autre exemple.

Comme ses prédécesseurs, le créateur a une connaissance intime des archives de Gucci, indispensables à son concept du «détournement».

Tout part du voyage

Les expositions du premier niveau du Gucci Garden se concluent avec «Cosmorama», une sorte de «chambre forte» qui s’intéresse au thème du voyage.

Après tout, c’est bien ce thème qui a forgé la réputation de Gucci: rappelons que Guccio Gucci a d’abord travaillé comme maître d’hôtel au palace Savoy de Londres, avant de revenir fonder sa boutique à Florence en 1921.

Un inventaire éclectique de sacs, de bagages, de boîtes à chapeaux, de vanity-cases et de malles raconte l’histoire d’une jet-set élégante, noyau de la clientèle de Gucci.

Le voyage reste le thème qui a forgé la réputation de Gucci.

Politiquement engagé

Au Gucci Garden, il n’y a pas que l’histoire de la marque elle-même, mais aussi des œuvres d’art contemporain, comme les peintures murales de l’artiste italienne MP5, dont les dessins incisifs en noir et blanc expriment sa vision critique et politiquement engagée de la réalité. Ou celles de l’artiste anglaise Alex Merry, qui dessine des univers oniriques et métaphysiques caractérisés par un usage surprenant de la couleur.

«Gucci se bat pour l’égalité des genres et la reconnaissance de toutes les identités. Il y a différentes formes d’amour et de beauté. Nous vivons dans une société complexe mais il est possible d’y trouver l’harmonie», nous explique-t-on durant la visite.

«Gucci se bat pour la reconnaissance de toutes les identités.»

Ces œuvres sont exposées dans les espaces de transition du Gucci Garden, c’est-à-dire les cages d’escaliers, mais aussi les paliers d’escaliers et d’ascenseurs. Les peintures murales réalisées par MP5 pour les paliers des premier et deuxième étages de la Gucci Garden Galleria forment un «récit continu sur l’individualité ainsi que sur la profondeur de l’échange physique et émotionnel».

Dans le monde de l’occultisme

Au deuxième niveau du Gucci Garden, on retrouve l’inspiration privilégiée d’Alessandro Michele, la nature, associée au monde de l’occultisme, de l’alchimie et des mystères.

Un espace, «Ouroboros», fait écho au symbole ancestral du serpent qui se mord la queue récemment réactivé dans les récits de Gucci. En commençant par les éléments de la faune et de la flore qui «serpentent» à travers l’héritage de la marque l’exposition s’aventure dans les aspects mystérieux et alchimiques de la nature ainsi que dans les symboles des civilisations anciennes et des domaines ésotériques.

Cette exposition présente différentes pièces, telles qu’une robe dorée ressemblant à une armure, un jean à plumes et une longue robe noire ornée d’un serpent ondulant autour du corps, ainsi que d’autres qui illustrent l’ancrage du monde végétal dans l’héritage de Gucci jusqu’à l’interprétation moderne de l’emblématique motif Flora.

Un autre espace, «Cosmic Colours», explore une palette de couleurs (Neptune Green, Sun Glow, Space Blue, Cosmic Red) qui revient comme un fil conducteur dans toutes les collections Gucci, avec certains artefacts issus des archives de la maison pour montrer leur connexion avec la recherche chromatique d’Alessandro Michele.

Toujours au deuxième niveau, le Jardin d’Hiver continue à déployer les archives en présentant des objets et documents entourés de la version blanche du papier peint Gucci Tian. Les présentoirs évoquant une collection de volières donnent l’impression d’un jardin d’hiver excentrique.

Enfin, pour l’exposition «Il Maschile – Androgynous Mind, Eclectic Body» (Le Mâle – Esprit androgyne, corps éclectique) inaugurée en janvier, la curatrice Maria Luisa Frisa a cherché à illustrer la manière dont Gucci a interprété et défini la mode masculine au fil des années. L’exposition présente la mode pour homme comme un vaste champ des possibles en associant vêtements, objets, accessoires, images, livres, magazines, documents et vidéos pour cartographier un paysage qui allie excentricité et immédiateté, élégance et érotisme.

C’est le monde de l’occultisme, de l’alchimie, des mystères...

Dans la boutique exclusive

L’exclusivité est le mot-clé de la boutique du Gucci Garden de Florence. Presque tous les produits en vente sont spécialement créés pour la boutique et disponibles nulle part ailleurs dans le monde. L’espace collabore régulièrement avec des artistes, comme Livia Carpenzano, réputée pour son travail graphique reproduit ici sur des vêtements et autres objets.

Autre article disponible dans cette boutique: le fameux sac Bamboo de Gucci, un modèle de la fin des années 1940. A cause de la pénurie de matériaux après-guerre, ses artisans avaient décidé de fabriquer des poignées en bambou. De nouvelles versions du sac Bamboo ont été conçues pour le Gucci Garden avec des motifs exclusifs.

Le sac Sylvie, un modèle issu des archives de la maison reconnaissable à sa boucle de fermeture avec chaîne, a aussi été revisité pour le Gucci Garden dans une version en velours ornée d’un motif géométrique de couleur vive.

A cause de la pénurie de matériaux après-guerre, les artisans de Gucci avaient décidé de fabriquer un sac aux poignées en bambou.

De nombreux modèles de chaussures spécialement créés pour le Gucci Garden se distinguent quant à eux par leur intérieur orné du dessin Garden Floral. La boutique vend de nombreux autres accessoires, dont des lunettes papillon, des carrés de soie décorés ou encore des châles à motifs.

Autre point fort, une large sélection de publications est disponible, dont un grand nombre de revues de niche principalement spécialisées en art contemporain, mode, design et architecture. Magazines de luxe, fanzines, monographies, coffrets de livres, brochures et revues universitaires côtoient de prestigieuses éditions limitées.

Des «Gucci Places» dans le monde entier

Pour centrale que soit sa place dans la galaxie de la maison italienne, le Gucci Garden n’est «que» l’un des lieux dans le monde désignés comme «Gucci Places», qui tous constituent des sources d’inspiration importantes pour la marque.

En voici la liste, en évolution constante: l’atelier de Dapper Dan à New York (Etat de New York, Etats-Unis), le Hollywood Forever Cemetery (Los Angeles, Etats-Unis), le Gucci Garden (Florence, Italie), le jardin de Boboli (Florence, Italie), l’Antica Libreria Cascianelli (Rome, Italie), le Daelim Museum (Séoul, Corée du Sud), le château de Chatsworth (Derbyshire, Angleterre), la Biblioteca Angelica (Rome, Italie), le domaine Castello Sonnino (Montespertoli, Italie), la Maison Assouline (Londres, Angleterre), le Los Angeles County Museum of Art (LACMA, Los Angeles, Californie, Etats- Unis), le restaurant Bibo (Hong Kong) et le disquaire Waltz (Nakameguro, Tokyo, Japon).

Enracinement florentin à Boboli

Parmi ces Gucci Places, le jardin de Boboli à Florence reste incontournable, en tant que «matrice» créative pour la marque depuis près d’un siècle. Situé derrière le palais Pitti et classé au patrimoine mondial de l’UNESCO, ce «musée à ciel ouvert» présente une vaste collection d’architecture et d’œuvres d’art, ainsi qu’un plan de l’époque des Médicis qui a inspiré de nombreuses cours d’Europe.

Conçu au milieu du XVIe siècle par Niccolò Pericoli, connu sous le nom de Tribolo, le plan actuel de Boboli – grandiose, géométrique et symétrique – se distingue comme l’un des plus importants modèles de jardin à l’italienne.

L’un des motifs les plus fameux de Gucci, «Flora», s’inspire directement de cet âge d’or florentin et du tableau Le Printemps des Sandro Botticelli. La marque participe au projet culturel pluriannuel «Primavera di Boboli» (Le printemps de Boboli), dont la mission consiste à restaurer et embellir le jardin. Gucci s’est engagé à contribuer à ce projet avec un montant de deux millions d’euros sur une période de trois ans.

Grip, la nouvelle collection horlogère de Gucci

C’est au sein de cet univers créatif que Gucci a dévoilé sa nouvelle ligne de montres unisexes baptisée «Grip», dessinée par Alessandro Michele, au design décalé et épuré. Le mot «Grip» fait référence à la manière dont la montre épouse le poignet, mais aussi à l’univers du skateboard: elle adhère au poignet comme des baskets au ruban grip d’une planche de skate.

Chacun de ces modèles à quartz arbore une boîte carrée arrondie ainsi que trois guichets qui laissent apparaître trois disques rotatifs blancs indiquant respectivement les heures, les minutes et la date.

L’un des modèles présente une boîte et un bracelet en PVD or jaune gravés du logo GG, la signature emblématique de Gucci. Une autre version est réalisée exclusivement en acier. Deux variantes sont équipées de bracelets en cuir: le bracelet vert est associé à une boîte en acier tandis que le bracelet bordeaux est proposé avec une boîte en PVD or jaune.

De nouvelles versions de la G-Timeless automatique, équipées de la fameuse abeille Gucci, ont également été dessinées par Alessandro Michele.

Les montres G-Timeless automatiques ont un boîtier en acier, un cadran noir en onyx avec abeilles et un bracelet en acier, ou bien un boîtier en acier avec boucle en or jaune 18 carats, cadran bleu en lapis-lazuli décoré d’abeilles et bracelet en lézard bleu interchangeable.

Campagne «politique» publicitaire

Alessandro Michele a aussi conçu la nouvelle campagne publicitaire des garde-temps de la marque en s’inspirant de la plus «humaine» des interactions: la poignée de main, un geste chaleureux et «inclusif» qui devient le véritable personnage de la campagne.

Le photographe Ari Marcopoulos illustre et revisite l’image du pouvoir en présentant un homme politique charismatique et sûr de lui à travers une série de meetings qui met en avant la diversité des personnalités qu’un candidat est amené à rencontrer en campagne électorale.

Les modèles présentés incluent la nouvelle Grip et la G-Timeless automatique.