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La «main augmentée» pour un artisanat high-tech

INNOVATION

août 2019


La «main augmentée» pour un artisanat high-tech

Si le secteur horloger est touché de plein fouet par la «quatrième révolution industrielle», à l’autre bout du spectre des méthodes de production, l’artisanat se prépare lui-aussi à s’adapter... pour ne pas mourir.

C

onfrontée aux nouvelles technologies capables toujours plus de remplacer le geste virtuose de l’artiste, Inès Hamaguchi, émailleuse installée dans le Val-de-Travers, a imaginé ce que serait l’atelier du futur: un lieu bardé d’instruments high-tech destinés à «augmenter la main», afin de permettre à l’artisan d’aller au-delà de ses capacités naturelles, de ses limites, tout en préservant sa dextérité et son acuité gestuelle.

Un nouvel environnement de travail où réalité augmentée, intelligence artificielle et interface haptique se mettraient enfin au service de l’art, lui ouvrant des horizons insoupçonnés.

«Il n’a encore jamais été possible de mettre un matériau en forme sans l’artisan, simplement en pressant sur un bouton.»

La technologie permet aujourd’hui de reproduire des opérations jusqu’ici réservées à la seule main humaine: toujours plus perfectionné, le laser est par exemple capable d’effleurer la matière, proposant à l’horlogerie et à la bijouterie des décors «traditionnels», comme le satinage ou le soleillage; associées à des outils de frappe nanométriques, les techniques modernes d’étampage, de leur côté également, sont en mesure d’égaler le travail du guillocheur ou du graveur; l’impression 3D enfin, chaque jour plus performante, est déjà apte à dupliquer n’importe qu’elle forme originale en plastique, en métal, en céramique ou en bois.

«Dans l’histoire de l’artisanat, il n’a encore jamais été possible de mettre un matériau en forme sans l’artisan, simplement en pressant sur un bouton», constate Inès Hamaguchi, désabusée autant que fascinée.

Au dernier SIHH, Inès Hamaguchi a présenté une interface haptique semblable à celle qu'utilisent les chirurgiens. Avec ce genre d'appareil, elle espère un jour travailler l'émail ou le verre en milieu confiné. ©SIHH 2019
Au dernier SIHH, Inès Hamaguchi a présenté une interface haptique semblable à celle qu’utilisent les chirurgiens. Avec ce genre d’appareil, elle espère un jour travailler l’émail ou le verre en milieu confiné. ©SIHH 2019

Mais loin de céder au défaitisme, l’émailleuse ayant travaillé pour une vingtaine de marques comme Cartier ou Hermès préfère y voit une manière de faire avancer sa discipline – et les métiers d’art en général. «Je ne suis pas du tout une geek, mais cela serait génial d’utiliser ces nouvelles technologies pour augmenter le geste. Je rêverais par exemple d’intervenir directement à l’intérieur du four à 800°C.»

L’interface haptique peut y parvenir. Développé pour la chirurgie, cet instrument robotique est un prolongement hypersensible de la main du praticien, capable de faire ressentir à distance la résistance ou l’élasticité des tissus – ou des matériaux. Associée à une caméra et des outils adaptés, cette technologie permet d’accomplir des gestes très précis dans un milieu sensible comme le corps humain ou un four, mais aussi une chambre à vide ou un environnement potentiellement toxique.

«Je ne suis pas du tout une geek, mais cela serait génial d’utiliser ces nouvelles technologies pour augmenter le geste. Je rêverais par exemple d’intervenir directement à l’intérieur du four à 800°C.»

A travers le Lab, le SIHH était aussi un lieu de démonstration de l'innovation scientifique cette année. ©SIHH 2019
A travers le Lab, le SIHH était aussi un lieu de démonstration de l’innovation scientifique cette année. ©SIHH 2019

La réalité augmentée, elle aussi, offre des possibilités extrêmement intéressantes. Elle peut ainsi fournir des données chiffrées en temps réel, sur écran ou par l’intermédiaire de lunettes électroniques: température, hygrométrie, pression, état de surface... Autant d’éléments qui, traités par une intelligence artificielle (IA), permettraient d’accélérer l’apprentissage pour, au final, aller plus loin dans la pratique de son art.

Encore embryonnaire, cette approche a cependant déjà éveillé l’intérêt dans le monde de l’horlogerie. Rattaché à la chaire Richemont en «technologies de fabrication multi- échelles», le laboratoire Galatea de l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne travaille ainsi sur un projet dans ce domaine, en collaboration avec la société Force Dimension, spécialisée dans les interfaces haptiques. Un projet dont les contours ont été présentés au LAB, nouvelle plateforme expérimentale du Salon International de la Haute Horlogerie.

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