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A L’INTÉRIEUR DE LA TISSOT SWISSMATIC

Le Carnet de Pierre Maillard

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octobre 2017


A L'INTÉRIEUR DE LA TISSOT SWISSMATIC

Comme nous l’avions fait en 2014 avec son ancêtre la Swatch Sistem51, nous avons désossé la Swissmatic de Tissot pour mieux comprendre ce qui se cachait dans son « coffre » et quelles évolutions techniques ont été apportées par rapport au Sistem51. Denis Asch a sorti sa science, ses instruments de mesure et ses outils d’horloger.

Première étape, tester la marche de la Swissmatic

La montre a belle allure classique, un cadran sobre et légèrement vintage, des aiguilles fines. Elle est légère et agréable à porter même si le fermoir du bracelet métallique est basique et assez difficile à manipuler d’une seule main. Mais à ce prix-là, on ne peut guère demander plus. Le mouvement n’offre pas de stop-seconde et donc l’aiguille des secondes joue à saute-mouton quand on ajuste l’heure. Nous sommes impatients de l’ouvrir.
Mais nous auscultons d’abord avec un appareil de mesure Lepsi la marche de la montre, remontée à fond, à zéro heure. L’amplitude est assez instable selon les différentes positions, variant de 290° à 210°, mais la moyenne est tout à fait bonne, aux environs de 250°. Quant à la marche, elle aussi est tout à fait correcte, voire bonne, variant selon les positions entre – 4 sec./jour et + 2.5 sec./jour, pour une moyenne de – 2 sec./jour. Soit un delta de 6,5 sec, ce qui n’est pas loin du COSC. Denis se montre assez impressionné. « Ça fait peur… lâche-t-il même, car si l’on parvient à ce résultat avec une montre intégralement produite et montée par des robots, que va devenir l’horlogerie traditionnelle? »

Sur la table d’opération

Nous la posons sur la table d’opération et nous ouvrons le fond. La tâche n’est pas si aisée car il manque une encoche, mais nous y parvenons. A l’ouverture, on découvre un cercle d’emboîtage particulier, en matière synthétique, la masse oscillante métallique et, au centre l’unique vis promise. On la dévisse, on ôte la masse qui est sur roulements à billes et on découvre un seul pont qui réunit sur un seul plan pont de barillet et pont de rouages, visiblement en laiton traité noir.

Tout en bas de l'image: l'unique vis de la Swissmatic
Tout en bas de l’image: l’unique vis de la Swissmatic

A L'INTÉRIEUR DE LA TISSOT SWISSMATIC

Après avoir facilement ôté la couronne, on retourne la montre pour ôter les aiguilles – « elles sont très droites, polies, nettes, bien finies, même vues à la loupe », remarque Denis. On passe au cadran. Il s’enlève très facilement, simplement soutenu par deux pieds posés directement dans le cercle d’emboîtage. Ce cadran est fermement maintenu quand la pièce est intégralement emboîtée.

A L'INTÉRIEUR DE LA TISSOT SWISSMATIC

Puis on cherche à enlever le cercle d’emboîtage en matière synthétique. La tâche n’est pas aisée et Denis éprouve quelques difficultés. Il n’y a pas de vis, mais y a-t-il un « truc »? Une astuce quelconque? On finit par y parvenir en forçant le cercle et en le chassant. « Tout sauf de l’académique », remarque Denis qui y a passé presque un ¼ d’heure.

A L'INTÉRIEUR DE LA TISSOT SWISSMATIC

Le mouvement est enfin tout nu et on remarque tout de suite que le pont de minuterie est exactement pareil à celui du Sistem51. C’est bel et bien un descendant direct. Côté rouages, on constate immédiatement qu’il n’y a effectivement aucune vis. Les ponts, dont l’épaisseur est minimale, sont apparemment soudés sur 3 petits pieds. Face à un mouvement « normal », Denis devrait désarmer le barillet via un cliquet pour pouvoir accéder aux rouages. Mais dans le cas qui nous occupe, rien ne permet de le faire. On procède donc autrement et on parvient à enlever sans causer trop de dégâts ce qui ressemble au coq. Mais ici, coq et pont d’ancre sont intégrés, ainsi qu’ancre, roue d’ancre et balancier. Tout comme le pont de rouages et le pont de balancier. Et tout comme dans la Sistem51, le piton est soudé côté platine et le balancier est disposé à l’envers, solidaire de celle-ci.

On observe que l’échappement et la roue d’échappement sont en matière synthétique, sans palettes traditionnelles en rubis. Cela confirme l’impossibilité d’un réglage fin et traditionnel de l’échappement, et le chevrotement de l’aiguille de seconde, « nous en avons donc le cœur net ».

1. Roue d'échappement en « high-tech synthetic » 2. Echappement en « high-tech synthetic » 3. Coq
1. Roue d’échappement en « high-tech synthetic » 2. Echappement en « high-tech synthetic » 3. Coq

En ôtant le pont central en forme de fer à cheval, on découvre le rouage du centre et la roue moyenne. Puis, on ôte assez facilement le pont de rouages, un peu plus épais que les autres mais qui est simplement tenu par des petits pieds.

1. Rouages de l'automatisme 2. Pont central en forme de fer à cheval 3. Pont de rouages
1. Rouages de l’automatisme 2. Pont central en forme de fer à cheval 3. Pont de rouages

On découvre alors le barillet qui lui aussi est assez rudimentaire. Le couvercle qui le ferme fait office de roue qui le relie au système d’automatisme et qui permet de le remonter. « C’est techniquement très malin, observe Denis, c’est d’une grande logique qui va dans le sens de la réduction maximale du nombre de rouages. »

On ôte ensuite la partie minuterie qui se démonte côté rouages, alors que normalement le mobile de minuterie se démonte côté cadran. Mais ici, et c’est ce qui frappe le plus, tout est inversé et regroupé de façon à ne nécessiter que le minimum d’interventions. Au passage, nous notons aussi que l’axe de barillet est un simple pivot chassé dans la platine. Quant au balancier, comme il est lui aussi inversé, le côté coq – avec un Incabloc ou son équivalent – fait partie intégrante d’un pont riveté sur la platine.

1. Barillet ouvert et son axe 2. Roue de seconde et troisième roue 3. Roue de centre 4. Pont du train de rouages
1. Barillet ouvert et son axe 2. Roue de seconde et troisième roue 3. Roue de centre 4. Pont du train de rouages

On retourne la montre côté cadran et on ôte le disque de date. Comme ailleurs, tout ici est soudé ou riveté. Une fois ce disque ôté, on constate effectivement que l’axe du barillet, qui doit tourner librement, peut facilement être démonté.

1. Pinion roue des heures 2. Elément du train de rouages 3. Date rapide 4. Disque d'ajustement de la date 5. Disque de date.
1. Pinion roue des heures 2. Elément du train de rouages 3. Date rapide 4. Disque d’ajustement de la date 5. Disque de date.

Balancier et son « support »: le balancier étant monté à l'envers, il n'a pas de pont.
Balancier et son « support »: le balancier étant monté à l’envers, il n’a pas de pont.

Au bout du compte

Voilà, toutes les pièces qui constituent le mouvement de la Swissmatic sont séparées et disposées devant nous. « Quand Tissot annonce que cette montre est »réparable« , c’est façon de dire. Car oui, contrairement à la Sistem51 on peut l’ouvrir par le fond. Mais aller réparer le mouvement est une autre chose car obligatoirement, comme nous venons de le voir, il faut plier des pièces, les endommager quelque peu, les dessertir… »Réparable« doit s’entendre dans le sens »d’interchangeable« : on peut ôter le mouvement »à réparer" et le remplacer tout simplement par un autre! Car le prix de la montre ne dépend sans doute pas tant de celui du mouvement que son habillage.

Denis Asch est assez impressionné: "C’est génialement rudimentaire!, s’exclame-t-il. Beaucoup de pièces sont montées à l’inverse de l’horlogerie traditionnelle, c’est très malin, très ergonomique. Et ça fonctionne. Des ’mains’ auraient pu y penser, avant la robotisation. Ils ont trouvé la meilleure façon d’intégrer au maximum le mouvement. Vu de l’extérieur, ça semble pareil mais grâce à cette inversion des systèmes on parvient à une grande simplification du montage. Et le réglage est relativement bon pour une telle intégration. Il n’y a que le Swatch Group avec sa puissance industrielle qui pouvait parvenir à faire fonctionner un système aussi rudimentaire – dans le bon sens du terme. Et on imagine très bien que ce système pourrait s’appliquer à des mouvements plus fins, ou inclure d’autres complications que la date. C’est une simple question de rouages mais théoriquement on pourrait très bien développer sur cette base un Quantième Perpétuel, un Calendrier Annuel pourquoi pas? Ou un chronographe, ou tout autre complication.

Ce Swissmatic ouvre des perspectives intéressantes et pose des questions fondamentales. Ça fait un peu peur pour l’horlogerie traditionnelle… répète-t-il. Ça peut en déstabiliser certains. Car le client final s’en fiche de l’amplitude. Il veut simplement que ça donne l’heure exacte. Mais ceci dit, il faudrait voir comment ça fonctionne à long terme…" Et ça, peut-être seuls les robots qui la fabriquent savent combien de temps la Swissmatic fera tic et tac.

Voir également: TISSOT, L’AUTOMATIQUE DU PEUPLE