02. le-carnet


L’horlogerie à l’heure du fétichisme

Que veut dire le prix de la Paul Newman?

novembre 2017



Oui, Paul Newman était un excellent acteur, un bon réalisateur et un type bien. Oui, la Paul Newman est une bonne montre, elle qui a donné son nom et son prénom à la plus fameuse et la plus désirée des Daytona(s). Mais, mais, mais…

L'horlogerie à l'heure du fétichisme

Mais, mais, mais… Si le prix faramineux et quasiment impensable que ce nostalgique chronographe a atteint est une bonne nouvelle pour toute l’horlogerie, démontrant que son attrait et sa « magie » perdurent malgré son obsolescence technologique, les 17,8 millions de dollars versés par l’acquéreur de LA Paul Newman marquent le triomphe du fétichisme.

Récemment, un modèle de 1969 semblable en tous points à la Paul Newman de Paul Newman – mais en bien meilleur état - a été vendue au prix de 175’000.- US$. Un très bon prix, toutefois 100 fois moindre que le prix de celle qui a vraiment sué au poignet de l’acteur américain. C’est lui qui l’a griffée, c’est l’acidité de sa peau qui a provoqué ces petites taches d’oxydation, ce sont ses yeux – ah ses yeux! – qui l’ont admirée, consultée, caressée…

C’est dire que 99% de sa valeur tiennent à cet immatériel, à ces effluves, à ces fantômes d’instants disparus. Un histoire de fétichisme, donc. Stricto sensu le fétichisme est « l’adoration d’un objet matériel auquel on attribue des pouvoirs surnaturels ». Une « croyance » sur laquelle peu d’enchérisseurs de salles de ventes basent leurs calculs ou mesurent leur fièvre. Ce que dit Edgar Morin à propos de la photo familiale précieusement conservée, vaut tout autant pour un objet comme la Paul Newmann: « fétiche donc, souvenir, présence muette, semblable aux reliques, aux fleurs fanées, mouchoirs précieusement conservés, mèches de cheveux… ». Il y a pour sûr quelque chose de mortifère dans le fétichisme. Mais quelque chose d’érotique, aussi. D’un érotisme inaccompli, ou qui ne s’accomplit que dans l’absence de sujet, pour mieux se perdre dans l’objet.

Je connais désormais le prix de la nostalgie newmanienne. Je ne connais pas personnellement le prix d’une mèche de cheveux de Napoléon, pour prendre un exemple. Peut-être celui-ci varie-t-il au gré des circonstances, selon qu’un jubilé s’approche ou s’éloigne, ou qu’on le tienne pour un sanguinaire despote ou un phare de l’Histoire. Qu’en sera-t-il dans un siècle ou deux quand le nom de Paul Newman ne voudra plus rien dire à quiconque sauf à d’obscurs archivistes du 20ème siècle? Un « demi-dieu » oublié, sans plus de fidèles ni de temple. Mais gageons que d’ici là l’heureux (?) propriétaire de la Newman s’en sera séparé avec la « plus-value », quelle qu’elle soit, symbolique ou trébuchante, que tout bon fétichiste espère toucher un jour.

Mais à nous, petits fétichistes sans le sou, il nous reste quelque compensation. On pourra toujours se payer une pizza Paul Newman, ou plus exactement une « Newman’s Own Organics », ou, si le cœur vous en dit, des pretzels, des popcorns ou de la mayonnaise Newman. Et conserver les étiquettes dans un classeur! Tout en se disant qu’on a fait en plus une bonne œuvre car, comme l’indique l’étiquette, c’est du « 100% Profits to Charity. ».

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