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Mauvais points

janvier 2018


Mauvais points

Montres de corruption, transparence fiscale des groupes du luxe, sécurité des données: trois mauvaises nouvelles cette semaine pour l’industrie horlogère.

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rois dépêches d’agence tombées cette semaine mettent en lumière des aspects sombres ou inquiétants de l’horlogerie: sa facilité (vu son rapport taille/valeur/prestige ) à être un objet privilégié de la corruption; les pratiques immorales - si ce n’est illégales - d’optimisation fiscale dans certains groupes du luxe; et la sécurité des données transmises par les montres connectées.

Quand une collection de montres met à mal un gouvernement

L’homme s’appelle Prawit Wongsuwon. Il est général et vice-président de la junte militaire qui dirige le Thaïlande. Et il semble avoir un goût immodéré pour les montres de luxe. A tel point que son obsession a été remarquée puis dénoncée par des internautes qui en ont repéré pas moins de 25 différentes à son poignet. Dans un pays où le salaire moyen avoisine les 450 $ par mois, ça se remarque.

Pour sa défense, le général aurait expliqué qu’il avait «emprunté» ces montres et les avait rendues. Et «seuls les objets appartenant à la personne doivent être déclarés, pas les emprunts», a précisé au site Khao Sod un membre de la commission anticorruption, dont le président, Watcharapol Prasarnrajakit, est un ami personnel du général. Twitter est entré dans la danse, avec l’hashtag #Friendswatches qui recense très précisément les goûts de Prawit pour la belle horlogerie.

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La cote de popularité de la junte étant à la baisse, le directeur de l’agence nationale de sondages a commandé une enquête d’opinion sur les sentiments de la population quant à cette affaire horlogère. Son administration ayant refusé d’en divulguer les résultats, il a donné sa démission le 29 janvier, «pour dénoncer “l’autocensure” en cours», selon le site Khao Sod. Le sondage mis sous le boisseau portait sur la croyance on non des sondés quant au prêt des montres incriminées.

On ne connaît donc pas le résultat.

Comme quoi, 25 montres peuvent déstabiliser une junte militaire. Mais n’en sortent pas grandies pour autant.

Où diable payer ses impôts?

Castera est une holding luxembourgeoise sans locaux ni personnel qui, selon le site Mediapart et le journal Le Monde, «semble avoir eu pour activité principale de rémunérer Marco Bizzarri (environ 8 millions d’euros par an)». Marco Bizzari est le patron de Gucci, propriété de Kering.

Il est vrai que les avantages fiscaux offerts par le Luxembourg sont nombreux, dont le niveau de cotisations sociales «qui oscille entre 0,16 et 0,42%», et, en l’occurrence, l’absence de tout impôt sur le revenu car Marco Bizzari ne travaille pas au Luxembourg, mais principalement à Milan.

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Mais où donc payer ses impôts sur le revenu? Car il faut bien les payer quelque part. Un pays semble tout désigné, la Suisse. Ou plus précisément le Tessin, si proche de l’Italie et de Milan, où M. Bizzari installe sa résidence fiscale et y bénéficie d’une «imposition forfaitaire de 4%», selon Mediapart. Mais une condition s’impose: y résider au moins 6 mois par an. Après quelques années, il y aurait renoncé courant 2017.

Car Gucci est dans le collimateur de la justice italienne qui a perquisitionné cet automne ses bureaux de Milan et de Florence. Au-delà des pratiques d’optimisation de M. Bizzari, désormais redevenu résident fiscal italien, les autorités italiennes soupçonnent Gucci d’avoir soustrait 1,3 milliard d’impôts au fisc italien en délocalisant ses profits en Suisse.

Les horlogers ne cessent d’évoquer l’«authenticité» de leurs produits. Mais qu’en est-il du produit de leurs produits?

Selon le groupe Kering, la maison-mère de Gucci «a mis en place une gouvernance d’entreprise visant à assurer une conformité totale avec les réglementations fiscales à tous les niveaux, y compris celui de ses collaborateurs».

Mais comme l’ont révélé les récents Panama Papers et autres fuites, la question centrale n’est pas tant le conformité aux lois et aux réglementations - qui permettent tous les montages légaux les plus tordus possible - mais l’exigence d’authentique transparence que les citoyens commencent partout à réclamer.

Y compris aux grands groupes du luxe et aux horlogers qui ne cessent d’évoquer l’«authenticité» de leurs produits. Mais qu’en est-il du produit de leurs produits?

Un espion au poignet

Les montres mécaniques de luxe peuvent être objets de corruption ou d’optimisation fiscale mais, à part quelque gadget style James Bond désormais totalement obsolète, du genre caméra dans la couronne ou antenne dans les flancs du boîtier, elles ne se prêtent guère à l’espionnage. Autonomes, elles n’émettent aucun signal sur leur porteur - à part sa richesse - ni ne recueillent de data.

Il en va tout autrement de leurs consoeurs connectées. Celles-ci, comme leur nom l’indique, n’ont d’intérêt que si elles sont connectées. Et si elles peuvent ainsi recevoir des informations provenant de l’extérieur, elles renseignent avant tout sur leur porteur. Or, leur porteur apprécie souvent de faire son petit jogging. C’est même pour ça qu’il en a acquis une.

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Et voici que notre Marine américain, Apple Watch ou Samsung à son poignet, va faire son jogging autour de sa base en Afghanistan, en Syrie ou en Irak. Ou que notre soldat français fait le tour de la sienne dans le désert du Tchad.

Quand, en novembre 2017, Strava, le créateur de l’application permettant de recueillir toutes les données des milliers et milliers de joggeurs à travers le monde, a agrégé ces données et a publié sa très esthétique carte mondiale du jogging (toujours en ligne), un internaute plus futé que les autres a remarqué d’étranges traces rectilignes au milieu de nulle part et en a déduit qu’elles dessinaient parfaitement l’emplacement de bases militaires secrètes, et qu’on pouvait en tirer nombre de renseignements confidentiels sur leur topographie. De quoi renseigner et réjouir l’apprenti martyre désireux de se faire exploser en provoquant le plus de dégâts possibles.

Les joggeurs ont dessiné le plan de la base française de Madama, située dans la région d'Agadez au nord du Niger, non loin de la frontière avec la Libye.
Les joggeurs ont dessiné le plan de la base française de Madama, située dans la région d’Agadez au nord du Niger, non loin de la frontière avec la Libye.

Cette conséquence de la récolte de data via montre ou bracelet connectés n’est qu’un exemple des conséquences imprévues de cette technologie. Mais sans doute n’est-on pas au bout de nos surprises à ce sujet. Qu’on pense seulement aux données médicales, par exemple. Va-t-on, à cause (entre autres) des montres connectées, vers des transformations sociales profondes, telles que, par exemple, la fin du principe de solidarité de l’assurance maladie?

Quand j’y pense, je suis heureux de devoir remonter chaque soir ma vieille et chère montre mécanique, autonome et non connecté comme j’entends le rester.